N°29 – Pourquoi je n’ai jamais lu Spinoza

Stéphane Rosière (1959)

     En ce 1er janvier 2019, toute l’équipe d’Onuphrius voudrait souhaiter à ses lecteurs une année de paix, de prospérité et de joies littéraires. Que cette année nouvelle soit celle de la nouvelle !

     Vous trouverez sans doute que 2019 commence avec panache, lorsque vous aurez lu l’histoire que nous avons choisie. Cette nouvelle est française – car, après la Belgique et le Québec ces derniers mois, c’est au tour de la France de nous conter ses bonnes histoires –, elle a pour auteur le poète, nouvelliste et romancier Stéphane Rosière, et s’intitule Pourquoi je n’ai jamais lu Spinoza. Une fois encore, il nous faut exprimer notre reconnaissance envers nos aînés de la revue Brèves, car c’est dans leur numéro 109 que nous avons découvert cet écrivain, né à Nantes en 1959. Nous avions été séduits par Voiture 17, qui peignait avec sensibilité et originalité (due, entre autres choses, à une narration à la deuxième personne) une scène apparemment anecdotique : dans un train, un homme pleure en silence – la nouvelle relatait la réaction des autres passagers, observés avec pittoresque.

     Spinoza est d’une tout autre nature : ce n’est pas une scène, mais une tranche d’existence qui est décrite ici. Cette fois la narration se fait plus classique, à la première personne, et réalise l’assez grande prouesse qui consiste à traiter avec légèreté et humour un thème du plus grand sérieux : la quête de ses origines. Le héros, persuadé d’avoir des ancêtres juifs, mène l’enquête ; mais il ne possède point de méthode autre que celle que lui dictent son inspiration fantasque, l’esprit d’aventure, le tâtonnement et la digression, la perplexité striée de certitudes. Jusqu’à la phrase finale, magistrale.

     Ne manquez pas de lire, après cette nouvelle (brillamment illustrée par Sivan Buntova), l’interview que l’auteur nous a accordée, et qui la suit immédiatement.

Lucienne Jarnou

 

POURQUOI JE N’AI JAMAIS LU SPINOZA

     Chaque lignage a ses secrets, ses énigmes, sa part d’ombre. Le mystère de notre famille, apparemment si française, pour ne pas dire gauloise, tenait en un mot : Jochyms. C’était le nom de naissance de ma mère que lui avait transmis, comme il se doit, son père, né en Flandres de parents néerlandais. Nous prononcions toujours le s final, comme en néerlandais, ce qui a plus d’allure que jo-chime ou, pire encore, jo-chain. Cependant, si nous savions la juste prononciation du patronyme, notre connaissance de cette branche de la famille restait plus que parcellaire. Cette méconnaissance était sans doute imputable à mon grand-père, qui ne trouva rien de mieux que de mourir prématurément, le jour de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale (de maladie, chez lui), alors que ses trois rejetons étaient encore bien jeunes. Sans doute ce décès imprévu contribua à distendre les liens avec la terre d’origine. Ma grand-mère, une fois veuve, ne conserva à ma connaissance aucun lien avec les Pays-Bas (sinon qu’elle avait adopté le rollmops).

     Les Jochyms existaient donc, dans la mythologie familiale, à l’état de traces. En témoignaient par exemple ces vieilles tantes Van den Bosch qui avaient vécu à Venlo, et dont ma mère possédait la photographie en noir et blanc, tirée et signée par un photographe local, ou ces papiers rédigés en néerlandais qui me captivèrent et m’incitèrent à apprendre la langue, mais s’avérèrent d’un contenu décevant, tel ce testament qui parlait surtout de linge. Pour tout dire, ces fragments étaient si ténus qu’ils n’esquissaient qu’un tableau abstrait, dénué de vie, irréel.

