N° 24 – Le journal d’une jeune femme

Albéric Second (1817-1887)

     Chers lecteurs, nous avons d’importantes informations à vous communiquer. La première est que ce numéro d’Onuphrius est le dernier avant notre pause estivale. Nous vous donnons rendez-vous, s’il plaît au Ciel, le 1er septembre pour une nouvelle saison : nous fêterons alors le premier anniversaire de notre revue. La deuxième information nous meurtrit quelque peu : au lieu de paraître un mardi sur deux, nous prendrons à partir de la rentrée un rythme mensuel. Jean-David Herschel, principal artisan de cette publication, a besoin de temps pour écrire ses propres œuvres de fiction, ce qui l’oblige à diminuer son activité journalistique. En revanche, Onuphrius paraîtra aussi au mois d’août 2019. La troisième chose est fort réjouissante : notre phalanstère éditorial va s’élargir à trois nouveaux visages, venus de Belgique, de Suisse et du Québec. Ces nouveaux collaborateurs, dont nous révélerons les noms à la rentrée, nous feront découvrir des écrivains de leurs pays – à côté de ceux de France –, nouvellistes d’hier et d’aujourd’hui. Ce qui ne changera pas, bien entendu, c’est la participation de nos talentueux illustrateurs, Nehama Rosenstein, Sivan Buntova, Rivka Tsinman et Pablo.

     Dans le présent numéro, nous retrouvons une silhouette que nous avions déjà rencontrée en avril dernier : celle d’Albéric Second, avec sa faconde, son inimitable talent de conteur. La nouvelle que nous vous proposions alors avait pour titre Histoire de deux bassons de l’Opéra. Elle était issue d’un recueil de 1854, Contes sans prétention. Celle que voici, Le Journal d’une jeune femme, est tirée du même recueil – qui en compte dix, dont certaines sont fort longues. Le ton en est tout différent, quoique la drôlerie et l’esprit, cinglants et si parisiens, restent les mêmes. À la narration lente, aux reparties solennelles et d’une gaucherie cocasse, qui convenaient aux deux musiciens d’orchestre, succède la vivacité primesautière, l’excitabilité de nerfs et la spontanéité de cœur de la jeune mariée. Albéric Second crée en Ernestine un adorable personnage de femme. Sentimentale en diable, elle pétille à la fois d’esprit et d’ironie. Autre personnage féminin, non moins réussi : la terrible et drolatique belle-mère, Edmée de Serthain. Mais les personnages secondaires sont aussi bien tournés : le magnétiseur, l’hypnotisée extralucide, les domestiques, et jusqu’au mari absent, bourgeois qui a tout oublié du romantisme qu’il affectait en son célibat.

     Bonne lecture à vous tous, et très bel été !

Zéphyrin Z. Zamaretto

 

LE JOURNAL D’UNE JEUNE FEMME

Paris, 8 décembre 1845.

     Aujourd’hui, à six heures, Didier est parti pour Toulouse où de graves intérêts réclament impérieusement sa présence.

     J’ai demandé à le suivre ; j’ai supplié, je crois même que j’ai eu la faiblesse de pleurer : larmes vaines, supplications inutiles… mon cher tyran ne s’est point laissé attendrir. Il a objecté les fatigues d’une route si longue, les rigueurs de la température ; il a mis en avant, avec une éloquence passionnée, ma précieuse santé qui exige, a-t-il dit, de si grands ménagements.

     Il a donc été convenu que je resterais à Paris, je l’ai accompagné à l’hôtel des Postes, et lorsque la malle a eu tourné l’angle de la rue Jean-Jacques Rousseau, je suis rentrée chez moi les yeux bien rouges et le cœur bien gros.

     Didier m’a promis qu’il serait revenu dans quinze jours sans faute. Quinze jours, comme c’est long, mon Dieu ! moi qui n’entends rien à la science des chiffres ; moi de qui les notions mathématiques consistaient jusqu’à présent à savoir que deux et deux accouplés ensemble ne font pas cinq, je viens de me livrer à des calculs dignes du Bureau des longitudes. Après avoir noirci plusieurs feuilles de papier, je suis arrivée à ce résultat décourageant :

     Quinze jours donnent un total de trois cent soixante heures ; trois cent soixante heures représentent vingt-et-un mille six cents minutes ; vingt-et-un mille six cents minutes équivalent à un million deux cent quatre-vingt-seize mille secondes !

     Ainsi donc nous allons vivre séparés durant un million deux cent quatre-vingt-seize mille secondes, nous qui, mariés depuis quatre mois, ne nous étions pas encore quittés un instant.

