N°38 – Café des voyageurs

S. Corinna Bille (1912-1979)

  Corinna Bille (1912-1979) est l’une des voix les plus originales de la littérature de Suisse romande. Mariée en 1947 à un autre écrivain suisse, Maurice Chappaz, elle a pratiqué plusieurs genres, en particulier la poésie et le roman, mais c’est vraiment dans la nouvelle que son univers s’exprime avec le plus de force. En 1975 elle reçoit le Prix Goncourt de la Nouvelle pour son recueil Une demoiselle sauvage. Elle avait déjà fait paraître en 1953 Douleurs paysannes, et ses affinités particulières avec le fantastique et la féerie apparaissent encore plus nettement dans Le Salon ovale (1976), sous-titré « nouvelles et contes fantastiques ». Tirée du recueil La Fraise noire (1968), « Café des voyageurs » est une nouvelle très représentative du point d’équilibre de toute son œuvre : ancrée dans l’atmosphère du Valais, sa région de prédilection en Suisse, cette histoire de folie ordinaire baigne dans une sorte de réalisme ramuzien, où quelque chose se devine toujours derrière la surface rugueuse des apparences.

            Germain, le protagoniste, est un jeune homme assez naïf, pris dans une sorte de machination : le cocher qui le somme de monter dans son fiacre est un personnage en apparence banal, mais qui se révèle quelque peu inquiétant au fil de la lecture, même si ses intentions finales apparaissent plutôt généreuses. L’échec thérapeutique est paradoxalement induit par une efficacité excessive du traitement de la vieille mère inconsolable : cette « résurrection » à laquelle le contexte de Pâques dont une résonance à la fois ironique et pathétique, aboutit à une aggravation de la démence.

           On peut lire cette curieuse anecdote à plusieurs niveaux : ironie du hasard ou véritable « métempsycose » qui nous ferait basculer franchement du côté du fantastique, ou bien condamnation implicite de toutes les espérances qui empêchent d’accepter la finitude et de « faire son deuil » des êtres chers. Le « café des voyageurs », par son caractère de lieu de passage, voué à l’éphémère, serait dans ce cadre une belle allégorie du monde où nous vivons… et mourons. Mais comme dans toute vraie littérature, le lecteur est seul à décider, in fine, du sens de ce qu’il a lu.

Michel Viegnes

CAFÉ DES VOYAGEURS

Un violent vent de Pâques soufflait sur la vallée du Rhône : le fœhn ! Il vous prenait tout entier dans sa patte et vous secouait comme gobelet, mélangeant la fumée des feux de brousse aux tourbillons de poussière et leur braise aux pétales des pêchers de muraille.

Un jeune homme marchait sur la route, flanquée parfois d’un peuplier, dernier survivant d’une allée magnifique aujourd’hui abattue (non par le vent mais par les hommes), qui avait donné un siècle aux voyageurs son ombre et sa musique d’orgue. Germain était descendu du train à l’avant-dernière station, préférant arriver à pied dans la ville de son enfance. « Je serai bien assez tôt chez moi. En attendant, j’aurai pris un grand bol d’air, de cet air de mon pays qui ne ressemble à nul autre et qui me manque dans mes années d’étude… » Lorsqu’il vit venir à lui un fiacre. Sur une route où ne roulaient plus que des autos, des bus et des camions, il était surprenant de voir paraître une voiture de ce genre.

Le fiacre avançait lentement, avec quelque hésitation, et Germain s’aperçut que le cocher dormait. Il le héla très fort. L’homme à demi prostré sursauta et son buste surgit au-dessus de la banquette. A voir sa figure rougeaude et son air grossier, Germain s’attendit à une bordée d’injures. Il n’en fut rien.

– Excusez, monsieur, montez dans la voiture, monsieur…

Comme il restait sur la route, étonné de cette invite, il entendit l’autre qui grommelait humblement :

– Montez, monsieur, je vous prie, la place est pour vous.

On le prenait pour quelqu’un d’autre.

– Je crois que vous vous trompez…

– Non, monsieur, je ne me trompe jamais. Vous ou un autre, pour nous c’est tout comme.

– Où allez-vous ? demanda Germain, de plus en plus ahuri.

– Là où nous devons aller, fit l’homme avec une mauvaise humeur soudaine qui menaçait de croître.

