N°34 – La Mort du grand Favre


Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947)

  On ne présente pas Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), le plus emblématique des écrivains de Suisse romande, très connu en dehors de ses frontières comme l’auteur de La Grande Peur dans la montagne (1926). On connaît aussi son Histoire du soldat, mise en musique par Igor Stravinsky en 1917. Les plus familiers de son œuvre et de sa vie connaissent aussi sa lettre à Bernard Grasset (1929) où il explique à l’éditeur parisien que le fait de s’exprimer en français ne fait pas de lui un « Français de France ». Quelle que soit l’importance de la communauté linguistique, chaque peuple a son histoire et donc sa mémoire collective : le sien n’ayant jamais été sujet de Louis XIV, certaines conceptions normatives de style et d’expression lui sont restées étrangères, et il revendique hautement de pouvoir écrire « autrement » dans la langue de Boileau. Auteur de romans, poèmes et essais, Ramuz affectionnait aussi la forme brève et a laissé un certain nombre de « nouvelles et morceaux ».  L’un des exemples les plus représentatifs est « La Mort du grand Favre », dont le protagoniste est un bûcheron herculéen nommé Favre, soupçonné d’avoir tué sa femme et qui exerce, par son gabarit et sa personnalité, un ascendant redoutable sur tous les gens du « pays ». L’arrogant personnage affirme que les lois des hommes ne peuvent rien contre lui, « et peut-être qu’il disait vrai, mais il n’y a pas que les hommes ». Cette phrase laisse entendre que derrière la nature se cachent des forces mystérieuses, et celles-ci finissent par se retourner contre le colosse, que l’on imagine errant en pleine nuit dans la forêt : autre selva oscura infernale, comme dans la Divine Comédie. Ce récit s’apparenterait ainsi à une sorte de « nouvelle exemplaire » ou d’apologue, mais il demeure néanmoins ambigu dans la mesure où, dans l’univers de Ramuz, un « arrière-monde » se devine en transparence, derrière un monde rural et alpin d’une consistance rendue presque palpable par le réalisme et la qualité particulière de sa langue.

  On remarque que « La Mort du grand Favre » est dédié à Alexandre Cingria. Le choix de ce dédicataire, plus familier à un lectorat de Suisse romande, est significatif : frère de l’écrivain Charles-Albert Cingria, Alexandre est avant tout un peintre, à qui l’on doit entre autres de nombreux vitraux dans diverses églises des cantons de Genève, Vaud et Fribourg ; il représente un renouveau de l’art sacré au début du vingtième siècle, équivalent de ce qu’un Georges Rouault a pu apporter en France à la même époque. Ses liens amicaux avec Ramuz, qu’il avait rencontré en 1899, l’ont amené à cofonder avec lui et son frère Charles-Albert des revues destinées à porter également un renouveau dans la littérature romande, tels que les Cahiers vaudois. On comprend donc que cette dédicace, qui peut apparaître de prime abord comme un hommage à un vieil ami, puisse valider l’interprétation du châtiment immanent d’un personnage qui se prend pour une sorte d’übermensch. Enfin, ce texte brouille les frontières entre description et narration, n’étant que le compte-rendu d’une « lecture », par les collègues du bûcheron disparu, des indices et des traces de ses derniers moments sur le relief et la végétation. Lecture rationnelle, sur le modèle de l’enquête policière, mais qui peut aussi dériver vers des lectures plus numineuses, comme si la nature tout entière était une « forêt de symboles ».

Michel Viegnes

LA MORT DU GRAND FAVRE

à Alexandre Cingria.

Ce soir-là, qui était un samedi, ils étaient les cinq à faire du bois dans la forêt de Cluse, qui est une grande forêt, plantée de hêtres et de chênes, mais principalement de hêtres, qui se trouve à une bonne demi-heure du village. Elle n’est pas très montueuse et s’étend à plat de l’ouest à l’est ; et sa lisière nord se continue immédiatement et à plat par des champs qu’elle domine comme un mur ; mais, à sa lisière sud, un ravin se creuse. Et plus on va vers l’est, plus il est profond. Un ruisseau y coule qu’on nomme le Ru, et à mesure qu’il avance, il s’est davantage enfoncé dans l’épaisseur des couches de molasse qui font le sous-sol du pays, qu’il a patiemment usées et sciées ; et un des bords du ravin, celui qui est boisé, est beaucoup plus élevé que l’autre, en sorte que la forêt dégringole là brusquement ; mais partout ailleurs elle est seulement très enchevêtrée, c’est une suite de troncs serrés, avec, par-ci par-là, des ronces et des taillis de framboisiers ; c’est une profondeur obscure sans nuls chemins que ceux que creusent, en profondes ornières dans la terre amollie, les gros chars à sortir le bois.

