N°17 – Petite

Beata Umubyeyi Mairesse

     Comme Avrom Sutzkever, Elie Wiesel, Primo Levi ou Aharon Appelfeld, Beata Umubyeyi Mairesse a survécu à un génocide. Comme eux, elle écrit : des nouvelles, surtout, publiées aux éditions La Cheminante dans deux remarquables recueils, tous deux primés, Ejo (2015) et Lézardes (2017), et des poèmes à paraître cette année. Comme Révérien Rurangwa, elle réchappa de la grande catastrophe qui survint il y a vingt-quatre ans, d’avril à juillet 1994, et qui frappa les Tutsis du Rwanda – ainsi que ceux des Hutus qui s’opposaient à la barbarie du pouvoir. Dire que son œuvre est marquée par cette expérience est une évidence, le contraire serait difficilement concevable. Les nouvelles qu’elle écrit ne sont pourtant pas des témoignages directs : pour être inspirés de faits réels, ce sont des œuvres d’imagination.

     C’est à la revue Brèves qu’il nous faut, une nouvelle fois, rendre hommage : c’est grâce à elle que nous avons découvert Beata Umubyeyi Mairesse, dont elle publiait deux courtes nouvelles dans son numéro 109, voici deux ans : Igicucu, et Noir et blanc. Sa force d’expression, la clarté de son style – fait d’autant plus remarquable que le français n’est pas sa langue maternelle –, son talent de conteuse, l’humanité de sa prose, qui s’appuie sur l’expérience d’un peuple pour toucher à l’universel, nous ont impressionnés et émus.

     Petite est une nouvelle extraite de Lézardes – et nous remercions l’éditrice, Sylvie Darreau, de nous permettre de la reproduire ici. Dans cette histoire, qui pourrait être l’expression d’une tristesse absolue, surgissent pourtant l’amour comme élan naturel et comme devoir transcendant, et l’espoir comme nécessité vitale. Cet espoir est porté par deux enfants, que beaucoup, sinon tout, aurait pu opposer, mais que rassemble un sentiment inné de solidarité : le fait d’être abavandimwe, issus du même ventre, quelles que fussent les circonstances de leur conception. Peut-être trouvera-t-on jusque dans le personnage, si totalement brisé, de la mère, une part d’espoir aussi, quelque amer qu’il soit : celui de « quitter l’enfer et rejoindre ses parents au ciel ».

     On admirera, outre la strette finale composée de devinettes, le sens de la formule. Celle-ci est sublime : « Ils n’auront finalement rien d’autre que la nostalgie de l’affection qu’elle n’a pas su leur donner. » Cette autre pourrait résumer la nouvelle : « Même le ventre de l’amertume peut abriter de la beauté. »

Après avoir lu Petite, brillamment illustrée ici par Rivka Tsinman, ne manquez pas le remarquable entretien avec l’auteur, qui lui fait suite.

Evariste Couy-Neveu

 

PETITE

     L ’Aîné a reçu un coup sur la tête. La mère l’a frappé avec le bâton dont elle s’aide désormais pour marcher. Il est allé pleurer derrière la maison, à côté de la fosse à compost. En silence. Car il n’y a jamais eu de cris entre eux. Petite est venue se coller contre lui juste après. Elle sait déjà poser doucement la main là où poussera une bosse. Elle l’a tant vu faire, essayer d’apaiser. Leur silence est un amas de tendresse malhabile. Il abrite des murmures sporadiques, heurtés, clandestins. Il oppose depuis toujours une résistance obstinée à l’immense silence rêche de la mère.

     Dans ce trio qu’il faudrait appeler famille, les sentiments sont muets, l’air est si sec que toutes les larmes du monde s’évaporent avant d’atteindre le sommet. À la base du triangle, Petite et son grand frère tentent de rester debout, à bonne distance du bâton de la mère, du charbon ardent de ses yeux qui a tout brûlé aux alentours. Ces jeunes pousses font tenir la structure familiale fragile coûte que coûte, balaient le sol, vont chercher l’eau, lavent le linge et ne perdent jamais trop longtemps la mère de vue. Depuis qu’elle est tombée malade, elle ne va plus aux champs et le temps passé avec son regard s’étire indéfiniment. L’esprit des enfants devient poisseux, incapable de sauver quelques mots d’encouragement à s’échanger une fois le soir venu. Le jour est le royaume des reproches taciturnes qui claquemurent leurs vies.