– Ah ! mais… j’allais à Sion et vous, vous faites le contraire.

Le cocher ne comprit pas ou, du moins, ne l’entendit pas de cette oreille.

– Prenez place, je vous dis, nous arriverons en retard !

Germain enjamba le marchepied et son poids fit grincer la guimbarde. L’étrange cocher lui jeta une couverture sans le regarder. Le fiacre dégageait une odeur aigre de vin et de vieux cuir fendillé.

« Il est complètement soûl », se dit encore Germain en le voyant se démener sur son siège et fouetter le cheval. Mais cette fureur n’eut pas l’air d’émouvoir la pauvre rosse qui poursuivit sa marche tranquille. Le cocher se retourna vers l’étudiant :

– Vous ne vous repentirez pas d’être venu. Mme Victoire tient à ce qu’on vous soigne. Elle n’en a jamais tant fait pour ses propres clients !

Découpé sur le ciel gris, il parlait maintenant avec dignité. Le vent l’évitait, n’osait le palper ; il s’engouffrait dans la capote de la voiture et la gonflait. Elle prit un chemin de traverse qui menait vers le Rhône. Entouré de prairies où croissaient des saules, un hameau s’étageait entre deux collines.

Ils s’arrêtèrent devant une maison qui portait en grosses lettres brunes, déteintes sur la façade :

Café des Voyageurs

« Bon, pensa Germain, ici l’aventure prendra fin. Je vais renoncer à être celui qu’on croit. Et je pourrai repartir sur la grand-route pour arriver à Sion, juste à temps. » Il sauta de la voiture. Mais il fut poussé par l’homme dans un couloir décrépit et il se trouva en face d’une vieille femme qui s’exclamait :

– Enfin, te voilà !

Elle le contempla avidement, toussota et dit d’un air entendu :

– Je t’attendais.

Le jeune homme, quoique intrigué, demeura plutôt froid.

– Robert, fais-le monter dans le petit salon.

Le petit salon était une horrible chambrette au plancher rouge sang, huilé sur de la crasse, contenant une table ronde, un vieux piano d’où pendaient les pompons d’un tapis au crochet, un fauteuil usé et quelques chaises.

Germain pris au piège demeura debout, regardant par la fenêtre comme pour chercher une issue. À travers le rideau, il apercevait quelques toitures de granges et la pente dorée des collines. L’odeur de renfermé de la pièce était si pénible qu’il regretta amèrement le souffle tiède du fœhn.

Il se jeta vers la porte. Mais le cocher devenu sommelier entrait, lui barrant le passage d’un large plateau chargé d’une bouteille et de deux verres. Puis refermant avec soin la porte derrière lui, il s’approcha de la table où il déposa son fardeau.

– Vous serez bien ici, n’est-ce pas monsieur ?

Il poussa le fauteuil près de la table en face de Germain et se retira.

Le jeune homme, croyant qu’il allait devoir trinquer avec cet individu ou la vieille dame, s’en voulut de s’être laissé faire. « Mais au nom du ciel, pour qui me prennent-ils ? » Le cocher revint, il avait oublié de mettre une nappe ; avec un empressement ridicule, il enleva le plateau, le posa sur une chaise et déplia une nappe blanche, remit dessus le plateau. Il ajouta encore deux assiettes, des couteaux et des fourchettes.

– Elle ne va pas tarder à venir, dit-il d’un air fin, sans regarder le jeune homme comme s’il avait compris qu’il fallait donner plus de discrétion à ses paroles.

« Cette fois, s’étonna Germain tout alléché, on jurerait un rendez-vous galant !… » Mais à peine allait-il s’en réjouir que la vieille dame entra. « C’est donc pour elle ! » songea-t-il, déçu. Mais elle ne s’assit pas dans le fauteuil et s’installa modestement sur une chaise.

– Tu as bien voyagé ? Tu n’es pas trop fatigué ?

– Heu… non, répondit-il.

– Cela doit te changer de revenir ici ?

– Pour ça oui.

Germain voyait peu à peu en elle une autre personne, une femme beaucoup plus jeune sous les traits d’une vieillarde. Les rides semblaient fausses, les cheveux gris aussi. Ce qui était beau, ce qui était vrai, c’étaient les yeux. Ils s’agrandissaient à mesure qu’il les contemplait, ils devenaient brillants et doux. La bouche de même : elle ne tombait plus, amère, comme aux premiers instants, mais les lèvres plus roses souriaient.

