N°13 – Quelques lézardes sans gravité

Eric Faye

QUELQUES LÉZARDES SANS GRAVITÉ

Ce 25 octobre

À Maître E. Zemianski

            Les incidents hors du commun dont il sera question dans cette lettre, cher Maître, ont pour origine le jour du séisme, le 5 mars dernier. Les tremblements de terre sont suffisamment rares, par chez nous, à plus forte raison les secousses majeures, pour que nous nous souvenions précisément des circonstances dans lesquelles elles surviennent. Lorsque le plancher s’est mis à tanguer et à craquer comme un bateau, il était près de trois heures de l’après-midi. Les quinze à vingt secondes qu’a duré le phénomène ont paru une éternité, mais, quand le râle monté de la terre a fini par mourir (alors que, dans notre cabinet d’architectes, nous nous étions précipités sous les tables), nous avons compris qu’il n’y avait pas à s’inquiéter outre mesure. Tout avait diablement vibré, mais il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Au-dehors, les bâtiments étaient toujours debout, intacts. Magnitude 4,9, a-t-on annoncé à la radio au bulletin de seize heures. Aucune victime, seulement des dégâts mineurs. Quelques lézardes sans gravité, a résumé un sismologue en mettant en garde contre les répliques, qui risquaient d’élargir les fissures.

            Des répliques. On se serait cru au théâtre, subitement. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été voir une bonne vieille tragédie, et ce ne serait pas encore le cas ce soir-là : j’avais réservé une table dans le restaurant où j’allais dîner de temps à autre avec ma compagne.

            Le hasard nous avait attribué une table du fond, dans la partie surélevée, comme posée sur une scène de spectacle. J’étais loin d’imaginer que cette « scène » serait le point de départ de curieux événements. D’ordinaire, on nous installe près d’une fenêtre, sur le côté – un endroit  moins en vue qui a ma préférence. Ce soir-là, je n’ai pas osé demander qu’on nous place ailleurs. Cela aurait-il changé quelque chose, au demeurant ?

            Après avoir confié mon manteau au serveur, j’ai prié Alissa de m’excuser un instant, le temps d’aller me rafraîchir un peu, car je ne me sentais pas très bien.

            A l’intérieur du cabinet de toilette, la minuterie s’est éteinte et j’ai attendu un peu, dans le noir. L’obscurité et le silence me faisaient du bien. J’avais pensé annuler notre dîner au dernier moment, mais Alissa et moi avons des emplois du temps si chargés que nous aurions eu du mal à trouver un autre soir, dans la semaine, or je tenais à la revoir. Elle y tenait aussi, m’avait-il semblé. En tâtonnant, j’ai trouvé le commutateur et la lumière est revenue.

            Je vous livre ici une foule de détails, Maître, car, dans l’état de perplexité qui est le mien, je soupçonne chacun d’entre eux de receler une clé ; aussi, comprenez que je m’attarde sur des points qui, avant de s’avérer utiles, vous sembleront futiles. Vous aurez ainsi un compte rendu plus circonstancié et plus précis que celui, passablement incohérent, que je vous ai fait oralement avant-hier, en état de choc.

            Retournons au restaurant. Devant le lavabo, j’ai aspergé d’eau mon visage gris, qui laissait paraître l’accablement d’une longue période de travail. Le jour même, l’état d’abrutissement qui était le mien m’avait de nouveau joué un tour : au cours de l’après-midi, tandis que je regardais par la baie vitrée de nos bureaux, j’avais vu passer dans la rue un type qui avait tout l’air d’être… moi-même. Un moi libre, décontracté… Le type, que j’avais bien vu de face, puis de profil, me ressemblait en tout point. Etait-ce un éblouissement passager, une hallucination, un pur hasard ?