Ils étaient donc là, dans une clairière, en plein milieu de la forêt, et, comme le jour baissait, ils posèrent leurs haches et remirent leurs vestes, se préparant à s’en aller. Puis ils prirent chacun le panier dans quoi ils avaient apporté leur repas du milieu du jour ; et, ayant allumé leurs pipes, ils passèrent le bras dans l’anse du panier. Seul, le grand Favre, qui était en train d’ébrancher un chêne abattu dans l’après-midi, n’avait point cessé son travail. Et, comme les autres l’appelaient :

– Allez toujours, leur cria-t-il, encore deux ou trois coups de hache et je vous rejoins ; ça me connaît.

Alors, le laissant là, les autres s’en allèrent.

C’était un grand, gros homme aux épaules carrées, avec une moustache rousse qui tombait. On racontait qu’il avait fait mourir sa femme à force de mauvais traitements. Mais cela, quand même on en était sûr, personne n’eût osé le dire tout haut ; on se le chuchotait seulement à l’oreille ; on avait peur de lui à cause de la pesanteur et de la dureté de ses poings. Quand sa femme était morte, il y en avait qui s’étaient détournés de lui ; il était allé à eux, il leur avait dit :

« Qu’est-ce que vous avez que vous ne me saluez plus ? » Ils avaient baissé la tête, ils avaient dit : « On n’a rien contre toi, au contraire. Viens-tu boire un verre ? ». Ainsi, il était devenu le maître du pays ; et déjà avant il en était le maître, mais il l’avait été encore plus qu’avant, n’en faisant plus qu’à son idée. La pauvre était au cimetière ; lui, vivait tranquille, buvant à sa soif, mangeant à sa faim. Et il allait la tête haute. Il disait quelquefois :

– Ils ne me peuvent rien.

Qui était-ce : « ils » ? On ne savait pas, mais à la façon dont il disait cela, on comprenait qu’il entendait par là encore plus qu’il n’y avait dans ses paroles : comme s’il eût dominé la vie et été au-dessus des hommes ; et peut-être qu’il disait vrai, mais il n’y a pas que les hommes.

Il levait sa hache, l’abattant de toutes ses forces contre les durs nœuds du chêne, contre quoi elle rebondissait ; mais, à un second coup, les plus grosses branches cédaient ; ainsi il était allé depuis le haut de l’arbre au bas, où il ne restait plus que les maîtresses branches ; et à mesure qu’elles étaient tranchées, les dégageant de dessous le tronc fracassé, il les portait au tas qui s’élevait rapidement. Et il mettait comme cela un esprit de vanité qui était bien dans sa nature, à faire sa besogne seul et à ne pas l’abandonner avant qu’elle fût terminée.

C’était un triste soir du commencement de novembre, quand il n’y a pas encore de neige, mais le ciel est gris comme pour la neige, et il est bas et traîne sur les champs. Il souille un grand vent qui emporte des arbres les dernières feuilles qui restent ; et ceux dans les vergers sont nus ; et ceux des bois aussi, pour la plupart : il n’y a que les charmilles qui ont des feuilles qu’on dirait découpées dans du métal, tant elles sont résistantes, et elles tintent dans le vent. Il souille un grand vent. Plus de petits oiseaux: tous emportés avec les feuilles. Rien que des vols de corbeaux, aux fortes ailes surmontantes, en mouvants points noirs sur le ciel, se déplaçant l’un devant l’autre, et faisant ensemble un petit nuage qui tourne haut dans l’air et s’abaisse, et s’abat, puis remonte soudain, – et la dernière troupe, avec de grands cris tristes, passait à présent sur le bois. Quand les quatre hommes arrivèrent au village, il faisait tout à fait nuit. Pourtant point de grand Favre. Mais ils ne s’en inquiétèrent point, pensant qu’il s’était attardé ; et chacun rentra chez soi.

Le lendemain non plus, point de grand Favre. Comme c’était un dimanche, personne n’alla au bois. Et ce fut seulement le lundi matin …