– Je me languis, je me languis d’être seule, dit-elle encore. Mais tu avais tellement envie d’aller étudier…

« Si c’est pour un étudiant qu’on me prend, il n’y a pas tellement de différence ! » Et il se sentit plus à l’aise.

Le cocher revint avec un plat de viande sèche et du pain. Respectueux, il remplit les verres et se retira sans mot dire.

– Comme ce doit être une autre vie qu’ici, là-bas ! dit encore la femme.

– Peut-être moins qu’on le croit, fit-il à tout hasard.

Il mangeait de grand appétit. La course et la bizarrerie de sa situation l’avaient creusé. Mais il mangeait seul.

– Vous n’avez pas faim ? demanda-t-il.

Il n’y eut pas de réponse. Tout d’abord il ne l’avait pas remarqué, mais il s’aperçut bientôt qu’elle s’était un peu rapprochée et que sa main, sa vieille main, beaucoup plus vieille que les yeux et la bouche, couverte de taches rousses, les doigts tordus et la peau flasque, rampait lentement vers la sienne. En s’arrêtant, en feignant vouloir autre chose, mais elle se rapprochait. Elle possédait sa vie propre, une vie de bête. Il en eut peur, il voulut cacher la sienne sous la table. Trop tard ! La bête avait saisi son poignet et le serrait. Si fort que Germain cria. Les yeux trop grands étaient devenus hagards, la bouche tremblait, murmurait des phrases qu’il ne pouvait comprendre.

Mais le cocher arrivait. Il prit simplement les deux mains de la vieille et l’entraîna hors de la chambre. Elle se laissa faire, docile soudain, humble.

Quand il revint, Germain très pâle s’était levé. Il avait compris.

– Elle est folle ?

– Ah ! si vous saviez ! Mais c’est la première fois qu’elle fait cela. La première ! Pourquoi ?

Il dévisageait Germain d’un air fâché.

– Peut-être, ajouta-t-il, parce que vous lui ressemblez trop.

– À qui ? À qui je ressemble ? hurla Germain.

– À son fils. Je peux bien vous le dire maintenant. Il est mort, il y a vingt ans, le jour de Pâques ! En descendant du train… Le train lui a passé dessus. Il était aux études. Il revenait pour les vacances. C’était comme aujourd’hui.

– Affreux…

– J’allais toujours le chercher à la gare… Il y avait le fœhn, et vous lui ressemblez, comme vous lui ressemblez !

– Mais pourquoi, pourquoi m’avoir fait venir ?

– Elle n’a jamais voulu croire à sa mort. Elle m’envoyait le chercher avec le fiacre… Chaque année, je ramassais quelqu’un sur la route. Si possible jeune, un monsieur, ou même n’importe qui ! Elle était contente, et lui aussi : il dînait. Mme Victoire, elle, restait tranquille à le regarder. Ensuite il repartait. Ni vu ni connu.

Il montra la porte au jeune homme : 

– Mais vous, vous l’avez ressuscité ! Vous l’avez trop ressuscité. À moi aussi, il me semblait tout le temps que c’était lui. Adieu.

– Adieu, dit Germain.

Et le vent de Pâques le reprit dans sa puissante main, effaçant sur lui les traces de l’autre.

Corinna Bille

N°37 – La Bouteille de monsieur le préfet

Violette de Valtour (1971)

              

  Si l’on vous demande qui donc est Violette de Valtour, répondez :

« Mais c’est Valérie de la Torre, voyons !

– Valérie de la Torre ? L’écrivain pour la jeunesse ?

– Vous y êtes ! L’auteur de Faustine et le sucettier, de Mon copain tahitien, des Aventures d’Arthur confiture, bref, tout ce qu’on aime !

– Et de La Dentellière, de Nono petit singe, d’Une affaire de chaussettes, tant de joyeuses lectures enfantines et adolescentes !

– À propos de cette sombre Affaire de chaussettes, vous aurez sans doute noté que l’action avait lieu dans une ancienne propriété viticole du bordelais, plaisamment baptisée Château Cactus. Or, sachez-le bien, Valérie de la Torre connaît à fond cette riche région, qui, peut-être, aura également inspiré la nouvelle que nous allons découvrir aujourd’hui.

– S’agit-il aussi d’un conte pour la jeunesse ?