     Il y a quelques jours, la mère a dit qu’elle n’en avait plus pour très longtemps, qu’elle allait enfin pouvoir quitter l’enfer et rejoindre ses parents au ciel. Un vertige s’est depuis saisi de l’Aîné. Demain pourra-t-il être plus léger ? Il n’ose croire qu’elle emportera avec elle toute la peine de l’existence, les laissant libres et orphelins. Son cœur s’affole à l’idée qu’ils pourraient enfin laisser éclater un deuil, que les autres interpréteront comme celui de cette femme, alors qu’eux savent bien qu’ils ont depuis longtemps perdu l’amour et la tendresse que leur envient à tort ceux qui vivent seuls depuis la catastrophe.

     Il y a un an ou deux, quand la mère achetait encore des piles pour la radio, l’Aîné avait entendu une histoire similaire à la leur. Une jeune fille racontait que sa mère n’était plus la même qu’avant, c’était un fantôme bien vivant qui les nourrissait et assumait ses tâches de parent, mais avait cessé de manifester toute tendresse maternelle envers ses enfants. « Est-ce donc cela qu’ils ont réussi à faire d’elle, une ombre insensible ? » demandait- elle d’une voix éteinte. À l’école, l’Aîné s’assied toujours à côté de son ami Nino, qui vit seul avec des cousines. Nino cultive religieusement le souvenir de sa mère dont il parle parfois, regrettant son rire clair comme de l’eau de pluie et les soins qu’elle lui prodiguait autrefois. Il s’imagine que son camarade bénéficie encore de tout cela auprès de la sienne, puisqu’elle n’est ni folle ni morte. Comment lui dire ?

     Pourtant, si demain la mère disparaît, se demande l’Aîné, ne va-t-elle pas leur manquer, douloureusement ? Ils n’auront finalement rien d’autre que la nostalgie de l’affection qu’elle n’a pas su leur donner.

     Un jour, l’Aîné s’est demandé pourquoi il avait tout effacé, les souvenirs d’avant, le frère et le père dont on n’a jamais retrouvé les restes, la mère telle qu’elle avait été. Il pense que c’est à cause des coups sur la tête, des cicatrices qui zèbrent ses tempes. Il ne s’avoue pas que c’est par solidarité avec Petite qui est née après. Aurait-il tant aimé sa petite sœur s’il avait accepté de voir en elle le fruit de la catastrophe ? Certaines nuits, des bruits très distincts lui reviennent, la voix de sa mère chutant lentement et la cacophonie tenace de l’assaut des hommes qui l’avaient étouffée. Ce sont des nuits infâmes dont l’Aîné sort courbaturé, le regard brûlant. Il a fini par réaliser que sa petite sœur venait de ce moment chiffonné dans les recoins de sa mémoire, le son inavouable d’une horde balayant un corps atone, autrefois doux et aimant. Le ventre de sa mère.

     Elle avait essayé de ne pas avoir Petite. C’est plus tard qu’il comprendrait les coups qu’elle s’infligeait alors qu’il ignorait encore ce qui se tramait dans son corps. Puis elle s’était mise à lui dire des gens qu’ils étaient méchants, comme s’il avait pu l’ignorer. Il pensait à ceux qui avaient tué les leurs, tandis qu’elle parlait du monde entier et même de ceux qui les avaient accueillis juste après. « Tu verras quand ils sauront que je porte l’enfant des monstres en mon sein, ils me rejetteront. » Elle maugréait jour et nuit. Elle vomissait en cachette. Alors, avant que son ventre ne devienne trop lourd, elle avait fui les réactions, emportant sa famille en lambeaux loin, sur une colline inconnue où un oncle avait autrefois possédé une parcelle. Ici, ils ne connaissaient personne. Ni passé, ni horizon.

     Quand Petite est arrivée, l’Aîné est devenu bien plus qu’un grand frère. La mère avait tout juste la force de l’allaiter. Le reste lui était impossible. Laver, cajoler, porter. Un garçon ne s’occupe généralement pas des bébés, mais il avait fallu.

     Les langues forgent un tas de maximes sur les enfants, la méchanceté dont ils peuvent faire preuve entre eux, la vérité qu’abritent leurs bouches, ceux qui sont rois, ceux qui écoutent les cigales au lieu des parents, mais si peu pour dire l’amour inconditionnel dont est capable un frère. Abavandimwe : ceux qui sont issus du même ventre. Même le ventre de l’amertume peut abriter de la beauté.