     Sont-ils méchants, ces vilains hommes !

     Aussitôt arrivé, Didier me donnera de ses chères nouvelles, et si un espoir peut adoucir mon chagrin, c’est la pensée que je recevrai bientôt une lettre adorable. Il écrit avec tant de poésie, avec tant de cœur ! Je me rappelle, comme si c’était d’hier, l’enivrante émotion causée par la lecture des billets qu’il me glissait à la dérobée avant notre mariage. Je les conserve pieusement, comme des reliques. Quelle âme ! quel feu ! Que de grâce, de sentiment et d’esprit !

     – À quelle adresse enverrai-je ma réponse ? lui ai-je demandé.

     – Il est inutile que tu m’écrives, m’a-t-il dit ; je ne serais plus à Toulouse lorsque ta lettre y parviendrait.

     – Eh bien ! je ferai mieux, me suis-je écriée toute joyeuse de mon inspiration ; jour par jour, heure par heure, je tiendrai le journal exact et minutieux de mes actions, de mes paroles et de mes pensées. Tu le liras à ton retour et il te sera facile de te convaincre que je n’ai pas cessé, pendant ton absence, de vivre pour toi, avec toi et dans toi.

     Didier m’a souri et il m’a embrassée pour mon idée, qu’il trouve ingénieuse et charmante.

     Quelle heure est-il ? Huit heures dix minutes. Que faire jusqu’au moment où je me coucherai ? Si je relisais ses lettres ? C’est une façon de passer ma soirée en tête-à-tête avec lui. Pourvu qu’on ne vienne pas me déranger ! mais qui pourrait venir ? Ma belle-mère, Mme de Serthain, est encore à la campagne. D’ailleurs, je vais donner des ordres à ma femme de chambre.

     – Julie, je n’y suis pour personne… pour personne, entendez-vous bien ?

     Mon Dieu ! quel temps horrible ! La bise qui pleure dans le tuyau de la cheminée fait claquer les enseignes du voisinage. Pauvre Didier ! doit-il avoir froid ! je m’enrhume rien que d’y songer. Julie, baissez les portières et mettez du bois au feu.

     Je fouille au hasard dans le coffret en bois de rose où sont renfermées les lettres de mon mari. Qui es-tu, toi qui t’offres la première ? tu portes le numéro 19. Oh ! je te reconnais à ta forme mince et allongée. Tu me fus remise un soir que je venais de chanter l’Adieu de Schubert. Didier s’était approché du piano, sous prétexte de tourner la page, et Dieu sait comme il s’acquitta de ses fonctions ! Il était toujours en retard de cinq à six mesures… Heureusement, je sais l’accompagnement par cœur.

     Mais que dis-tu, cher numéro 19 ? Lisons :

     « On maudit les retards apportés à notre mariage ; il semble que ce beau jour ne luira jamais ; chaque soir, quand sonne l’heure de la retraite, on sent son cœur se gonfler, et n’était sa dignité d’homme, on se laisserait aller à pleurer comme un enfant. Aussi, quand on sera ton mari, on ne te quittera jamais, et l’on arrangera sa vie de façon à ce que la mort seule nous sépare. »

     Et dire que cinq mois écoulés, l’auteur de ce petit morceau d’éloquence amoureuse galope seul sur la route de Toulouse, tandis que moi, sa femme, j’ai la sottise de me lamenter rue Saint-Lazare, à Paris.

     O Didier ! Didier ! m’aimeriez-vous moins qu’à cette époque bénie où, me disiez-vous, le contact de ma main sur votre main remplissait votre poitrine d’ineffables délices ?

     Toujours est-il que cette lecture, sur laquelle je comptais pour passer une soirée à peu près supportable, m’a mis, je le sens, d’une humeur massacrante. Hélas ! pourquoi le mari réalise-t-il si rarement les charmants programmes de l’amoureux ? d’où vient qu’avant et après sont deux points séparés l’un de l’autre, sur la carte conjugale, par d’incommensurables abîmes ?

     J’ai les nerfs agacés ; voici ma migraine qui me prend ; je vais me coucher toute maussade et bien triste.

     Vilain, vilain Didier ! il me semble que je vous haïrais comme une Corse… si je ne t’aimais comme une Espagnole !

 

9 décembre, midi.