Lambelet, qui marchait en tête, leva tout à coup le bras, faisant signe aux autres d’accourir ; puis, comme ils approchaient, il leur montra quelque chose par terre, c’était une flaque de sang à côté du chêne ébranché, où il ne restait qu’une branche à demi­-détachée ; une hache était là, le manche pris dans ce sang qui avait déjà séché. Ils reconnurent tout de suite la hache. Alors, jusqu’à l’endroit où on déposait les paniers, il y avait aussi une traînée de sang. Plus de panier d’ailleurs et de veste pas davantage. Seulement, on avait dû s’arrêter là un moment et s’asseoir, comme on le voyait aux feuilles foulées ; et il y avait de nouveau une flaque de sang. Puis ce ne fut plus que des gouttes, tantôt plus rapprochées, tantôt plus espacées, et à certaines places elles manquaient tout à fait, en sorte qu’elles étaient difficiles à suivre, d’autant plus que le vent souillait toujours, et que, tout le temps, du haut des charmilles, les feuilles une à une tombaient. Mais ils s’y étaient mis les quatre, marchant de front à cinq ou six pas de distance, s’arrêtant parfois, faisant cercle, puis élargissant peu à peu le cercle, jusqu’à ce que l’un ou l’autre criât : « Par ici ! » et ils se réunissaient de nouveau. Car, à présent, ils avaient compris ; et qu’ils n’avaient plus qu’à aller ainsi, sachant bien à quoi ils aboutiraient ; et encore combien de temps, on ne pouvait le dire exactement, mais il n’y a pas beaucoup de sang dans un homme. Et ils pensaient : « Avec ce qu’il y en a là-bas, et tout ce qu’il en a déjà perdu en route, il ne doit plus être bien loin. »

C’est ainsi que l’histoire de cette mort fut d’abord écrite en lettres rouges sur la terre noire du bois. Il avait dû faire tout à fait nuit. On devine ce que c’est que la nuit dans la forêt, sous un ciel voilé de novembre. Quand aucune étoile ne s’allume au ciel, ni aucune lueur de lune ; une absolue épaisseur noire où on ne voit même pas les deux mains qu’on tend devant soi ; et on ne se rend compte de ce qui se présente qu’en le tâtant, comme un aveugle avec ses mains. Encore, il fallait qu’il se fût traîné. Il fallait qu’une de ses jambes eût traîné derrière lui, aux traces qu’elle avait laissées partout où la terre était à nu, et les pluies l’avaient amollie ; il fallait qu’il se fût avancé seulement sur une jambe, en s’aidant des mains ; et d’abord il avait fait encore un petit peu jour, et il avait pu avancer à peu près dans la bonne direction ; puis la nuit était venue, et il s’était mis à tourner en rond.

Les quatre hommes étaient arrivés maintenant à un endroit broussailleux, aux basses ronces traînantes, de celles qui ne perdent pas leurs feuilles l’hiver ; ils trouvèrent là d’abord le panier, qu’on avait jeté ; il y avait à côté une bouteille vide et un restant de pain. Plus loin, ils trouvèrent le chapeau, puis un bandage tout noirci et durci de sang ; et là la broussaine était entièrement foulée, avec, pendant aux ronces, des lambeaux de chemise: on avait dû tomber, on s’était relevé ; on avait dû là aussi tourner en rond longtemps, et il y avait partout des traînées de sang, de plus en plus abondantes, à cause sans doute du bandage qui s’était défait ; et ces ronces ont des longues épines aiguës : on pensait qu’il fallait qu’il se fût traîné là-dedans avec ses mains ; on pensait à cette jambe qu’on avait traînée là-dedans et qui avait dû se prendre et se déchirer là-dedans. Et au prix de quels efforts était-on sorti de là ? Mais on était sorti de là.

Alors venait de nouveau le sous-bois, libre et bien ouvert, cette fois, rien qu’avec son tapis de feuilles ; les troncs y sont assez espacés, étant des troncs de très vieux arbres au large feuillage étalé ; on avait avancé avec moins de peine, avec moins de détours aussi, cependant les taches de sang devenaient de plus en plus fréquentes et on s’était de plus en plus fréquemment arrêté, de fatigue sans doute, et d’épuisement ; et la jambe brisée avait de plus en plus traîné, car la trace qu’elle laissait était à présent marquée de façon continue.

On alla encore un bout. Et, là-bas, vint le ravin. De jour, on ne le voit que quand on est au bord. La nuit rien ne fait prévoir son approche ; le sol, qui va à plat, tout à coup se dérobe ; le trou se creuse sous le pied quand il est trop tard pour le retirer. D’ailleurs, la pente n’est pas tout de suite si raide que quelqu’un qui ait ses deux jambes ne puisse facilement s’en sortir ; mais avec rien qu’une jambe, mais avec cette blessure !… Et les quatre suivaient toujours patiemment les traces de détour en détour. Alors, comme si à ceux que la nuit enveloppe, de même qu’aux aveugles, un sens mystérieux du danger venait (peut-être aussi le bruit du ruisseau), il semblait tout à coup qu’elles eussent voulu, ces traces, éviter le trou ouvert là, car elles en longeaient un moment le bord ; mais sans doute n’était-ce que par hasard, car, quelques pas plus loin, à un des endroits les plus escarpés, il y avait comme une entaille faite avec le talon dans le sol friable : on était tombé sur le dos ou en avant ; on avait glissé dans la terre glaise, et de cette glissade elle avait gardé une espèce de luisant bleuâtre. Un peu plus bas venait un replat, un petit palier ; on s’était arrêté là.