     L’Aîné s’est découvert un trésor d’attentions dans les mains. Il observait les femmes et les filles pour apprendre les gestes et les reproduire maladroitement d’abord puis avec de plus en plus d’assurance sur sa petite sœur. La mère ne lui avait pas donné de nom, c’était une chose qui devait l’horrifier. L’Aîné l’a appelée « Petite » très vite, très doucement. Il a pris son parti. La mère, voyant l’affection de l’Aîné lui a dit : « Tu ne sais donc pas que c’est le cadeau de ceux qui t’ont volé ton enfance ? »

     L’Aîné ne comprendrait que plus tard. Parce que les gens sont méchants et qu’un jour, il a entendu ce qu’ils disaient sur l’origine de Petite. Cela l’avait-il soulagé de comprendre la colère de la mère ? Il y a des chagrins que nulle histoire ne peut atténuer.

     La mère a dû se sentir trahie. Elle contre eux et contre le reste du monde. Sans doute n’avait-elle plus le désir de s’aimer.

     La mère travaillait beaucoup, dans les champs des autres, pour les nourrir, les habiller. La pauvreté a ajouté une couche supplémentaire au silence assourdissant. Petite a appris à marcher, à parler et l’Aîné a souvent manqué l’école. Elle est sa raison de rire.

     « Sakwe sakwe ? »

     Ils sont toujours assis derrière la maison, et la petite sœur tente de le tirer de ses pensées.

     Elle répète « sakwe sakwe ? », la formule pour poser une devinette, igisakuzo. L’Aîné lui en a enseigné des dizaines et elle les connaît par cœur sans toujours en saisir tout le sens. Il répond par la formule usuelle « soma ! », tente de mettre de l’entrain dans sa voix.

     Petite est accroupie, le dos collé au mur de la maison.

     Sa longue robe qui a autrefois été jaune lui recouvre entièrement les jambes. Elle jette un regard inquiet au champ de sorgho avoisinant pour s’assurer que personne ne les écoute. Il n’y a qu’un vent muet et quelques bourdons en équilibre sur les épis rouges. Elle tapote sa tête doucement avec son index, met les devinettes en rang, prêtes à fuser.

     Elle sourit, l’Aîné oublie un instant ce que les hommes lui ont pris.

     « Qui suis-je ? Je fais pararaparara et pa !

     Les mains de Petite accompagnent le son qui tourbillonne et chute.

     Il fait semblant de réfléchir longuement.

     – Une pièce d’argent qui tombe sur la table. »

     « Je peux traverser une rivière sans la voir ni y mettre les pieds.

     – Un enfant dans le ventre de sa mère. »

     « Nous sommes deux frères voisins mais jamais ne nous faisons d’accolade.

     – Les flancs d’une rivière. »

     « Je reviens au moment où tu pars.

     – Le vieil homme à l’enfant. »

     « Un tambour qui ne résonne pas vient de passer.

     – Une femme enceinte. »

     « Je suis une viande dans la bouche mais elle ne m’avale jamais.

     – La langue. »

     « Je suis une vache qui broute toute seule dans sa forêt.

     – Le chagrin sur le cœur. »

     « Mes deux enfants passent la nuit debout et au petit matin je les couche.

     – Les portes d’une maison. »

     « Si tu te tiens loin de moi, ce que nous nous lançons ne peut nous atteindre.

     – Les coups de poings. »

     Petite, à court d’idées, se lève et applaudit. Si elle n’avait pas survécu aux coups dans le ventre de la mère, l’Aîné aurait su l’inventer, pour ne pas être seul avec le silence du vent et le vol des bourdons.

Beata Umubyeyi Mairesse

© Beata Umubyeyi Mairesse, extrait de Lézardes, 2017, éd. La Cheminante.

Conversation avec Beata Umubyeyi Mairesse

Onuphrius Beata Umubyeyi Mairesse, les recueils de nouvelles que vous avez publiés jusqu’ici, Ejo en  2015, et Lézardes en 2017, ont tous deux été récompensés – par le prix François Augiéras pour le premier, le prix de l’Estuaire et le prix du Livre Ailleurs pour le second. On ne peut être insensible à votre narration, non plus qu’à votre style. Pouvez-vous nous raconter – question que l’on ne peut vous poser sans trembler – votre chemin vers l’écriture ? Pourquoi écrire, et comment avez-vous découvert ce pouvoir en vous ?