     À défaut de certitudes, circulaient diverses légendes et rumeurs. Selon l’une d’elles, la branche néerlandaise de la famille aurait été chassée des îles de la Frise (Schiermonnikoog ou une autre, mais j’aimais bien le nom de Schiermonnikoog) par des inondations. Je restais subjugué à l’évocation de ces tempêtes si décisives pour la geste familiale, saisi par une vision biblique de digues brisées laissant passer des flots d’eau tumultueuse, bientôt couleur de terre, submergeant tout.

     Une autre hypothèse, bien différente, voulait que Jochyms – littéralement fils de Joachim (selon la Bible : époux de sainte Anne et père de la Vierge Marie) — fût un patronyme hébraïque et que, en toute logique, la famille fût d’origine juive. Cette possibilité était beaucoup plus romantique que la première – laquelle ne nous renvoyait qu’à une version, certes transculturelle, de l’exode rural, depuis la campagne néerlandaise jusqu’à une ville de la province française. Personnellement, je trouvais que cette hypothèse nous distinguait immédiatement du vulgum pecus ; elle renforçait notre singularité et, à ce titre, avait ma préférence.

     Évoquée à table, l’hypothèse juive mettait mon père au désespoir, lui qui n’aimait ni les Juifs ni les Allemands, et surtout pas les Anglais – à propos desquels il n’oubliait jamais de rappeler ce que son propre père lui avait dit de la Grande Guerre, qu’il avait traversée dans un régiment du Génie : « Votre grand-père détestait plus les Anglais, qui étaient pourtant ses alliés, que les Allemands. C’est dire s’il faut se méfier des étrangers ! » Ainsi, se transmettaient ces haines ataviques que nous biberonnions avec avidité dès le plus jeune âge.

     Pour mon père, cette origine juive faisait tache. Quand, pour le titiller peut-être, nous en parlions, il convoquait de Gaulle, Vercingétorix et Goscinny (dont il appréciait les albums, qui nous dépeignaient si bien, nous, peuple querelleur). En tout cas, il n’était pas concevable que ses enfants pussent être considérés comme hébreux. Je lui avais fait remarquer que tout dépendait du pourcentage de sang à partir duquel on peut tenir que l’on est juif, si tant est que l’on soit jamais biologiquement juif. Durant les années trente, des Aryens énervés décidèrent que la judéité d’un individu était établie s’il avait au moins un grand-parent juif. Selon ce principe, si ma mère était à moitié juive, alors ses enfants l’étaient à vingt-cinq pour cent. Nous étions donc juifs. Mon père balayait cette hypothèse en soulignant que, si les Juifs étaient souvent des gens très intelligents, il était clair que nous ne l’étions pas du tout. Le débat s’arrêtait là, mais le mythe demeurait, planant comme une ombre au-dessus de la famille distraite par l’imperceptible rythme des saisons et le labeur des jours.

     Les années passèrent ; j’entrepris un premier voyage aux Pays-Bas, en stop – j’avais fait le trajet avec une seule voiture, c’était un miracle, que dis-je ! un signe. Dès que je fus sur le territoire batave, je me lançai dans des recherches empiriques dans les villes où je m’arrêtais, Breda, Utrecht puis Amsterdam. Je fouillai dans les Bottins téléphoniques en quête de Jochyms. Je me rappelle de la poste de Breda, vaste édifice néo-gothique tout de briques, où j’avais poussé le zèle jusqu’à consulter les annuaires d’autres provinces, ce qui m’avait pris du temps alors qu’il faisait beau, que les filles étaient formidables et les coffee-shops de la ville renommés. La moisson était décevante : pas le moindre Jochyms à me mettre sous la dent.