            Ce n’était pas la première fois que j’avais ce genre de « vision ». Dans les périodes de surmenage, il m’était déjà arrivé de m’apercevoir dans la rue : oisif et nonchalant, sans cravate ni souliers vernis, passant non loin de moi avant de tourner au coin vers une destination inconnue. A deux reprises, nos regards s’étaient croisés, et cette apparition avait cru bon de m’adresser un sourire que j’avais perçu comme ironique. Venir me narguer sous les fenêtres du bureau, dans l’état où j’étais… Un jour, je m’étais dit qu’il serait bon que je rattrape cette silhouette et que nous nous confrontions l’un à l’autre… La peur, cependant, me retenait de lui courir après. Et si je découvrais que le véritable « moi-même » n’était pas celui que je croyais – celui qui vous écrit ces lignes ? Si je constatais que le reflet, c’était moi, pauvre type qui trimait dans une entreprise souffreteuse, sous les ordres de chefaillons sans mérites ? Le médecin à qui j’avais parlé de ces visions n’avait pas voulu entrer dans mon jeu. Grosse fatigue, burn-out, avait-il résumé, en recourant à un terme à la mode et en me prescrivant des psychotropes. Il faut vous ménager, vous savez.

            Que je me sois vu distinctement à plusieurs reprises dans la rue ne paraissait pas l’émouvoir plus que ça.

            Après avoir séché mon visage et m’être repeigné, j’ai défait ma cravate et l’ai glissée dans une poche de mon veston. Je n’avais pas vu Alissa de la semaine et j’avais attendu cette soirée avec impatience. Elle venait de rentrer d’un déplacement à l’étranger et lorsque je l’avais retrouvée, elle m’avait paru soucieuse, ailleurs ; aussi, tout en arrangeant ma mise dans la glace, ai-je imaginé une ou deux plaisanteries destinées à la dérider.

            Vaguement rasséréné, je me suis résigné à regagner la salle. Au fond, je pense que je redoutais d’affronter Alissa dans cet état. Le brouhaha de la salle avait monté d’un cran. Les serveurs portaient des manteaux à la garde-robe. De nouveaux clients entraient et un mauvais courant d’air m’a fait frissonner : l’haleine fraîche de ce début mars s’était engouffrée dans le sillage d’un couple âgé.

            Soudain, j’ai cru me tromper de table et j’ai cherché autour, désorienté. A la chaise que j’avais quittée – si c’était bien elle – était assis un inconnu. C’était bien celle-ci, pourtant, je n’avais pas la berlue : Alissa souriait, devisait d’un air badin face à un type qui me tournait le dos et qu’elle semblait connaître. Qui part à la chasse perd sa place, me suis-je dit en approchant d’eux. Alissa allait me présenter. Pour ce que je voyais de l’individu, il était d’âge moyen, avait le crâne non pas dégarni mais éclairci, et avec ça, il était assez large d’épaules. L’intrus a saisi son téléphone et, sans bouger de son siège, a répondu à un appel. Comme je n’étais plus qu’à quelques mètres d’eux, Alissa m’a aperçu et a froncé les sourcils. J’ai compris instantanément le message : « N’avance pas ! Ce n’est vraiment pas le moment, tu ne vois donc pas ? » Je connais si parfaitement son visage et ses mimiques que je peux les convertir instantanément en sentiments ou injonctions… De l’extrémité des doigts, elle m’a adressé un signe discret qui signifiait sans aucune ambiguïté : « Va… Va-t’en faire un tour ! » Et elle a désigné la sortie à mon intention. Son travail, ai-je pensé. Elle a rencontré un supérieur qui, toutes affaires cessantes, a besoin de régler quelque chose de délicat. Je connaissais Alissa par cœur : même si nous n’habitions pas ensemble, notre liaison avait tout de même dans les cinq ans d’âge… Derrière le signe qu’elle m’avait adressé, j’entendais clairement des mots : « Fais-le pour moi, éloigne-toi un moment ; je t’expliquerai… » Et je savais combien elle se sentait dans une position difficile, jalousée par certains, méprisée par d’autres depuis qu’on lui avait confié un poste d’importance, le mois dernier.

            Un moment, soit. J’ai récupéré mon imperméable à la garde-robe et je suis sorti griller une cigarette. Puis une deuxième, en faisant le tour du pâté de maisons. Ensuite, j’ai adressé par la vitre un signe qu’Alissa a fait mine de ne pas voir. Pouvais-je entrer ? Allait-elle enfin me présenter et faire comprendre à l’autre, de façon plus ou moins appuyée, que la place à laquelle il était assis était la mienne ? C’est que je commençais à avoir froid, à regarder les couples attablés et à observer l’inconnu tourné vers Alissa.