– Non point : quand l’auteur signe Violette de Valtour, elle devient une nouvelliste néo-naturaliste comme les prise saint Onuphrius.

– Et pourquoi faudrait-il que les riches terres à vigne eussent inspiré madame la comtesse de Valtour, s’il vous plaît ?

– Parce qu’il est ici question de vin, comme l’indique assez bien le titre de l’histoire : La Bouteille de monsieur le préfet. Le vin, il y a ceux qui le connaissent, le chérissent, en font l’objet de leurs méditations, de leurs tourments même : quel cru faut-il pour ce plat, quel bouquet, quelles notes, quelles facettes enfin exalteront les talents de notre maître queux ? Et ceux pour qui ce monde restera toujours clos. Ceux-là constatent bien qu’il en est d’autres à qui ces délicatesses sont accessibles ; ils les envient un peu, et s’amusent à la fois de les entendre si longtemps débattre de parfums, de saveurs, de sensations qui se dérobent à eux, parce que tout leur parvient en bloc, quand il faudrait sentir un déploiement, un scintillement ; au lieu d’un cluster, un bel arpège !

– Et à laquelle de ces deux classes d’hommes appartiennent les personnages de la… Bouteille de monsieur le député ?

– De monsieur le préfet, voulez-vous dire ! Disons simplement que les époux Dutilleul représentent assez bien cette diversité des caractères ! Edmond aspire, en ce domaine, à la connaissance ; mais il n’est pas sûr de son propre jugement ; pour Sidonie, hermétique à la science bachique, la question est tout autre : c’est tant d’amoureuse perplexité qui… la laisse perplexe !

– Ne dites plus un mot, car je veux enfin connaître ce qu’est cette histoire de bouteille !

– Lisez donc, mon bien cher ! lisez, buvez, et allez en paix ! Encore un mot : après cette lecture, ne manquez pas l’entretien qui lui fait suite, et que l’auteur nous a accordé.

– Santé ! à madame de Valtour ! 

– À madame de Valtour ! »


Mimy la Gapette

LA BOUTEILLE DE MONSIEUR LE PRÉFET

M. et Mme Dutilleul recevaient. La maîtresse de maison avait personnellement inspecté chaque détail de la salle à manger. Astiqués dans la semaine, les meubles fleuraient bon la cire. Les bibelots époussetés reposaient sur des napperons fraîchement amidonnés. Coiffant avec majesté la cheminée en marbre de Carrare, la pendule Empire avait eu droit à un toilettage méticuleux. Ce joyau, surmonté d’un buste en bronze, était issu de la maison du maître-horloger Lépine. Il était entré dans la dot de Sidonie et faisait la fierté d’Edmond. Les moulages et les stucs dorés du plafond répondaient en écho aux entrelacs d’acanthe de la pendule et se reflétaient dans un grand miroir. La bonne avait paré la table en acajou de la plus belle nappe. « Non, pas celle-ci, Berthe ! mettez plutôt celle en lin d’Irlande, elle sera d’un meilleur effet ! »

Les assiettes de fine faïence, décorées de motifs cynégétiques, étaient sagement empilées, encadrées par des séries de couteaux et de fourchettes d’argent. Leur alignement avait été tracé au cordeau, l’épouse d’Edmond se tenant au bout de la table, un œil fermé, l’autre guettant sans pitié le moindre dépassement. La touche finale consistait en des porte-couteaux d’ivoire sculpté et en un imposant bouquet de roses et de lys. Pour briller aux yeux de ses prestigieux invités, parmi lesquels le préfet Berniquet, Edmond avait insisté auprès de son exemplaire épouse afin qu’elle revêtît sa plus belle robe à tournure. Ce modèle aplati sur le devant prenait du volume à l’arrière grâce à un coussinet rembourré, et accentuait sa cambrure déjà fort belle. « Le préfet appréciera… » s’était-il dit à part soi. Sidonie en fut flattée, et qu’importe si elle servait de faire-valoir !

Elle avait eu le bon goût de rester sobre dans sa coiffure ; seules quelques boucles brunes s’échappaient de la masse de ses cheveux relevés.