     À peine éveillée j’ai sonné Julie, qui m’a remis la petite lettre ci-jointe, apportée ce matin par le valet de pied de ma belle-mère :

     « Ma bru,

     Didier m’ayant donné avis de son brusque départ, j’ai hâté mon retour et suis arrivée cette nuit. Il ne convenait pas qu’une jeune femme de votre âge et de votre condition restât seule, livrée à elle-même et sans chaperon, pendant l’absence de son protecteur légitime, qui est son époux. Je suis donc accourue à Paris où m’appelaient mon cœur et mon devoir tout ensemble. Je compte sur votre visite aussitôt qu’il fera jour dans votre alcôve.

     Votre belle-mère affectionnée qui vous embrasse,

     Marquise EDMÉE DE SERTHAIN. »

     Bien que la forme de cette épître soit un peu raide et empesée, bien qu’elle exhale un parfum assez vif de douairière, je me suis sentie pourtant toute joyeuse après l’avoir lue. Mme de Serthain, que je connais à peine, est la mère de mon mari et, à ce titre, elle a droit à tout mon respect comme à toutes mes tendresses.

     Je viens de déjeuner seule et j’ai fait, je l’avoue, un très sot et très maigre repas. Quand je me suis vue assise à cette table qu’égaye ordinairement la présence de Didier et qui m’a paru grande comme le monde, tout mon pauvre appétit s’en est allé en fumée et je n’ai guère dévoré autre chose que mes larmes.

     Julie m’annonce que mon coupé est attelé, je vole chez ma belle-mère. Moi qui, depuis hier, suis condamnée à penser tout bas à mon Didier, je pourrai donc enfin parler de lui tout à mon aise !

 

Même journée, dix heures.

     Je rentre fatiguée, exténuée, harassée de corps et d’esprit et riche d’un fonds de bâillements dont, j’imagine, je ne me débarrasserai jamais. Pourtant j’ai bâillé au nez de mon cocher et de mes chevaux, au nez des passants, tout le long du chemin ; au nez de mon concierge, au nez de Julie : je bâille à mon propre nez et il me paraît que ma provision de bâillements n’a pas diminué d’une unité. S’il m’avait fallu me contraindre et dissimuler cinq minutes de plus, à coup sûr je serais morte d’un bâillement foudroyant.

     Sans doute ma belle-mère est une personne très digne et très honorable, mais avec elle la vie commune me serait odieuse, pour ne pas dire impossible. Nous sympathisons à peu près comme l’eau sympathise avec le feu. Elle me glace, elle m’éteint. Elle a réussi à blâmer la coupe de ma robe, à critiquer la nuance de mon châle, à improuver la forme de mon chapeau. N’ai-je pas eu l’imprudence de dire que j’aime la musique et que je consacre deux heures par jour à mon piano ! Coupables paroles qui m’ont attiré une mercuriale en cinq points.

     – Avant toutes choses, a conclu Mme de Serthain d’un ton sentencieux, une femme mariée doit s’occuper de ses enfants.

     – Quand elle a des enfants, ai-je répondu en souriant ; mais je suis mariée depuis quatre mois ; Didier et moi n’y avons pas encore songé sérieusement.

     Il faut croire que j’ai avancé là, sans m’en douter, une proposition fort déplacée. Ma belle-mère m’a imposé silence, en murmurant avec une pruderie britannique :

     – Shoking ! oh ! shoking !

     Et attendu que je serais désolée d’avoir vis à-vis de ta mère l’apparence d’un tort, si léger qu’il soit, je me suis mise à lui parler de toi, cher Didier, lui disant combien je me sens fière et heureuse de t’appartenir et à quel point me voilà désespérée de ton absence.

     – Prenez garde, ma bru, de confier ces sornettes à des oreilles plus sévères que les miennes, a-t-elle dit en fronçant ses noirs sourcils. – Entre nous, ils sont bien noirs pour leur âge, les noirs sourcils de ta mère.

     – Et pourquoi donc, madame ? ai-je demandé avec une certaine vivacité.

  – Parce qu’on pourrait croire que vous aimez votre mari d’une façon inconvenante.

     D’une façon inconvenante ! Qu’a-t-elle voulu dire ? il y aurait donc deux façons d’aimer son mari ? Une façon qui est convenante et une autre qui ne l’est pas ? J’y réfléchirai.

     Ainsi s’est écoulée cette journée ; journée si longue, si longue, que je soupçonne l’horloger de la marquise d’avoir retardé de trois heures toutes les pendules. Nous avons dîné en tête-à-tête, un grand dîner farci de solennité, truffé d’étiquette et servi par deux laquais vêtus de noir qu’on eût dit empruntés à l’administration des pompes funèbres.