            Froid et honte. Ma compagne avec cet inconnu, de but en blanc… Soudain, elle m’a aperçu. Même froncement de sourcils qu’un peu plus tôt, assorti d’un geste péremptoire de la main : « Ce n’est pas le moment », tenait-elle à souligner.

            Par dépit, je suis allé m’installer au chaud dans un café où j’ai commandé un whisky, le temps de cuver ma colère. C’était trop fort. A peine mon amie rentrait-elle de voyage qu’elle était prise d’assaut par un quidam. Quidam ? J’ai été saisi d’un doute. Ne le connaissait-elle pas depuis longtemps, après tout ? Si c’était non seulement un collègue à elle, mais davantage ? Il m’a fallu un deuxième whisky, puis un dernier, pour digérer mes élucubrations, après quoi je me suis levé ; mal m’en a pris car j’ai tangué aussitôt et j’ai dû me rasseoir. Mon étourdissement a été bref, mais pendant quelques secondes, un bel essaim d’abeilles a brouillé ma vue. Bien assis, les coudes sur la table pour caler ma tête, j’ai dû perdre connaissance pendant quelques instants. Revenu à moi-même, j’ai attendu un peu et refait une tentative en station debout. Je n’étais guère vaillant et mieux valait patienter encore, si bien que j’ai renouvelé ma commande. Un whisky ! Un dernier. Et alors, de dernier en dernier, je me suis senti mieux, délivré du temps, de la trotteuse que j’ai laissé tourner comme un hamster dans sa roue. Un moment plus tard, le bar-tabac a fermé. Je me sentais bien mieux. Quelle heure pouvait-il être ? Ma montre s’était arrêtée. Peu importe… Si, après tout ce temps, l’individu était toujours là, j’étais décidé à faire un esclandre au beau milieu du restaurant. Pire, un malheur. Peu m’importaient les conséquences. Ma colère n’était plus tant tournée contre cet olibrius que contre mon amie, dont  l’attitude était intolérable, quels que soient ses problèmes au travail.

            Il n’y avait plus personne ! Tout était éteint. Le restaurant avait fermé ses portes lui aussi. J’ai décidé de rentrer chez moi ; malgré l’heure tardive, je téléphonerais à Alissa pour tenter de comprendre. Si ça se trouve, elle cherchait déjà à me joindre chez moi.

            Un moment plus tard, l’ascenseur me hissait jusqu’à mon cinquième étage et je me voyais déjà assis sur le canapé, appelant Alissa et exigeant explications et excuses pour son comportement,  mais ma clé, qui, ces derniers temps, donnait du fil à retordre, a refusé de pénétrer dans la serrure. Aurait-on forcé celle-ci ? Cela m’était déjà arrivé, des années plus tôt ; la clé était restée prise à l’intérieur, impossible de la retirer. Or, maintenant, je ne parvenais même pas à l’engager. J’ai réessayé, puis poussé la porte, pensant qu’elle avait travaillé à cause du temps humide des derniers jours, et c’est à ce moment-là que c’est arrivé.

            Une voix s’est élevée de l’intérieur. De mon appartement ! Voix inconnue et peu amène, qui est allée droit au but. « Foutez le camp d’ici, ou j’appelle la police ! » D’instinct, j’ai reculé. Chez moi. Quelqu’un. Et on menaçait d’appeler la police si je cherchais à entrer chez moi ! Les cambrioleurs s’installent chez vous, maintenant, et toute honte bue, vous parlent de faire intervenir les autorités. Le monde à l’envers… Je suis monté sur mes grands chevaux :

            « Que faites-vous chez moi ? Je vous prie d’ouvrir tout de suite et de vous expliquer !

     – Mais je suis chez moi ! Cessez de m’importuner avec vos plaisanteries. Si vous voulez cambrioler, je vous conseille d’aller voir plus loin.

     – Ouvrez tout de suite ! ai-je ordonné à l’intrus.

     – Vous l’aurez voulu. J’appelle les flics !

     – Je me suis mis à tempêter contre la porte.

     – Je suis chez moi. Je suis honnête, a repris la voix. Fichez-moi le camp, j’ai déjà composé leur numéro.

     – Chez vous ? Mais vous êtes fou ? J’habite ici depuis cinq ans.