     Je découvris Amsterdam : ses canaux outrageusement beaux, le musée Van Gogh, et bien entendu ses coffee-shops. Je déambulais, parfaitement défoncé, dans le Red corner (sans oser entrer dans aucune des échoppes), je dansais toute la nuit sous acide dans une énorme boîte de nuit qui s’appelait le Melk Weg, j’étais absolument libre et heureux. Je logeais dans le dortoir d’une auberge de jeunesse, où des jeunes venus de toute l’Europe (de l’ouest) ou d’Amérique (du nord) s’extasiaient sur ce pays où l’on pouvait acheter de l’herbe, du haschich ou de l’huile de chanvre en toute simplicité, dans des magasins qui avaient tout de bureaux de tabac, mais où il était par contre interdit de fumer une cigarette. Tous s’émerveillaient de cette expérience quelque peu irréelle : aller acheter de la dope dans des conditions normales, sans stress, sans risquer la prison ou de recevoir un coup de surin : c’était quasi métaphysique. Aux Pays-Bas, il suffisait de s’adresser à un vendeur on ne peut plus banal (si l’on fait exception de son anneau dans la narine et de son bracelet de pierres anti-ondes électromagnétiques), qui vous faisait la réclame de ses pots de verre, remplis de différentes variétés de cannabis, et de ses sachets de barrettes de résine, vantant les mérites des uns, les avantages des autres. C’est à l’aune de ces moments civilisés que nous mesurions la brutalité de nos législations respectives. Le soir, à l’auberge de jeunesse, nous nous promettions de les faire évoluer aussi rapidement que possible. On était en 1978.

     Mais il me fallait revenir aux choses sérieuses : mes origines et donc mon futur. Je pris la route du nord vers les mythiques îles de la Frise. À la sortie d’Amsterdam, il pleuvait, mais ce n’est pas cela qui allait me décourager. Je montai à bord d’un camping-car ; le conducteur, qui se révéla frison autonomiste, m’interrogea longuement sur les velléités séparatistes des Bretons. Le bonhomme avait été frappé par la destruction de l’antenne télé de Roc’h Trédudon, quatre ans plus tôt, et voulait savoir où en était le dossier. Tout en parlant, nous nous engageâmes sur l’Afsluitdijk, cette immense digue rectiligne qui, depuis les années 30, sépare l’Ijsselmeer à tribord de la mer du Nord à bâbord. Telle que je la découvris, à bord d’un véhicule surélevé, et alors que le soleil revenait en force, c’était une autoroute posée sur la mer. Au milieu de la digue, on ne voit la terre ni devant ni derrière soi ; l’impression de rouler dans les limbes est ineffable.

     Arrivé en Frise, comme je n’avais ni trop de temps ni trop d’argent, je jetai mon dévolu sur l’île la plus proche du continent : Ameland. C’était un bourrelet de dunes ventées, parfaitement plantées et entretenues comme une pelouse anglaise. À droite à gauche se nichaient de petits villages de maisons de briques confortables, et à l’extrémité de l’île se dressait un phare pourpre dont le feu rythmait la nuit locale avec obstination.

     J’avais atterri au petit bonheur dans un bed and breakfast perdu au milieu des dunes. C’était propre, bien rangé et – après l’auberge de jeunesse d’Amsterdam – un peu ennuyeux. Le lendemain, je menai des recherches dans l’annuaire du bureau de poste de Buren, qui consistait en une pièce unique, avec un guichet propre et quatre cabines téléphoniques alignées le long d’un mur. Encore une fois, mes investigations ne donnèrent aucun résultat : pas de Jochyms sur cette île de la Frise, ni sur les îles voisines si l’on en croyait les annuaires. Où se cachaient- ils donc ?

     J’avais repris la route du sud en tentant de faire bonne figure et de minimiser mon échec. Après tout, il n’était pas étonnant que je n’eusse pas trouvé la trace de mes ancêtres puisqu’ils avaient été chassés par une inondation. Ces tentatives désordonnées de contact avec de lointains cousins ne donnant rien, je passai insensiblement à autre chose. Tout aurait pu en rester là.