Alors on avait cherché à remonter. Le sang, toujours ce sang, d’abord. Il semblait qu’on en eût secoué là partout, comme avec ces branchettes dont on humecte la lessive quand on commence à repasser. Ce sang, et puis à présent des marques de mains ; dans cette terre molle et grasse, elles étaient restées parfaitement marquées, avec jusqu’aux trous des cinq doigts ; et, ces mains, on les avait étendues devant soi, on les avait posées à plat contre la pente, on les avait enfoncées dans la pente ; puis, à la force des bras, on avait essayé de se tirer en haut. Et les genoux, à leur tour, à chaque petit espace gagné par les mains, s’étaient eux aussi posés et enfoncés. Mais inutilement, car, voilà, on avait glissé en arrière ; et il y avait eu un nouvel essai, puis une nouvelle glissade ; et longtemps cela avait dû durer, mais à la fin la pente molle avait été comme polie, en sorte qu’à un nouveau dernier effort et à une nouvelle dernière glissade en arrière, le replat avait été dépassé: on n’avait plus glissé, on avait roulé, car là vient une première petite paroi de molasse ; et dessous, un talus couvert de hautes prêles ; c’était là seulement qu’on avait pu se raccrocher.

Ah ! lorsqu’ils virent cette place, quand même ils n’étaient pas tendres de cœur, ils ne purent pas s’empêcher de pâlir. Et ils ne vinrent là qu’ensuite, ayant d’abord été jusqu’au fond du ravin, parce qu’ils devinaient ce qu’ils y trouveraient ; mais ils montèrent là ensuite, et ils se mirent à pâlir. Toutes les prêles étaient arrachées. Sur ce raide talus il fallait croire qu’on glissait : on n’avait plus cherché qu’à s’empêcher de glisser ; on s’était accroché à ces prêles à pleines poignées ; et par pleines poignées elles avaient cédé. Il y avait eu un dernier espoir dans une dernière touffe : lentement on l’avait sentie, elle aussi, brin à brin se rompre ; puis il y avait eu probablement un grand cri…

A trois mètres plus bas, coule le ruisseau ; cette dernière paroi est tout à fait à pic, même elle est surplombante, et l’eau coule tout contre, assez profonde à cette place, dans une espèce de canal qu’elle s’est creusé dans la molasse. Le grand Favre était assis là, adossé à cette molasse. Hors du courant rapide, sa tête seulement et le haut de son corps sortaient. Il n’avait pas dû tomber assis, car ses cheveux et sa barbe étaient encore mouillés, il avait dû tomber de tout son long, puis il avait eu la force de se relever ; il avait eu encore la force de s’asseoir, espérant peut-être échapper ainsi à la mort, espérant peut-être que le secours viendrait, appelant sans doute, ainsi adossé, la tête renversée en arrière contre la pierre, se cramponnant des mains au lit tout lisse du ruisseau : combien de temps ? Il crie et il n’y a personne. Il n’y a que la forêt vide, et de l’autre côté, là-bas, il n’y a que les grands champs vides, sur quoi c’est dimanche et novembre, et personne n’y passe, quand même, à présent, il fait jour, car la longue nuit est finie. Il appelle, et il n’y a que ce grand ciel rond et gris, tout uni, d’où descend seulement le froid, et une triste, terne lumière ; et ce froid monte aussi d’en bas ; il appelle, et sa voix faiblit, parce que le froid gagne vers le cœur ; pourtant il appelle, il appelle avec sa faible petite voix ; il essaie de se relever, il retombe ; il ouvre la bouche, et dans sa bouche il n’y a plus de son, elle s’ouvre et se tord à vide ; et à présent ses mains seulement bougent, se déchirant les ongles à la pierre ; et puis, dans ses épaules, il y a un frisson qui passe, tandis que le grand ciel est vide, et seulement là-haut tournent quelques corbeaux.

Ils le trouvèrent, la bouche grande ouverte, les yeux ouverts tout grands, la tête sur l’épaule. Il était presque nu. On voyait le jour à travers sa figure, tellement tout son corps était privé de sang.