     – Cet appartement a été mis en vente il y a des mois. J’ai eu assez de réparations à faire à cause de vous, voulez-vous que je vous présente les factures ? Filez, je vous dis. Je loge ici depuis la fin mars !

     – Mais nous sommes en mars !

    – Oui, police ? Un forcené tente de s’introduire chez moi en prétendant que nous sommes au mois de mars… Oui… Il cogne contre la porte, vous entendez ? Je vous donne mon adresse. Vous avez de quoi noter ?

            Je me suis calmé d’un coup. Si l’intrus retranché chez moi était fou, il simulait la normalité à la perfection. Il gardait un parfait sang-froid, ce qui m’inquiétait. Etais-je tombé sur un comédien de métier ? Statistiquement parlant, il y avait peu de chances. Lorsqu’il eut raccroché, nous avons fait silence pendant quelques secondes. M’observait-il par le judas ? J’ai vite eu la réponse.

     – Vous êtes toujours là, vous ? Vous êtes vraiment bouché à l’émeri ! Les flics seront ici dans dix minutes, ils vont vous ramener à la raison.

            J’avais préparé ma réplique :

     – Vous devrez alors enfin ouvrir, poltron, et nous pourrons nous expliquer les yeux dans les yeux !

     – Poltron ? Mais je suis chez moi ! Je vous dis que vous avez déménagé il y a six ou sept mois ! Si vous êtes amnésique ou nostalgique, je n’y peux rien !

            J’ignore pourquoi mon instinct m’a dicté alors de partir avant que les flics ne fassent irruption. Je n’étais pas vraiment en situation de leur prouver mon bon droit ; trop nerveux, irascible, comme souvent lorsque je me sens victime d’une injustice. J’aurais fauté. Et puis, j’étais encore éméché, à cause des whiskys. Mieux valait me présenter au poste le lendemain matin, calme, avec les idées claires. Pour l’heure, je me donnais l’impression d’être un ivrogne qui se trompe d’appartement au retour d’une beuverie et s’enferre dans l’erreur. Aussi ai-je filé et, une fois dans la rue, ai-je marché au hasard. Que faire ? Au kiosque du quartier, j’ai cherché mention du séisme parmi les titres du journal du soir. Curieusement, pas un mot là-dessus. Et soudain, j’ai été pris de tremblements : non seulement il n’était pas question de la secousse, mais le journal était daté du 22 octobre, et non du 6 mars, comme il aurait dû l’être… Par acquit de conscience, j’ai consulté les autres quotidiens et périodiques du kiosque ; même date, partout. J’ai interrogé plusieurs passants, au hasard : sommes-nous le 22 octobre, ou bien le 23 ?

     – Le 22, Monsieur.

        Aucun n’a évoqué mars…

            Mes tremblements ne cessaient pas. J’étais en proie à un malaise étrange et je n’avais qu’une envie : me retrouver au chaud sous un toit. J’étais transi de  froid, dans mon veston de printemps, d’autant plus qu’une pluie glaciale commençait à tomber. Où aller ? N’ayant pas de famille en ville, je ne voyais d’autre solution que de me mettre en quête d’une chambre d’hôtel ; je n’allais pas importuner mes connaissances parce que je me retrouvais à la rue un soir de mars qui avait glissé vers la fin octobre ; et ma fierté m’interdisait d’appeler pour le moment Alissa, qui devait être chez elle avec le type, voire chez le type… La peur m’a repris. Non seulement ma compagne était devenue une étrangère à mes yeux, mais le temps, ce temps si familier auquel j’avais accordé une confiance aveugle depuis l’enfance, croyant l’avoir domestiqué, le temps n’en faisait plus qu’à sa tête. Avec ses lamelles de vingt-quatre heures dont les noms revenaient chaque semaine, le temps me jouait un tour de passe-passe auquel, en m’installant dans un deux étoiles, je ne croyais pas, tant cela dépassait l’entendement.