     Un jour, cependant, ma sœur aînée rencontra des Néerlandais avec qui elle évoqua nos origines familiales. Ces gens instruits et fort aimables s’étaient intéressés à l’énigme de nos origines et, en entendant le nom de Jochyms, avaient tout de suite souligné que c’était un patronyme rare. On trouvait des Jochum, certes, mais guère de Jochyms. Ma sœur avait mis les pieds dans le plat en avançant que ce nom était peut-être juif (elle était restée prudente, tout en se dévoilant). Le ton de la conversation changea. Cette supposition avait semblé tout à fait plausible à ses interlocuteurs. À bien y réfléchir, c’était même une piste sérieuse ; et après réflexion, tout à fait sérieuse : Jochyms était un nom juif. Ils s’étaient éclipsés.

     Ces propos, pourtant peu étayés, relancèrent bien entendu le débat familial. Cette histoire déclencha ce que j’appellerai ma période philosémite. Je me découvrais juif. Ou plutôt c’était une confirmation de ce que j’avais toujours su secrètement : j’étais juif. Étais-je dyslexique ? hyperactif ? gaucher refoulé ? gauchiste notoire ? fumeur de  cannabis ? alcoolique, dépravé, poète ? c’est parce que j’étais juif. Ou plutôt parce que je souffrais de ne pouvoir vivre ma judéité en toute connaissance de cause. Mon israélisme n’avait jamais été formulé à haute voix, d’où la distorsion quasi maladive existant entre le monde extérieur – je veux dire concret et catholique, tel qu’il se dressait en face de moi – et ma réalité intérieure, que je connaissais par essence puisque j’en étais le produit, sans toutefois oser la re-con-naître.

     Maintenant que semblaient se confirmer ces origines secrètes, je me documentai sérieusement. Je commençai par regarder Rabbi Jacob, riche en informations (« Quoi ! Salomon, vous êtes juif ? »), puis les films de Woody Allen, avant d’attaquer Portnoy et son complexe, roman de Philip Roth dont le titre me paraissait adapté à ma situation. Petit à petit, je me mis aussi à considérer ma mère autrement. N’était-elle pas, après tout, le cliché de la mère juive, ultra-possessive avec ses fils, veillant toujours à la suralimentation de la maisonnée, jalouse des belles filles et toujours prête à expliquer en quoi ses enfants valaient mieux que les autres ? N’était-ce pas le profil psychologique type de la mère juive telle qu’elle apparaît, géante et godzillesque, dans Le Complot d’Œdipe de Woody Allen ? Bien entendu, ma mère n’avait jamais affiché la moindre sympathie pour les Juifs. Elle avait été élevée dans la stricte doctrine catholique, mâtinée de dogme maurassien. Mais c’était certain, les gènes avaient sauté une génération, ils se réveillaient à travers moi. Pour preuve, il y avait mes lunettes épaisses de myope pathologique, qui me donnaient indubitablement un petit air de rabbin du shtetel ou de cordonnier du mellah. Vous me direz que je suis blond, et que je ne corresponds pas, de prime abord, à l’image du Juif telle qu’on a voulu la répandre au Moyen Âge, pendant l’Occupation allemande, ou encore aujourd’hui sur les réseaux  sociaux. Mais cette myopie et cette paire de lunettes renforçaient ma conviction : j’avais certainement des chromosomes israélites.

     Je commençais à me renseigner sur la Torah mais aussi la Kabbale, et finalement j’entrai dans le vif du sujet avec le Manifeste du Parti communiste, que j’introduisis dans la maison familiale en usant d’une tactique toute militaire. C’était une spirale. J’allais de plus en plus haut : Alan Ginsberg, Primo Lévi, Imre Kertész. Serge Gainsbourg. Là, c’était le sommet. Maintenant, Serge était l’un de mes intimes, nous n’avions plus de secrets l’un pour l’autre – pas plus qu’avec Jane, naturellement. J’étais en route vers l’illumination kabbalistique ; je regardai le monde des goys avec dédain.