Charles-Ferdinand Ramuz

N°33 – Feu Harriett

Louis Mullem (1836 – 1908)

  Il nous faut remercier une nouvelle fois notre excellent confrère René Godenne – défenseur de la nouvelle belge pour notre belle revue, mais aussi de la nouvelle française dans les livres savants qu’il y a consacrés – de nous avoir ouvert d’exaltantes perspectives : c’est en feuilletant son Inventaire de la nouvelle française (1800-1899), publié chez Garnier en 2013, que notre curiosité s’est trouvée piquée par la mention de Louis Mullem et de ses Contes d’Amérique, parus en 1890, dédiés à Alphonse Daudet, spécialement par une nouvelle intitulée Feu Harriett, qui promettait d’être assez singulière par son traitement fantasque du thème spirite. Nous ne nous attendions simplement pas à ce que cette doctrine, fort en vogue au moment où l’auteur écrivait sa nouvelle – publiée d’abord dans La Vie populaire en 1882 –, se prêtât aux développements franchement drolatiques que vous allez, chers lecteurs, découvrir à votre tour.

  Tout commence ici comme une nouvelle fantastique, et l’on sent ce que doivent à l’école naturaliste les premières descriptions, fort véloces, du paysage qui sert de cadre à l’intrigue. On ne sait pas encore quelle ironie habite ce style fleuri, cette prose ciselée. Quand s’annonce le thème du revenant, le lecteur attend que quelque dérèglement progressif vienne troubler la normalité du quotidien et introduire en son esprit le doute. Mais nous sommes ici à mille lieues du malaise, ménagé savamment et par petits touches, dans Le Horla de Maupassant ou dans un roman tel que Spirite de Gautier. Point de médiation entre le franc merveilleux que recherche le personnage de Harris Westland pour le distraire de sa vie trop bien réglée, symbolisée par la montre dont le battement ponctue toutes ses activités, et le matérialisme triomphant, dont l’empire doit s’étendre jusqu’au monde des âmes, convoquées à heure fixe.

  Louis Mullem, journaliste républicain d’origine juive hollandaise, chroniqueur musical, compositeur, romancier, auteur dramatique et surtout nouvelliste fécond, incarne à merveille l’esprit de Paris ; sa verve, sa gouaille, son verbe étincelant, son humour imparable et son goût pour l’anticipation pseudo-scientifique, le rapprochent de Huysmans, dont il fut l’ami, ou d’Alphonse Karr, capable comme lui de formules d’un haut comique. Harris Westland est ainsi « extrêmement engoué de nécromanie » ; il s’attend à « goûter, bien à son aise, toutes sortes de distractions extra-terrestres », s’abandonne de plus en plus « sur la pente des inductions résurrectionnelles », se livre, en compagnie d’une colombe, au charme d’un « tête-à-tête volatilo-yankee », puis aux « splendeurs palpables du fantôme », lequel tire un grand bénéfice de son « noviciat d’outre-tombe ». Au fond, s’il fallait comparer Mullem à Gautier, ce serait au Gautier qui sut traiter avec une ironie féroce les clichés du fantastique, dans La Cafetière ou… Onuphrius !

  Notons qu’en 2007, dans la revue espagnole Anales de Filología Francesa, Mme Noëlle Benhamou a consacré à cette nouvelle une passionnante étude (en langue française) ; on la lira avec profit à l’adresse suivante :
file:///C:/Users/User/Downloads/Dialnet-FeuHarriettDeLouisMullem-3049117.pdf

Jean-David Herschel

FEU HARRIETT

Cette belle journée d’été s’achevait.

Les splendeurs du couchant s’apaisaient comme les derniers accords d’une symphonie de lumière parmi les trouées des grands bois – restes de forêt vierge –qui entourent la jolie ville d’Albany. Le haut feuillage frémissait dans un bain d’or, tandis que le pied des arbres et les basses branches tordaient leurs lignes noires sur l’écharpe de pourpre éployée à l’horizon. Par échappées, au lointain des clairières, la clarté se reflétait plus blanche sur les eaux de l’Hudson, disséminées comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la sérénité de ce paysage, M. Harris Westland, correctement vêtu de deuil, s’avançait d’un pas réglé dans les longues avenues ; son regard s’abandonnait au charme vague du spectacle; il souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d’une manière douce, harmonieuse, pleine de rêve, en parfait accord avec sa tournure d’esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux informés, que la douleur morale procure aux êtres méditatifs un véritable plaisir intellectuel en ce qu’elle les intéresse au côté caché des choses, à leur imperfection reconnue trop tard, à leur remède possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus positifs et uniquement soucieux du fait extrinsèque et – circonstance peu fréquente en Amérique – sir Harris Westland n’était pas de ceux-là.