            J’ai allumé le téléviseur en quête d’un indice susceptible de dompter l’angoisse qui s’était emparée de moi quand j’avais vu la date des journaux et interrogé des passants. Sur les chaînes d’information en continu défilaient des bandeaux et des images, mais aucun élément n’était susceptible de m’éclairer. L’un après l’autre, les présentateurs servaient une soupe à la surface de laquelle flottaient les ingrédients habituels, qui manquaient tellement de saveur que je n’y prêtais plus attention depuis belle lurette : crise politique, manifestations contre un projet de loi, réunion de partenaires sociaux, attentat au loin, naufrage d’un ferry un peu plus loin. J’avais été trop peu à l’écoute de l’actualité, ces derniers temps, pour repérer dans ce que j’entendais maintenant un élément inhabituel. J’allais éteindre, quand le présentateur est passé au bulletin météo : « L’automne s’installe pour de bon sur la majeure partie du pays. » L’automne ! Le journal disait donc vrai, avec sa date… A ce moment-là, seulement, j’ai compris que je n’étais pas devenu fou. Quelque chose d’inouï m’arrivait, qui n’avait pas de nom. Sur une autre chaîne, une présentatrice disait en me regardant droit dans les yeux « Ce qu’il faut retenir de l’actualité de ce 22 octobre » sans qu’aucun signe de folie ne se lise sur son visage. Ce 22 octobre… Je devais me rendre à l’évidence : s’il y avait concordance entre deux chaînes de télévision, plusieurs journaux et des anonymes interrogés dans la rue, ce n’est pas qu’ils simulaient à merveille ; ils disaient la vérité.

            Allongé sur le lit, je me suis demandé à quel moment une trappe avait bien pu s’ouvrir sous mes pieds pour que je dévale d’un coup plusieurs mois, et pourquoi, malgré moi, j’en étais à vivre « en avance sur mon temps » ; en somme, comment j’avais accédé à mon insu à cette redoute qui me permettait de jeter maintenant un coup d’œil sur mon avenir… Comment me tirer de là ? Car je n’avais guère envie de rester là, à l’avant-garde de moi-même…

            En sortant acheter un paquet de cigarettes, j’ai constaté que durant le semestre que je venais d’enjamber, le prix du tabac avait passablement augmenté, raison de plus pour arrêter de fumer ; mais, ce soir-là, pour essayer de me concentrer malgré mon désarroi, m’aider à surmonter mon état de sidération, j’avais besoin de cette satanée nicotine.

            Car les choses risquaient de tourner au vinaigre si je ne réussissais à me tirer rapidement de cette situation. Après avoir trouvé un débit de tabac, j’ai voulu me procurer de quoi manger dans une épicerie voisine mais, au moment de régler par carte bancaire – n’ayant pour ainsi dire plus de liquide – la transaction a été rejetée. « Votre carte n’est plus valide », a ronchonné le commerçant en lisant la date d’expiration.

            Comment régler ma chambre d’hôtel ? Au bout de trois cigarettes, je me suis dit qu’il devait y avoir moyen de retrouver quelque part mon adresse actuelle ; puisque j’avais quitté l’ancien appartement, j’avais emménagé ailleurs, mais où ? Je pouvais toujours interroger les renseignements téléphoniques ou appeler le centre des impôts, qui sait tout sur tous, mais accepterait-on de me dire où j’habitais désormais ?

            Je me trouvais dans cette ville, cette nuit-là, pareil à un amnésique en quête de ses propres traces, et cela m’a fait peur, tout à coup. J’étais hébété, incapable de prendre une décision. Tout juste bon à fumer pour tenter d’oublier ma faim et mon sort. A force de nicotine, ma réflexion s’aiguisait. De timides éclaircies trouaient ma brume. Mentalement, je me frayais un chemin à travers les heures passées. Quand ? Quand donc avais-je dévalé le toboggan du temps ? A bien y réfléchir, je ne voyais que deux moments possibles : lorsque je m’étais rendu au lavabo (la lumière s’était éteinte) ou bien au café, pendant mon bref étourdissement. Je penchai plutôt pour la seconde hypothèse, sans m’expliquer au juste pourquoi.

            J’allais tenter de dormir, après quoi j’essaierais de trouver le moyen de me tirer de cette situation. De contacter Alissa. Passe pour mon ancien appartement, mais ma vie entière ne pouvait avoir disparu comme par enchantement à l’intérieur d’un entonnoir, en six ou sept mois ; il devait en rester des vestiges, des preuves, ici et là. Sept mois n’étaient pas sept ans… J’avais une sœur et des parents à quelques centaines de kilomètres d’ici ; je m’enquerrais d’eux demain, car il était trop tard à présent. Je connaissais leurs habitudes de bonnets de nuit ; à une heure du matin, la sonnerie du téléphone les effraierait ; et ma voix, expliquant que je venais de faire un plongeon de sept mois et me retrouvais à court d’argent, ne les rassurerait pas sur ma santé mentale. Oui, mieux valait attendre le lendemain matin.