     Lors d’un nouveau voyage en Hollande, je renonçai aux villages de Frise et mis le cap sur Amsterdam. Pendant deux jours, j’arpentai les rues du Jodenbuurt, l’ancien quartier juif. Je flânais entre la place de Waterloo, le long du Herengracht, ou près de la synagogue portugaise qu’avait sûrement fréquentée Spinoza (auteur que j’avais placé tout en haut de ma liste des écrivains à lire). Je fis une longue halte à la maison d’Anne Franck. Mon néerlandais était devenu assez bon pour que l’on me prît pour un Belge, ce dont moi, le p’tit Français, je n’étais pas peu fier. N’était-ce pas le signal du succès de ce retour aux sources ? Néanmoins, de toutes ces pérégrinations je ramenais beaucoup plus de haschich que d’informations sur nos origines familiales qui, je le craignais alors, allaient rester éternellement dans l’ombre. J’avais tort.

     Ce sont les Pays-Bas qui, sans doute mieux organisés que moi en mes péripéties impulsives, prirent inopinément contact avec la famille. Un jour – ou était-ce une nuit ? près d’un lac, endormie ? – ma mère reçut un coup de fil des Pays-Bas. Le monsieur parlait dans un français hésitant mais clair. Il demanda le nom de ma mère, et comment cela s’écrivait exactement ; maman nous raconta ça à table, papa était en tournée professionnelle, comme chaque semaine. Nous étions tous suspendus à ses lèvres. Maman expliqua à son interlocuteur ce qu’elle savait de son père : sa jeunesse près d’Ostende, son grand-père qui dirigeait la briqueterie locale, les tantes Van den Bosch. Rapidement, l’homme au bout du fil convint qu’il était bien un cousin de ma mère. Ce n’était qu’un cousin, mais cela faisait tout de même un choc de découvrir un parent d’un seul coup, surgi d’un téléphone comme un diablotin.

     « Ma grand-mère et votre grand-père étaient frère et sœur, avait expliqué l’homme en donnant des noms. Nous sommes cousins issus de germains. » Dans la famille, ça avait fait l’effet d’une bombe. « Mais il était juif, ce monsieur au téléphone ? » avais-je demandé à maman. « Il ne m’a pas parlé de ça. » Il avait sûrement évité le sujet, par précaution, m’étais-je dit. Il ne savait pas où il mettait les pieds, et il avait raison : s’il était tombé sur mon père, par exemple ?

     Pourtant, ce monsieur, qui ne s’appelait d’ailleurs pas Jochyms lui-même, n’avait pris aucune précaution particulière, comme cela s’avéra peu après. Nos échanges épistolaires révélèrent que nous descendions de paisibles paysans du Limbourg néerlandais, d’une petite ville située entre Venlo et Bois-le-Duc, que mon grand-père, comme plusieurs de ses frères et sœurs, avait tout simplement quittée pour vivre mieux. Vivre mieux. Les frontières de la France étaient ouvertes. Tous étaient des catholiques pratiquants, bénis par la sainte Église, et aucune goutte de sang juif ne coulait dans nos veines. J’en fus déçu, presque triste, un temps boudeur. Néanmoins, on s’habitue à tout ; et de ce fait – dois-je l’avouer ? – je n’ai jamais lu Spinoza.

Stéphane Rosière

Conversation avec Stéphane Rosière

Onuphrius – Stéphane Rosière, vous écrivez non seulement des nouvelles, mais des poèmes et des romans. Quelle place la nouvelle occupe-t-elle dans votre création, et quels efforts particuliers ce genre requiert-il de vous, par rapport à d’autres modes d’expression ?

Stéphane Rosière – Poser la question des « autres modes d’expression » paraît un point de départ à la fois difficile (le sujet est vaste) mais nécessaire. Je suis animé depuis toujours par l’envie de créer. Lorsque j’avais dix-huit ans, fan de cinéma, je voulais devenir cinéaste, mais l’aspect technique et les difficultés des montages financiers m’ont vite refroidi ; à vingt ans, je suis devenu bassiste dans un groupe de rock (un rock alternatif marqué par l’influence du punk et du krautrock allemand – répétitif et halluciné). Finalement, j’ai tout laissé tomber pour reprendre mes études et, à l’âge de vingt-six ans, alors professeur de lycée, j’ai décidé d’écrire. Je n’avais besoin d’aucun outil : du papier et un stylo suffisaient. Cette simplicité technique (apparente) m’enchantait. Et puis, j’écrivais depuis l’âge de douze ou treize ans, ce n’était donc pas vraiment un point de départ, mais une sorte de confirmation.