Il allait donc songeant, avec une contrition dépourvue d’amertume, à la monotonie de l’existence de millionnaire oisif, retraité du négoce, qu’il menait depuis de nombreuses années ; mais diverti non moins que découragé par sa logique habituelle, il ne se découvrait, somme toute, aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Bercé de plus de tranquille mélancolie encore à mesure que tombait le crépuscule, il s’avisa même de ressentir une sorte de joie déchirante ou d’agréable désolation en constatant le vide dans lequel il somnolait depuis la mort prématurée de Mme Harriet Westland. Car il est triste, mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agréable de figure, très ardente d’imagination – faite peut-être pour une destinée moins atone que celle à laquelle l’enchaînait le devoir conjugal – s’était placidement éteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant l’intarissable béatitude dont l’enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes ! il l’avait aimée, il l’avait idolâtrée à sa manière à lui, sans fougue, avec solidité. Que n’était-elle encore là ! Que ne pouvait-il, hélas ! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or qu’elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur inexprimée !…

– Oh, chère Harriett ! soupira-t-il…

Et nous devons ajouter qu’à ce moment de son monologue, sir Harris Westland, ayant regardé l’heure à sa montre, se prit d’une certaine animation et continua sa promenade d’un pas moins dilatoire, comme si la pâle image de la défunte l’attirait dans l’espace, ou comme s’il tendait vers un but où ce caressant souvenir pourrait s’évoquer avec plus de précision.

Quelques rares passants, d’âge et de sexes dissemblables, émaillaient la route ou se glissaient sous l’ombre forestière et regagnaient la ville ; ils portaient une toilette sombre, de même que sir Harris. Plusieurs l’honorèrent d’un salut grave, d’un sourire discret ; ils semblaient, à son exemple, sous le coup de préoccupations funèbres, agrémentées de résignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de dégager une sorte de gêne cérémonieuse propre à glacer le cœur. Une indéfinissable appréhension planait…

Mais sans éprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait son allure quasi-allègre et pressée, lorsque, au premier détour du chemin, une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eût-on dit, de renoncer momentanément à cet excès de promptitude :

Au bout de l’autre avenue, une dame apparaissait…

L’événement, hâtons-nous de l’affirmer, n’eut pour résultat appréciable que de faire éclater la sincérité des regrets dédiés par sir Harris à la plaintive mémoire d’Harriett, et l’indifférence actuellement ressentie par l’honorable gentleman pour le surplus de l’élément féminin. À peine daigna-t-il remarquer l’exquise désinvolture de l’inconnue, évidemment d’âge printanier, qui fuyait en avant, dans la même direction que lui, coquette, agile, entortillée d’une mantille, tenant à la main une jolie valise et découpant sur le fond pâlissant du ciel on ne sait quelle gaie silhouette d’actrice en retard.

Loin de noter ces aimables détails, M. Westland évitait, au contraire, de les apercevoir ; il s’efforçait ostensiblement de ne pas abréger la distance qui le séparait de la belle et ne doubla le pas derechef que lorsqu’elle se fut effacée dans la pénombre verte d’une contre-allée.

Un franc enthousiasme le souleva dès lors. Serré dans son habit noir, tel qu’un notaire mandé pour affaires très urgentes, il courait presque à perdre haleine, lorsque enfin, à l’extrémité d’un sentier latéral, il s’arrêta devant une porte basse et massive, renfoncée dans la robe de lierre d’un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la serrure, et la porte aussitôt, malgré son air d’abandon, tourna sans bruit sur ses charnières et se referma derrière sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur des sentiments de fidélité matrimoniale qui guidaient l’incomparable Westland.

Sa démarche, on va le voir, n’avait pour mobile qu’un saint désir d’épanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l’ange disparu : l’enclos dans lequel il venait de pénétrer n’était autre chose que le cimetière d’Albany, avec son vaste éparpillement d’architectures sépulcrales, enguirlandées de feuillées et de fleurs.

M. Westland, le modèle, désormais, des veufs inconsolés, s’engagea dans un dédale de petits sentiers jetés à travers les tombes et bordés de houx, de troènes ou de cyprès ; il se dirigeait, sans hésitation, comme en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des chemins entrelacés, franchissant parfois des passages ardus, où les ronces irritées crevaient la pierre des anciens morts voués à l’oubli…

Loin, plus loin encore, au plus épais d’une haie d’églantiers, sir Harris franchit une grille qui donnait accès dans une enceinte séparée et, au même instant, il parut ressentir cette intime satisfaction qu’on éprouve à se revoir parmi les siens après une longue absence. Il entrait, en effet, dans le parc réservé pour toujours aux sépultures de sa famille, et l’on appréciait de prime abord la magnificence qu’avait déployée dans ce séjour le richissime propriétaire extrêmement engoué de nécromanie.