            Le sommeil ne m’a gagné que tard dans la nuit. Vers l’aube, j’ai fait un cauchemar. Des loups m’assiégeaient et hurlaient, fort ! Comme ils hurlaient ! Certains réussissaient même à crier mon nom. Ils rôdaient autour de la maison à l’intérieur de laquelle j’étais retranché, je n’avais aucun moyen de leur échapper. Ils se rapprochaient, trépignaient contre la porte, se jetaient dessus au point que je craignais qu’elle ne cédât d’un instant à l’autre. Et je n’avais aucun meuble à déplacer pour faire barrage, rien ! Tourmenté, je me suis éveillé en criant moi aussi, croyant m’en tirer à bon compte en leur échappant de cette façon, mais ils étaient toujours là, tempêtant contre ma porte. Une fois que j’eus repris mes esprits, je me suis souvenu de l’endroit où j’étais et des événements de la veille. « Ouvrez tout de suite ! Ne tentez pas de fuir ! », braillaient des types. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Des épaules métamorphosées en béliers ont ébranlé la porte dont la serrure n’a guère opposé de résistance. Trois policiers ont fait irruption et braqué leurs armes sur moi. Tandis qu’on me passait les menottes, j’ai cherché à ordonner mes pensées. En vain. Mon esprit était vide. Un type en civil m’a signifié que j’étais en état d’arrestation et que j’allais devoir m’expliquer. Rendre des comptes. Ils m’ont poussé à l’intérieur de l’ascenseur puis à l’arrière d’un fourgon cellulaire et, tout le temps du trajet, les flics se sont tus. J’étais persuadé que c’en était fini, je ne cesserais plus de tomber de Charybde en Scylla. J’avais froid, une faim infinie et très peur.

            Au commissariat, ils m’ont jeté à l’intérieur d’une cellule où je me suis affalé sur un banc. J’étais seul. Des téléphones grelottaient dans des bureaux, des agents aboyaient, et j’ignore combien d’heures ont passé de la sorte. Au moins n’avais-je plus froid… A ma demande, on m’a apporté un sandwich et un verre d’eau.

            Je devais être assoupi depuis une bonne demi-heure quand la grille a grincé. Ça recommençait. Je devais suivre les agents, et tout de suite. Le malentendu allait-il se dissiper ? Mon somme avait eu un effet bénéfique sur mon état d’humeur et je me prenais à espérer. Je pourrais peut-être regagner mon hôtel et contacter qui de droit : famille, avocat. Quelle mouche avait piqué ces flics ? Tout ça parce que ma carte bancaire était périmée et que, l’ignorant, j’avais tenté de l’utiliser ? Ou était-ce à cause d’une erreur quelconque, d’une banale homonymie qui m’apparentait à un malfaiteur ? Tout ça était risible, et le commissaire, dont je découvrais maintenant le visage en m’asseyant devant son bureau, n’avait pas l’air du genre procédurier ni tracassier. Le sourire qu’il affichait en me recevant augurait d’une issue rapide.

     – Asseyez-vous. Faites comme chez vous !

        Quel était ce ton doucereux ?

     – Alors comme ça, on se jette dans la gueule du loup, parce qu’on avait sommeil ? Un coup de mou, pour aider gentiment la police ?

            Il a continué un temps sur le même registre avant de changer brusquement de ton :

     – Vous pensiez peut-être qu’il y avait prescription, au bout de seulement sept mois ? Vous descendez dans le premier hôtel venu, vous déclinez votre identité et vous faites l’étonné quand on vient vous coffrer ? Merci de nous avoir facilité la tâche, en tous les cas. Je ne devrais pas vous remercier, mais ces situations sont si rares…

     – Je ne comprends rien. Avant même que vos agents n’enfoncent la porte, d’ailleurs, hier…

     – On joue à l’étonné, maintenant ? Bien. On veut des explications, sans doute ?