     C’est d’abord la poésie qui s’est imposée. Je recherchais l’hallucination, le flash métaphysique, l’humour et la folie tout à la fois. Les années sont passées et, dans la trentaine, j’ai voulu me rapprocher du monde réel, du concret, et surtout des autres. C’est ainsi que, tout en continuant à écrire de la poésie, je me suis mis à la prose. La nouvelle s’est imposée comme un genre « ramassé », dense, qui me convenait bien. Mes premières nouvelles ont été publiées dans les années 1990. J’ai poursuivi ce genre jusqu’à aujourd’hui. Une douzaine de mes nouvelles ont été publiées.

     Pour le roman, c’est dans les années 2000 que j’ai souhaité aborder ce genre ; j’avais plus d’expérience et de choses à dire, je me sentais prêt. J’ai achevé quatre romans. Le roman demande beaucoup de temps, la nouvelle permet tout de même de dire des choses tout en étant moins chronophage. À ce jour, c’est dans ce genre que j’ai été le plus publié. Est-ce là que je suis le plus à mon aise ? Je n’en sais rien. J’ai souvent l’impression d’être Steiner, le poète de Dolce Vita, « professionnel chez les amateurs et amateur chez les professionnels ». En décalage avec mes aspirations comme avec mes contemporains.

O. – Parmi les nouvellistes français ou étrangers, d’hier et d’aujourd’hui, en est-il qui comptent particulièrement pour vous, qui sont une source d’inspiration ?

S. R. – Les nouvelles de Dino Buzzati (Le K) furent certainement marquantes ; je pourrais citer aussi Julio Cortázar (Tous les feux le feu) ; pourtant, je me considère surtout comme influencé par le roman. Je lis plus de romans que de nouvelles et certains romans furent des séismes intérieurs : ceux de Marguerite Duras furent, dans ma vingtaine, une source de réflexions profondes ; La Montagne de l’âme de Gao Xingjian (auquel j’ai emprunté l’usage du « tu » dans deux de mes romans) m’a aussi marqué, tout comme Emmanuel Carrère (Un roman russe, L’adversaire, Le Royaume – une écriture maîtrisée au point de devenir invisible), Patrick Modiano (La place de l’étoile), Romain Gary (Les promesses de l’aube, La vie devant soi), Imre Kertész (la première partie du Refus constitue selon moi un sommet de la littérature mondiale – la thématique du refus des éditeurs étant aussi importante chez moi : voir la nouvelle/poème Le poète médiocre publiée en 2001 dans la revue Rue saint Ambroise) ; plus récemment, j’ajouterais à cette liste Roberto Bolaño et Les détectives sauvages.

O. – La nouvelle que nous proposons aujourd’hui à nos lecteurs, Pourquoi je n’ai jamais lu Spinoza, avec toute sa drôlerie, n’en constitue pas moins une réflexion sur l’identité, et sur le sens de celle-ci : est-elle un fait biologique, culturel, est-ce l’expression d’une pratique religieuse ? Pourquoi avoir choisi l’identité juive, pour être le ferment de cette réflexion ? Y a-t-il, dans votre propre histoire, un lien particulier avec le judaïsme ?

S. R. – L’histoire racontée ici est vraie – dans ses grandes lignes au moins – et s’il existe chez certains la possibilité d’une île, dans la famille, il existait cette possibilité juive. C’est donc bien dans ma propre histoire, celle de ma famille, qu’existait ce lien avec le judaïsme, mais un judaïsme reconstruit de bric et de broc, imaginaire. Suffisant néanmoins pour créer l’empathie, l’intérêt et prémunir de nombreux virus mentaux comme l’antisémitisme ou le racisme d’une façon générale. Les images d’archives de la libération des camps par les alliés en 1945, avec leurs amoncellements de corps poussés au bulldozer, ont constitué une sorte de matrice, un vaccin contre l’intolérance.