*

      La maison Dutilleul était sur les charbons ardents. À chaque coup de sonnette, Edmond se précipitait pour ouvrir. Il conduisait les invités dans le petit salon, où eurent lieu quelques assauts de mondanité. Berthe, vêtue d’un petit tablier exagérément amidonné, vint prévenir Madame que le dîner était prêt à être servi. On passa dans la grande salle à manger à la cheminée de marbre. Edmond se chargea de placer ses invités à table et commit l’impair de commencer par les messieurs. Les dames donnèrent le change et eurent des regards admiratifs pour le décorum de la table. Berthe entra en scène et servit un consommé de volaille qui ouvrit l’appétit. Les langues se délièrent, les regards admiratifs se muèrent en exclamations : « Oh, comme ces porte-couteaux sont adorables… » Sidonie rayonnait. Edmond préparait son attaque. Le ris de veau apparut. Edmond tendit la main vers le riesling. « Goûtez-moi ça, dit-il, en versant de petites rasades. » Il portait beau dans son smoking noir qui venait tout droit de la maison Georges Dœillet à Paris. Les conversations décousues et les apartés allaient bon train. « Voilà que cet ingénieur parisien veut construire une horrible tour sur le Champ-de-Mars ! Comment s’appelle-t-il, déjà ? Vous savez, celui qui a fait passer le chemin de fer au-dessus de la Garonne ! »

Berthe servit le civet de chevreuil tandis qu’Edmond, l’œil pétillant de celui qui va réaliser un prodige, se dirigea vers la console où attendait le grand cru. Il coupa la capsule, ôta le bouchon et s’avança vers les invités d’un pas solennel. Il n’avait pas mis moins d’une semaine à arrêter son choix. L’enjeu justifiait une aussi longue méditation, quoique Sidonie se fût montrée quelque peu moqueuse :

« Tout de même, Edmond ! Tout ce temps pour une simple bouteille de vin, qui sera bue dans l’heure ! »

Fallait-il qu’elle fût si peu connaisseuse pour traiter ainsi un grand cru ! La qualité des invités exigeait qu’on prît le temps de la réflexion. Edmond voulait un coup d’éclat, laisser au préfet Berniquet un tel souvenir qu’il ne pourrait lui refuser la moindre faveur.

* *

Huit jours avant la date fatidique, Edmond avait attendu d’être seul dans son bureau. Caché dans un recoin de son secrétaire, derrière une liasse de papiers, se trouvait un petit coffret en ébène de Madagascar, cadeau de sa maîtresse. À l’intérieur, deux objets qu’il tenait pour précieux reposaient sur le fond tapissé de velours rouge. Un camée orangé qu’il comptait offrir sous peu à ladite maîtresse et une clef en bronze nouée à un ruban de satin bleu. Il prit la clef, referma et rangea le coffret dont Sidonie ignorait l’existence. Muni de ce sésame, il quitta son bureau et se rendit à la cave. Avant toute chose, il s’était donné pour mission d’en faire l’inventaire. Il sortit donc patiemment chaque bouteille de son emplacement et la dépoussiéra presque amoureusement du revers de la main. Ce fut l’occasion de redécouvrir des vins qu’il avait totalement oubliés. « Château Pichon-Longueville… diantre ! Mais quand ai-je bien pu faire l’acquisition de ce Pauillac ? Je n’en ai plus le moindre souvenir. »

M. Dutilleul manquait singulièrement d’organisation dans sa cave. Les grands crus étaient entreposés de-ci de-là, parmi de charmants petits vins de propriété. Il commença donc par faire un peu de tri en s’appuyant sur la classification officielle des vins de Bordeaux de 1855, solide référence en la matière. Elle fut établie à l’époque du regretté empereur, scandaleusement supplanté par ces maudits républicains après l’aventure de Sedan… Avec quelque remord, il préleva les bouteilles les plus prestigieuses, réservées au mariage de sa fille unique Justine, quand elle serait en âge… Mais la venue du préfet n’était-elle pas un événement au moins égal en importance ? Au terme du tri, Edmond contempla ses trouvailles : un Lafitte 1872, un Latour 1874, un Margaux 1875 et un Haut-Brion 1873. Il lui fallait répondre à cette question hautement stratégique : lequel de ces vins accompagnerait le mieux le civet de chevreuil ? Le mardi, son cœur penchait pour le Château Margaux, le mercredi, il se mit à en douter. « Et si je servais le millésime le plus ancien, le Château Lafitte ? » Ses hésitations le tourmentèrent jusqu’au dernier moment. À quelques heures du dîner, il manda un ami banquier, fin connaisseur, et sollicita son conseil, grâce auquel il finit par trancher en faveur du Haut-Brion, bouteille qu’il tenait pour la meilleure de sa cave.