Un sable fin couvrait les allées encadrées de bruyères et de touffes de violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les noms et qualités des antiques et modestes Westland, grattés à neuf dans le creux des granits, ou luisant sur l’apologie en lettres d’or des Westland plus récents et plus prospères, ensevelis sous les hauts mausolées de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des siècles, s’alignaient de tous côtés, dans leurs caisses d’ébène cerclées d’argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses et mille plantes rares d’où s’exhalait une invisible fumée d’encens ; puis, çà et là, sous les verdures inclinées des massifs, quelques sièges de grès aux dossiers mollement recourbés invitaient aux fraîches méditations horizontales.

C’est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur tant de faste un coup d’œil d’approbation. Sa physionomie radieuse révélait des passions bien supérieures au vulgaire orgueil de posséder un cimetière confortablement entretenu : son désir impérieux de communion mystique avec feu Harriett l’absorbait tout entier ; il fouillait du regard les obscurités du jardin, il écoutait les rumeurs vagues qui bruissaient dans les ramures ; mais, le croirait-on ? M. Westland affectait on ne sait quelle étrange certitude de la présence d’un tas d’êtres surnaturels, disposés à se montrer au premier signal ; il prenait l’attitude de quelqu’un qui s’attend à goûter, bien à son aise, toutes sortes de distractions extra-terrestres ; il semblait même que, pour M. Westland, ces divertissements ne seraient qu’une simple affaire d’habitude et allaient bientôt se reproduire, d’après un programme invariable, dans un ordre accoutumé.

À première vue, une pareille conviction dépassait incurablement le comble de l’impertinence !

Or, il nous faut l’affirmer à l’encontre des présomptions railleuses, les prétentions de M. Westland étaient fondées, son attente n’avait rien de chimérique, sa confiance avait les plus positives raisons d’être :

L’étonnant gentleman ne tarda pas à obtenir des prodiges en plein idéal, à réaliser une foule d’amusements infernaux ou célestes, dont nous devons faire le récit tout en désespérant d’en traduire d’une plume assez légère la merveilleuse subtilité. Car à quels bonds assouplis de bulle d’eau sur un gant de velours, à quel invisible sillon tracé sur l’azur par l’aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables d’interpréter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable, des scènes qui vont suivre ?

Rien de plus simple toutefois que le début de ces épisodes : le méticuleux Westland se débarrassa de son chapeau et de ses gants couleur d’encre et fit disparaître quelques grains de poussière que la longue promenade sous bois avait mis à son costume ; il alla s’asseoir sur l’un des divans de granit et s’installa commodément, le front à la renverse, sous le feuillage en pleurs d’un saule. Quelques rayons de clarté diurne filtraient encore de l’éther et glaçaient les tombeaux d’une lueur verdâtre où l’ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur délicieuse qui s’épand aux approches des soirs d’été ; puis, tout à coup, ayant fait sonner sa montre à répétition, il eut un sourire étrange : l’heure était venue, la séance d’enchantements s’ouvrait. Un mouvement à peine distinct agitait le dôme de verdure, des bruits de battements d’ailes descendaient de branche en branche, et bientôt après, singulièrement sociable, une colombe se posait sur l’épaule de sir Harris et lui frôlait le visage de son duvet tout soulevé de tièdes palpitations.

– Chère âme ! soupirait le gentleman, évidemment acquis à l’hypothèse qu’une parcelle de l’organisme affectueux d’Harriett revivait sous ce plumage de satin.

Ce tête-à-tête volatilo-yankee fut rapide comme l’éclair ; l’oiseau regagna son nid et sir Harris s’éloigna précipitamment du bosquet.

D’autres magies l’attendaient à la rive d’un lac marginé de porphyre où frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Dès qu’il fut sur le bord, la nappe d’eau s’étoila d’un sillage lent et souple comme les plis d’une robe de velours, tandis que, sans hésiter, un cygne – second spécimen d’une obséquiosité à peu près inconnue dans l’ornithologie américaine – hâta ses nagées silencieuses et vint offrir son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplièrent dans ce genre empreint de poésie, et sir Harris s’abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions résurrectionnelles !

– Chère âme, chère âme ! redisait-il, toujours emporté par une exaltation grandissante, jusqu’à ce que, parvenu vers la limite du cimetière des Westland, il s’arrêtât comme frappé d’angoisse ou de terreur à la perspective d’une péripétie suprême.

Il s’agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement troublant. Westland, à l’apogée des surexcitations, se sentit faiblir et dut s’appuyer au caisson d’un oranger, mais aussitôt remué par le souffle ondoyant de l’été, ou, peut-être, par une main féerique dissimulée dans l’ombre, l’arbuste en fleurs laissa tomber sur le modèle des veufs un tourbillon de neige parfumée.