     – …

   – Reconnaissez-vous cet homme ? m’a demandé ce flic de plus en plus déplaisant, en me collant une photo sous les yeux.

– Mais enfin, c’est une plaisanterie ? Vous m’avez tiré du lit pour…

            Je tentais de réfléchir. Se pouvait-il que cet inspecteur, qui avait tout l’air d’être compétent, fût un aliéné ?

            Il m’a tiré de mes réflexions.

     – J’imagine que vous l’avez fort bien connu, à moins que vous ne soyez devenu amnésique ou que vous ne cherchiez à nier l’évidence. Ou que vous ayez la vue basse, très basse. Vous êtes recherché depuis sept mois pour le meurtre de cet homme. Avouez-vous ?

– Pour meurtre ? Mais cet homme sur la photo, inspecteur, vous voyez bien que c’est moi ! Et vous voyez bien aussi que je suis ici, face à vous !

            Au moment où je prononçais ces paroles, j’ai senti que, dans mon esprit, les pièces d’un puzzle, pièces que, isolément, je connaissais fort bien, venaient de s’assembler, et qu’elles composaient avec une perfection horrible le tableau de ma perte : ce type, sur la photo, n’était-ce pas celui que je n’avais vu que de dos et d’assez loin, au restaurant, sans pouvoir le reconnaître, et que, dans un accès de rage masqué par le court-circuit temporel dont j’avais été victime, j’avais sans doute, aveuglé par la haine,  battu à mort ? Ce type qui, sur la photo des flics, me ressemblait trait pour trait jusque dans le sourire ironique, n’était-ce pas cet autre moi-même que, régulièrement, dans mes phases de découragement profond, j’avais aperçu en train de déambuler dans la rue, oisif et détendu, puis de tourner au coin vers un destin que je n’avais jamais su vivre – et dont la voie m’était désormais irrémédiablement interdite ?

            Voilà donc, Maître, tout ce que je pouvais vous dire, le plus succinctement et le plus sincèrement possible, le plus honnêtement, des heures au cours desquelles tout a basculé, heures qui me valent de m’en remettre à vous. Je crois ne rien avoir oublié. Quel que soit votre talent, que je ne conteste pas, je dois avouer que je suis sans grand espoir ; j’ai eu beau tout consigner le plus scrupuleusement, je doute que vous puissiez, dans ce que je viens de vous exposer, puiser de quoi convaincre les jurés.

Eric Faye, 2016-2017

Conversation avec Eric Faye

“Le fantastique est une manière comme une autre d’appréhender le réel”

Onuphrius – Eric Faye, vous qui écrivez aussi volontiers des romans que des nouvelles, pensez-vous que ces deux genres soient distincts par leurs exigences narratives – indépendamment de leur longueur ?

Eric Faye – Oui, effectivement, je ne place pas du tout le roman et la nouvelle sur le même plan. Il peut y avoir de très courts romans, et de longues nouvelles ; c’est le traitement qui permet de déterminer quel texte appartient à tel ou tel genre. À mes yeux, la nouvelle se caractérise par la trajectoire d’une idée. C’est une mécanique qui tend à l’efficacité, un processus dans lequel les « personnages » sont des rouages, ou des victimes prises dans un engrenage. Le « cahier des charges » du roman me paraît beaucoup plus tourné vers la notion de personnage que la nouvelle, et là passe une frontière très nette…

O. – La nouvelle que vous nous donnez à lire aujourd’hui, Quelques lézardes sans gravité, emprunte une forme épistolaire. D’un autre côté, tout au long de sa lecture, on a pleinement le sentiment de se trouver dans un récit fantastique. Dans le finale, on aboutit à un univers policier, car il semble que le glissement temporel auquel le narrateur est confronté s’explique alors par une éclipse de sa conscience, comme on en voit chez certains criminels, qui ne se rappellent plus leur passage à l’acte. Mais l’auteur doit savoir mieux que personne dans quelle tradition s’inscrit cette nouvelle ! Quelle est donc la vérité de ce texte ?