* * *

            Tandis que ses invités bavardaient, Edmond sélectionna une superbe carafe en cristal, ornée de décors ciselés, et, avec une concentration de bedeau à Vêpres, y versa le divin breuvage. Ce faisant, il révisa les points forts du discours, préparé de longue date, destiné à M. le préfet. La grosse imprimerie à la tête de laquelle il se trouvait produisait des calendriers et toutes sortes de réclames. En tant que président fondateur, il ne ratait jamais une occasion de vanter personnellement ses produits, alors que cette mission incombait ordinairement à deux de ses subordonnés, lesquels, du reste, s’en acquittaient avec brio. Parfois, une pointe d’orgueil l’aiguillonnait, comme s’il voulait se prouver son propre savoir-faire. Il devenait alors intarissable et essuyait les quolibets de Sidonie :

« Edmond, vous n’êtes qu’un beau parleur.

– Non, répondait-il invariablement, je suis un bon calicot, ma douce, c’est très différent. »

Au fond, il savait qu’elle avait raison mais… elle ferait probablement moins la fine bouche lorsque le contrat avec le ministère de l’Instruction publique serait signé. Le marché des manuels scolaires et des cartes d’histoire et de géographie lui tendait les bras ! Du moins l’espérait-il… Pour dire le vrai, Edmond ne se trouvait qu’au commencement du chemin, bien que plusieurs mois de manigance et de réflexion se fussent écoulés depuis qu’il s’était mis cette affaire en tête. « Qui, songeait-il, préside à l’approvisionnement des cartes et des manuels destinés à tous les écoliers de France et de Navarre ? M. le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes. » Edmond devait donc, d’une manière ou d’une autre, décrocher une entrevue avec ledit ministre, un certain Raymond Poincaré. Or Edmond, imprimeur de province, ne comptait ni ministres ni députés dans son carnet d’adresses. Aussi chercha-t-il parmi les relations communes. Il n’y en avait aucune, de prime abord, sauf peut-être le préfet Berniquet, que cependant il connaissait à peine : quelques inaugurations locales lui avaient donné l’occasion de se trouver en sa présence, mais tout au plus y avaient-ils échangé quelques banalités… À plusieurs reprises, le découragement le gagna mais jamais, au grand jamais, il n’en laissa rien paraître.

Un matin, une idée lui vint : au nombre de ses amis, il comptait bien un homme totalement à la dévotion de M. le préfet. Comment n’avait-il pas songé à ce bon Gaston Dubonnet, le maire de sa propre commune ? Edmond détenait le monopole de l’impression des documents municipaux de Beaulieu depuis trois ans. Il lui suffisait à présent d’inviter ces messieurs et leurs épouses à dîner. Sidonie lui fit néanmoins remarquer que l’affaire serait cousue de fil blanc s’il ne conviait que le maire et le préfet. Edmond contourna ce problème, non sans une certaine perfidie. Les jours suivants, il rédigea des cartons d’invitation pour une poignée d’autres notables locaux, de l’indisponibilité desquels il s’était préalablement assuré.

            Ainsi donc, les choses se déroulaient au mieux. Les grandes lignes de son discours bien en tête, il commença de servir le Château Haut-Brion. Sidonie, quant à elle, malgré les efforts de son mari pour lui faire partager le goût du vin, ne buvait jamais, non plus que les tantes, les cousines, les voisines des deux époux, ni aucune femme de leur entourage, pas même l’occulte maîtresse au petit coffret d’ébène. Cette conjonction d’éléments conduisit Edmond à une légère méprise. Il avait sottement pensé que les invitées à ce dîner ne boiraient pas. Aussi se trouva-t-il désemparé lorsque, d’un geste décidé, l’épouse du préfet lui tendit son verre. Oublieux des usages, il l’emplit aux trois quarts. À son tour, la femme du maire lui fit un sourire entendu qui signifiait « autant ! ». Les hommes ne furent pas en reste. Une crainte étreignit Edmond : la bouteille suffira-t-elle ? En maître de maison, il se servirait le dernier et… Un amateur de vin privé de Haut-Brion 1873, quelle ironie!