Décidément, l’esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et rassurait son monde par de bien délicates prévenances !

D’ailleurs, la nuit complète étalait maintenant sa solennité noire ; Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronomètre et constata l’instant des épreuves décisives. Il bannit donc toute crainte et s’élança d’un bond, malgré les ténèbres, jusqu’au seuil d’un vaste mausolée dont le fronton, à des heures moins ténébreuses, s’illustrait du nom d’Harriett et dominait le reste des tombeaux.

M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans l’auguste silence des morts, une multitude de paroles désordonnées.

– Reviens, reviens encore, chère âme ! disait-il avec des cris, avec des sanglots ; reviens, oh ! reviens, ce retard est un supplice !

Alors – émerveillement sans pareil – une lueur morne, une phosphorescence bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze s’ouvrirent lentement sur les pas d’une apparition blanche à forme humaine ; et de la tombe restée béante s’envolèrent les précieuses senteurs, les fins opoponax, les ylang-ylangs légers qu’exhalerait la chambre à toilette d’une ombre de mondaine enfuie à quelque spectral rendez-vous d’amour.

L’apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras et l’attira contre son cœur, sans rencontrer la moindre résistance.

L’adorable docilité de mistress Harriett revivait dans son fantôme. Mais la défunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d’outre-tombe, des attraits et des séductions qu’elle n’avait certes possédés qu’à l’état de principe dans notre vallée de larmes. Elle s’était montrée bonne comme les anges et chérubins de son sexe, mais à la façon maigre et diaphane, tandis qu’à présent, sous ce linceul glissant comme un déshabillé de soie sur le nu d’une chair de satin, les doigts enfiévrés de sir Harris sentaient s’épanouir des rondeurs plus palpitantes que la gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus odorantes que la pluie de fleurs d’oranger.

La constatation de ces progrès posthumes accomplis par Mme Westland affola son inconsolable veuf et l’entraîna dans des exigences franchement réalistes, car il ne se contenta plus des étreintes muettes qui, paraît-il, avaient caractérisé les précédentes rencontres funèbres de la même espèce entre les deux époux : – Oh! pour cette fois, parle ! parle-moi, chère âme, s’écria violemment M. Westland ; ne persiste pas dans ce silence, obstiné, cruel, inexorable, qui me torture, qui me rend fou ! Parle, parle !

Le spectre de la sensible Harriett eut tout l’air de ne pouvoir résister à tant d’éloquence, et, d’une voix empruntée aux plus exquises musiques des rêves, il daigna dire :

– Vous l’exigez ? Soit ! Mais rien que ce mot : Sir Harris, je vous aime !

M. Westland ne parvint à déverser le trop-plein de sa félicité qu’en des exclamations éperdues ; il enveloppa d’une embrassade exaspérée les splendeurs palpables du fantôme, et, dans un baiser sans fin, il recueillit sur ses lèvres le souffle de son essence immatérielle, source de tant d’amour et de constance…

Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagée entre terre et ciel.

* * * * *

Le lendemain, chez lui, vers l’heure de son déjeuner, sir Harris Westland, l’esprit encore tout halluciné des visions de la nuit, feuilletait, d’une main distraite, le lot quotidien de journaux et de correspondances, quand son attention fut vivement attirée par un imprimé bordé de noir et contenant l’invitation à payer le trimestre échu de son abonnement à l’Association spirite pour la propagande de la croyance à l’immortalité de l’âme.

Cette singulière Compagnie, montée par actions, avait pour but, lisait-on en marge, de mettre à la disposition de ses affiliés une inépuisable série d’impressions et d’agréments funéraires, marqués au cachet de la vie éternelle, tels que ceux dont la présente histoire exhibe quelques échantillons.

Il va de soi que l’institution tenait aussi l’article sinistre, tel que cris de hiboux, hurlements de chiens à la mort, vols de chauves-souris, lamentations dans l’ombre, fantasmagories macabres, évolutions de squelettes articulés, etc., etc.

Mais M. Westland, on le sait, préférait de beaucoup les récréations flatteuses et attendrissantes. Il s’acquitta de sa dette avec empressement en se rappelant le zèle et l’exactitude que les médiums de l’Agence avaient mis à son service durant ses excursions au cimetière.

La note se grossissait d’un supplément assez considérable, parce qu’à l’issue de la dernière séance, et selon l’expresse volonté de l’honorable actionnaire, l’âme avait parlé !

Sir Harris solda cet excédent avec un surcroît de gratitude, et même, huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance à cet égard d’une façon tout à fait péremptoire, car il demandait et obtenait la main de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de l’Association spirite, la ravissante promeneuse à la valise, la même qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement joué le rôle de feu Harriett.

Louis Mullem