     Je reste persuadé que l’identité est un construit, un produit fabriqué à chaque génération. J’en ai été frappé en Europe centrale, que j’ai longtemps arpentée (c’est le sujet de mon premier roman : Ta mission), où la détestation des peuples voisins est une étrange affaire — la plupart des habitants de ces pays n’ont eu ni leur de Gaulle ni leur Adenauer. Ils restent prisonniers de haines qu’ils considèrent comme ataviques, sans se rendre compte que ce sont eux qui, chaque jour, recréent cette histoire duale (les bons, les méchants), qui donnent vie à ces haines fabriquées autrefois, qui reproduisent un récit de rejet comme s’il était leur seul bien. L’attachement à ces haines recuites est étonnant.

O. – Le questionnement sur l’identité semble être aussi, dans cette nouvelle, le lieu, voire le prétexte d’un conflit entre le narrateur et ses parents. Comme si être juif était, pour votre héros, un défi à leur égard, et la façon la plus éclatante d’affirmer son indépendance…

S. R. – Il y a effectivement un conflit latent entre le narrateur et ses parents à propos de cette « possibilité juive ». À noter que la mère elle-même, qui porterait cette origine, ne s’en glorifie pas. On peut donc considérer que c’est – dans la nouvelle au moins – le narrateur qui fait sienne cette origine dans le but de se distinguer des autres – sans doute se sent-il précisément à part, différent de sa famille et, au-delà, de ses contemporains. Cette volonté d’être autre reste un leitmotiv dans mon travail d’écriture. Elle se concrétise ici autour de la judaïté, mais elle aurait pu avoir comme fondement la toxicomanie, le gauchisme ou l’homosexualité – autant de positionnements à rebours dans une famille qui s’affirme de droite et « traditionnelle ».

O. – L’ambiance de ce texte est largement imprégnée de l’époque où l’action se situe : 1978, la drogue, le rock. La musique semble beaucoup compter pour vous, puisque vous avez participé à des lectures en compagnie d’instrumentistes. Aimeriez-vous un jour conter de façon plus systématique, mais toujours sur le mode de la fiction, la chronique de ces années punk et new-wave ?

S. R. – Effectivement, la musique compte beaucoup pour moi, c’est pourquoi j’en écoute peu. Elle est trop importante pour être galvaudée en passant toute la journée. Sans silence(s), la musique ne vaut rien. Je le disais, j’ai été bassiste (vraiment amateur) et j’achète toujours des disques (vinyles) avec plaisir. J’écoute de tout et tout m’intéresse : le classique, la musique contemporaine, la « world-music », la pop ou la techno. J’aime le talk-over, lire avec un fond musical ; j’ai fait beaucoup de lectures à Paris de cette façon. J’ai aussi travaillé avec des musiciens (je citerai surtout Manuel Bienvenu qui m’a accueilli – lisant mes propres textes, autant de nouvelles en fait – sur chacun de ses disques) ; j’ai écrit de nombreuses paroles de chansons (en français surtout, mais j’ai peu rencontré de chanteurs que ce matériau intéresse : la plupart chantent en anglais, ce qui m’attriste parfois. Avis aux amateurs, en tout cas !).

     Dernier point concernant la musique et qui corrobore votre intuition : je suis en train de corriger un nouveau roman qui se déroule dans les années 1970 et dont les personnages sont les popstars de l’époque, décédées d’overdose, non pas accidentellement, mais toutes victimes d’un complot du FBI (même si je déteste les théories du complot)… mais c’est une autre histoire.

O. – Merci beaucoup, cher Stéphane Rosière, et bonne année, musicale et littéraire !

Propos recueillis par Jean-David Herschel