****

            Les trois atouts qu’il avait par devers lui le confortaient dans une relative sérénité. Tout d’abord, la fréquentation de la Chambre des métiers lui donnait des bases suffisamment solides pour ne pas craindre d’être dérouté par une question inattendue. Ensuite, venaient ses talents d’orateur, et pour finir le grand cru. La partie n’était pas gagnée, mais Edmond avait tout mis en œuvre afin d’apparaître sous son meilleur jour. Vingt et une heures sonnèrent à la pendule Empire. Edmond s’apprêtait à trinquer. Face à lui, Mme Dubonnet prenait plaisir à passer ses doigts sur le lin d’Irlande de la nappe. Son mari prit la parole de façon intempestive. « Ainsi donc, mon bon Edmond, vous n’aviez jamais dîné avec M. le préfet. Et comment se fait-il qu’aujourd’hui… »

Fine mouche, Sidonie n’ignorait rien des proverbiales maladresses du maire. Elle eut le réflexe de toussoter avec assez d’à-propos pour que cela parût naturel. Edmond en profita pour achever la question interrompue :

            « Comment se fait-il que nous n’ayons jamais eu l’occasion de vous faire les honneurs de notre maison ? Eh bien, c’est un malheureux oubli que nous réparons ce soir !

– Cher ami, répondit le préfet Berniquet, nous nous sommes déjà croisés, je le sais bien. Mais je rencontre tant de monde qu’il m’est parfois difficile de me souvenir de tout. Gaston me rappelait ces jours-ci que vous étiez à la tête d’une belle petite affaire, une imprimerie, si mes souvenirs sont bons ? Racontez-moi cela, si vous le voulez bien !

– À notre hôte ! glissa M. Dubonnet.

Autour de la table, on entrechoqua les verres.

– Alors, votre affaire, cher ami, racontez-nous ! intervint le préfet. 

L’occasion était trop belle. Edmond avait enfin la parole. Il prit une profonde respiration, et s’apprêtait à se lancer dans la tirade préparée et répétée à satiété quand, à la dernière seconde, il changea d’avis. Afin de ne pas paraître trop direct à son invité, il crut bon de s’enquérir au préalable de son avis au sujet du vin. Ce petit aparté œnologique le mettrait probablement de bonne humeur.

            Le préfet, qui n’avait pas encore touché au vin, s’empressa d’en prendre une gorgée. Edmond scrutait ses moindres gestes et s’attendait à ce qu’il fît tourner le grand cru dans son verre, qu’il en admirât la couleur, en humât le bouquet. Mais son invité l’avala aussi sec, comme s’il se fût agi d’eau plate. Fort contrit, Edmond se retint cependant d’afficher la moindre déception et attendit le verdict. Berniquet, après un court silence qui sembla une éternité au maître de maison, lança :

« Pas mal… mais auriez-vous de la limonade ? »

Estomaqué, Edmond perdit ses moyens. Sans ajouter le moindre commentaire, son épouse vint à son secours et dépêcha Berthe à l’office pour qu’elle en rapportât une pleine carafe. La requête préfectorale semblait intriguer l’assemblée, et un silence presque religieux régnait à présent dans la salle à manger. La domestique déposa sans délai la carafe sur la table. Le préfet s’en saisit, coupa le Haut-Brion d’une bonne rasade de limonade avant de porter de nouveau le verre à ses lèvres. À mesure qu’il déglutissait, le préfet affichait une plus parfaite jouissance, tandis que le visage d’Edmond se décomposait davantage. Après avoir bu le mélange avec un bel entrain, le préfet lança :

« Alors, mon bon ami, nous raconterez-vous… »

Edmond, livide, ouvrit la bouche et, avant d’avoir pu articuler le moindre mot, s’écroula comme une chiffe molle, le nez dans son assiette.

« Que lui arrive-t-il donc ? » s’étonna le préfet intrigué. Sidonie, afin de sauver les apparences, eut la présence d’esprit de répondre : « Il aura eu un coup de chaud… » Pragmatique, Gaston Dubonnet alla chercher un ami médecin qui conclut à un léger malaise :

« Une émotion, sans doute, ou un peu de surmenage. Il sera remis dès demain. »

          Et, tournant les talons pour prendre congé :

« Qu’il évite le vin pendant quelques temps. »

Violette de Valtour