Beata Umubyeyi Mairesse J’ai toujours beaucoup lu et les livres m’ont immensément aidée à traverser l’existence, depuis mon adolescence. L’écriture est arrivée tardivement, à plus de trente ans (j’avais bien sûr eu des petits carnets à griffonner durant toutes ces années). Aussi étrange que cela puisse paraître, je crois  que j’ai écrit pour qu’on ne soit pas obligé de m’écouter, parce que je m’étais heurtée à des regards gênés ou fuyants quand j’avais essayé de raconter. Je ne crois pas que l’expérience de la survivance soit indicible, les mots peuvent tout dire, et Semprun l’exprime bien dans L’écriture ou la vie ; le problème se pose plutôt du côté de l’écoute. Je trouve blessant (et cela est valable pour toute confidence) que la parole donnée ne soit pas suffisamment accueillie. J’ai fait le choix, dans mon premier livre1, d’écrire des nouvelles de fiction, racontant l’avant et l’après à ceux qui pensent, à propos du génocide des Tutsi, que c’est « trop dur, incompréhensible, décourageant, lointain », qui ne seraient pas prêts à lire des témoignages ou des essais. Mais, parce que j’aime cette idée que « la littérature est faite pour déranger les gens confortables et réconforter les gens dérangés », je voulais aussi écrire des histoires dans lesquelles les survivants comme moi puissent se retrouver, une mosaïque de voix au plus près de nos réalités, de notre façon de nous raconter entre nous.

Avant même qu’Ejo n’ait été édité, j’avais commencé l’écriture de Lézardes2 ; je savais que désormais l’écriture ferait partie de ma vie.

O. – Vos nouvelles sont, précisément, très écrites ; et pourtant vous ne reniez pas la tradition du conte rwandais. Quelle place donnez-vous, dans vos œuvres, à l’oralité, et comment parvenez-vous à articuler tradition orale et patient ciselage de l’écrit ?

B. U. M. La forme courte correspond bien à mon souhait de faire exister pleinement ma langue maternelle, le kinyarwanda, dans ma langue d’écriture, le français. L’écriture se nourrit de notre imaginaire, et le mien est pétri de cette oralité-là, du parler métaphorique rwandais de mon enfance. Dans Ejo, j’ai introduit chaque nouvelle par un proverbe ; pour Lézardes, j’ai glissé quelques contes traditionnels. Et même si mes nouvelles sonnent « très écrites », j’ai eu plusieurs occasions, à travers notamment une lecture exécutée en compagnie de l’artiste plasticienne Anne-Laure Boyer, de les raconter à l’oral. Pour cette possibilité de partage immédiat aussi, la forme brève est fantastique.

O. – Ces nouvelles – et Petite en est un poignant exemple – sont marquées, comme vous le rappeliez, par le souvenir bouleversant du génocide tutsi ; elles le sont aussi par la difficulté, quand on lui a survécu, de vivre avec un tel souvenir, et la nécessité, pourtant, de vivre. Dans Petite, ce défi est particulièrement difficile à relever, de la part d’enfants que leur mère, intérieurement détruite, est incapable d’élever, et quant à la benjamine, de reconnaître, de nommer même. Mais ce qui rend ces enfants capables de persévérer dans l’être, c’est l’entraide qui les relie. La bonté de la petite sœur consiste notamment à tenter de consoler son demi-frère aîné en le distrayant par ses devinettes ; et la bonté du frère, ce qui est extraordinaire, c’est de faire semblant de réfléchir à la solution de devinettes qu’il lui a lui-même enseignées. Est-ce cela, le secret de la survie : aider l’autre, quelque faibles que soient ses propres moyens ?

B. U. M. Je ne sais pas s’il y a un secret de la survie. Moi, j’ai eu énormément de chance pendant le génocide, et beaucoup de personnes m’ont aidée ensuite, celles qui m’ont fait venir en France, la famille d’accueil qui s’est généreusement occupée de moi, beaucoup de mains tendues. J’ignore si la survivance nous a rendus plus solidaires ou meilleurs (je ne m’autorise pas à parler au nom des autres) ; sans doute plus sensibles à certaines fêlures humaines. J’ai souvent constaté aussi que les survivants étaient capables de faire preuve d’une très grande délicatesse envers les autres, comme s’il fallait les protéger de cette connaissance (« inutile ») du pire dont l’être est capable.