E. F. Je ne pense pas qu’on puisse parler de « la » vérité d’un texte, mais plutôt du regard que chaque lecteur porte sur la nouvelle. Lorsque je publie une nouvelle, chaque lecteur s’en empare avec sa propre grille de lecture, si bien que je n’en publie pas une, mais simultanément un bon nombre – autant que de lecteurs… Je crois vraiment que chaque lecture est une co-création et engendre une œuvre en soi. Pour moi, Quelques lézardes sans gravité est bien une nouvelle fantastique, mais le fantastique est une manière comme une autre d’appréhender le réel et de parler du phénomène humain. Le fantastique moderne, j’entends, celui qui est né chez Gogol, Kafka…

“Le cerveau est un continent mystérieux, encore peu exploré.”

O.– On pourrait aussi soutenir que cette nouvelle est symbolique, que le sosie rencontré par le héros représente véritablement ce que lui-même aurait pu être, s’il n’avait été aliéné par « l’accablement, l’abrutissement » engendrés par le travail. Mais cette image d’un « moi libre, décontracté » est insoutenable aux yeux du héros : elle le renvoie à son propre échec, et il n’a de cesse de l’anéantir…

E. F. C’est effectivement l’optique que j’avais en écrivant le texte. Le héros n’a de cesse de l’anéantir, de crainte que cette « vision » d’un moi idéalisé ne finisse par l’écraser. Le tout était de trouver le moyen de dissimuler cette entreprise au lecteur, jusqu’au dévoilement final. Mais notez bien que pour le policier, l’homme assassiné n’a pas l’air d’être un sosie : c’est là que se niche le fantastique du texte. La victime n’est un sosie qu’aux yeux du narrateur… En cela, j’ai dû m’inspirer plus ou moins consciemment d’un roman de Nabokov, La Méprise.

O. – Outre la tradition du double, illustrée par Hoffmann ou par Gautier, on pense en effet à Kafka – un auteur que vous citiez tout à l’heure, et qui vous est cher – dans cette descente aux enfers de celui auquel on « désigne la sortie », puis auquel on soustrait jusqu’à sa maison, à son identité et à son humanité. Le tragique de Kafka a-t-il lui aussi inspiré quelque peu cette nouvelle ?

E. F. – J’ignore quel processus m’a conduit à imaginer cette nouvelle. Le cerveau est un continent mystérieux, encore peu exploré. Quoi qu’il en soit, le thème du double m’intrigue et me fascine depuis longtemps, que ce soit chez Dostoïevski, Saramago, ou encore, au cinéma, chez Kiyoshi Kurosawa (je pense à son film Doppelgänger). Quant à Kafka, je l’aime tout particulièrement pour ce qui est le moins célébré chez lui : son art de la nouvelle, sa façon de décontextualiser le récit, son procédé onirique. Peut-être, un jour, j’écrirai un essai centré sur les nouvelles courtes de Kafka, dont on parle au fond très peu, cachées qu’elles sont derrière les romans et quelques récits phares comme La Métamorphose.

O. – Il y a dans Quelques lézardes… un sentiment de mise en scène. Dès le début, les répliques sismiques suggèrent des répliques de théâtre. D’ailleurs, le dialogue entre le narrateur et le nouveau propriétaire de son appartement pourrait être un dialogue de théâtre. Au restaurant, le héros se voit attribuer une place surélevée, « comme posée sur une scène de spectacle. » Quand donc écrirez-vous pour le théâtre ?

E. F. J’ai toujours eu envie d’écrire pour le théâtre, et pourtant quelque chose m’a paralysé à cette idée et m’en a détourné. Un jour, quelqu’un m’a dit qu’au fond, avec mon court roman Nagasaki, j’avais écrit une pièce de théâtre ; ce n’est pas faux. Avec les outils du roman, j’avais écrit une forme de théâtre, sans m’en rendre compte. Mais je crois que pour écrire une véritable pièce de théâtre, il faut être habité par un sujet précis, qui s’y prête, dont on se représente mentalement les scènes et les dialogues avec précision. Or, cela ne m’est jamais arrivé, jusqu’à présent.

O. – Cette nouvelle, jusqu’ici inédite, est appelée à paraître au sein d’un recueil. Peut-on déjà en annoncer le titre, et avoir une idée de sa date de publication ?

E. F. – Le recueil devrait avoir pour titre Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse (et autres récits) et paraîtra chez José Corti au premier semestre 2019.

O. – Cher Eric Faye, nous le lirons assurément ! Merci beaucoup.

Propos recueillis par Jean-David Herschel