Pour ma part je me suis dit très vite que je devais faire quelque chose d’utile de cette chance de deuxième vie ; je me suis engagée dans des ONG (Médecins Sans Frontières, Samu social International), dans la lutte contre le sida, pour les droits des femmes…

O. – Ce passage de Petite rappelle ce que rapportait Shlomo Carlebach : il rencontra un jour un survivant de la Choah, qui se trouvait être un ancien disciple de Rabbi Kalonymus Kalman Shapira, maître hassidique, lequel mourut assassiné par les nazis en 1943. Shlomo Carlebach demanda à ce hassidde lui livrer un enseignement de son maître, durant la déportation. La réponse fut : « Le Rabbi nous disait que l’essentiel, dans notre vie présente, était d’aider les autres Juifs autant que nous le pouvions. Et il y avait en effet beaucoup à faire, dans les camps, pour aider les autres. Aujourd’hui aussi, à Tel Aviv, il y a beaucoup à faire pour aider les autres. » Il vous arrive, Beata Umubyeyi Mairesse, d’intervenir dans des écoles pour parler, devant des enfants, de la catastrophe qui frappa votre ethnie, comme le font des survivants de la Choah ou du génocide arménien. Comment réagissent les enfants de Belgique ou de France réagissent-ils, et que retirez-vous de telles rencontres ?

B. U. M. Cette histoire que vous rapportez me fait penser à des choses très fortes que j’ai lues dans les livre d’Aaron Appelfeld sur l’immédiat après-génocide, et qui ont terriblement résonné en moi.

Les enfants sont capables d’une belle qualité d’écoute. Oui, parfois j’interviens auprès de jeunes, je les invite à interroger leurs représentations sur « l’autre », à faire preuve d’esprit critique. L’éducation à l’égalité, au respect des différences, à une culture de paix est indispensable dès le plus jeune âge. Je suis féministe, antiraciste, pacifiste et écologiste, et tout cela irrigue ma parole, nécessairement. Hutus et Tutsis avaient la même langue, la même religion, la même culture, la même couleur de peau ; le fait « ethnique » est une construction importée d’un 19ème siècle européen porteur de théories racistes. Un génocide se prépare politiquement par la propagande, la culture de la haine, la déshumanisation de l’autre. Il est nécessaire de l’expliquer aux jeunes, de leur dire que c’est arrivé aux Juifs, aux Arméniens, aux Tutsis, et que cela peut toujours recommencer si on n’y prend garde.

O. – Revenons à Lézardes. Dans ce recueil, une nouvelle intitulée Volcano Express met en scène un enfant dont l’existence est presque plus difficile encore que celle de Petite, puisqu’il a perdu, après la catastrophe, le grand frère qui, avec lui, y avait survécu. Il prend alors un parti très périlleux : vivre à la place de son frère aîné, en imiter les attitudes, en adopter jusqu’au nom. Un tel phénomène a-t-il réellement existé, parmi les témoignages que vous avez recueillis, ou est-ce entièrement le fruit de votre imagination ?

B. U. M. Je n’écris pas à partir de témoignages récoltés, même si je m’inspire parfois de faits réels. Cette histoire est uniquement le fruit de mon imagination. Depuis 1994, de nombreux survivants sont morts de façon soudaine, et leur perte était d’une grande violence pour les autres survivants ; j’ai essayé de formuler une histoire qui raconte ce vertige absolu, quand on ne restait plus que deux, après la catastrophe, et que l’autre vous est arraché.

O. –  Prévoyez-vous de rester fidèle à la nouvelle, ou d’aborder un jour la « grande forme », le roman ? Et, seconde face de la même question : envisagez-vous d’aborder un jour des sujets qui ne soient pas liés au génocide et au jour d’après? Ou bien est-ce trop tôt, ou encore impossible ?

B. U. M. Je suis très attachée à la nouvelle, même si elle n’est pas très valorisée, en France notamment. Je viens d’écrire un recueil de poésie qui paraîtra à l’automne, à La Cheminante également. Je continue d’écrire des nouvelles, je commence à raconter des histoires qui ne sont pas liées au génocide (même si je réalise qu’il sera toujours là, tapi quelque part dans les interstices du jour d’après, quoique je fasse). Un roman ? Il ne faut jamais dire jamais, mais ça ne serait pas une fin en soi, juste un changement de rythme, de respiration.

O. – Merci beaucoup de ce passionnant entretien, et nous avons grand-hâte de découvrir vos poèmes.

Propos recueillis par Jean-David Herschel

1 Ejo, nouvelles (2015), éditions La Cheminante – prix François Augiéras 2016.

2 Lézardes, nouvelles (2017), éditions La Cheminante – prix de l’Estuaire 2017, prix du Livre Ailleurs 2017.