     Après le dîner, les intimes de la marquise sont venus lui faire leur cour. J’ai compté dix personnes qui, en se cotisant, dépasseraient l’âge de Mathusalem. J’ai été déshabillée, analysée, commentée par des yeux qui ne pétillaient point de bienveillance. On a organisé une table de whist et une table de reversi. Alors, moi, j’ai étudié les arabesques du plafond et j’ai étouffé mes bâillements. À neuf heures, j’ai levé la séance, prétextant une migraine affreuse.

     – À demain, ma bru, a dit Mme de Serthain qui m’a embrassée au front.

     Je me suis inclinée profondément.

     Mon Dieu ! mon Dieu ! vous qui êtes juste et bon, envoyez-moi une petite entorse qui ne soit pas bien douloureuse.

10 décembre, onze heures.

     Didier, j’ai fait un méchant rêve ; il m’a tourmentée une partie de la nuit ; il a jeté un crêpe noir sur ma tête et sur mon cœur.

     J’ai rêvé qu’en traversant je ne sais quelle ville, Châlons, je crois, une femme prenait place à tes côtés dans la malle-poste. Cette femme, jeune et charmante, était bien autrement jolie que moi. Elle entra dans la voiture en souriant et s’y installa avec une grâce coquette et perfide qui, soudain, me la fit prendre en haine. Toi, cependant, cher Didier, adossé dans un angle de la voiture, tu contemplais d’un œil amoureux mon portrait que j’ai glissé dans ta main au moment du départ. Tu n’avais de regards et de pensées que pour moi et je me sentais bien joyeuse. Alors je vis ta compagne de voyage, blessée de ton indifférence, s’approcher de toi, appuyer sa tête blonde sur ton épaule et souffler légèrement sur mon portrait. Peu à peu – prodige étrange ! – mes traits s’effacèrent et disparurent de l’ivoire, où ils furent remplacés par les siens.

     Aussitôt, grâce à cette finesse d’intuition merveilleuse acquise par nos organes durant les songes, j’entendis ton cœur battre plus fort dans ta poitrine et je vis ton sang circuler plus rapide dans tes veines.

     – Didier, je t’aime ! murmura la femme inconnue.

     Et elle te fit un collier de ses deux bras.

     Loin de la repousser avec colère, tu l’attirais sur ton cœur, et vous vous tîntes embrassés étroitement.

     Alors je sentis une rage furieuse s’emparer de tout mon être ; je me jetai à la tête des chevaux, je coupai les traits, et la voiture roula, avec un bruit effrayant, dans un noir précipice.

     Je me suis réveillée trempée de sueur et de larmes.

     Ce n’est qu’un rêve, mon ami, je le sais, et pourtant me voilà bien chagrine.

Même journée, midi.

     Encore un message de ma belle-mère.

     L’aurais-je donc jugée trop sévèrement ? Voici ce que me mande la marquise :

     « Ma bru,

     Une jeune femme de qui le mari est absent ne saurait être trop réservée dans le choix de ses plaisirs. Néanmoins, il y aurait de l’injustice à la sevrer de toute espèce de distractions. Il en est d’honnêtes qui défient la critique la plus sévère. C’est une de celles-là que je vous offre de bien bon cœur. Vous plaît-il de la partager avec moi ? Apportez vous-même la réponse.

      Votre bien affectionnée,

     Marquise EDMÉE DE SARTHAIN. »

     Et vite, et vite, faisons-nous belle, et courons remercier, ainsi qu’il convient, cette bonne marquise. Précisément on donne, ce soir, à la Comédie-Française une représentation brillante, et je gage que ma belle-mère a fait retenir une loge, attention délicate et spirituelle dont je lui sais un gré infini. Tout bien considéré, Mme de Sarthain gagne à être connue.

Même journée, minuit moins un quart.

     Il y a un progrès : hier je suis rentrée mourante ; aujourd’hui je rentre morte.

     Une autre fois, lorsque la marquise me proposera une distraction honnête, je saurai de quoi il retourne.

     J’étais chez elle à une heure et demie.

     « Êtes-vous folle, ma bru ? s’est-elle écriée du plus loin qu’elle m’a aperçue.

     Et comme je la considérais d’un air ahuri, elle a ajouté :

     – Qu’est-ce que c’est que tout cet attirail de toilette, et pourquoi ces élégances hors de saison ? Laissez là ces bracelets, jetez ce voile sombre sur les roses de votre chapeau, et quittez ce paletot de velours garni de dentelles superflues que nous remplacerons par une douillette bien plus chaude que je vais vous prêter.

     J’ai obéi, ainsi qu’obéit l’agneau qu’on traîne à la boucherie, et ta malheureuse petite femme, mon cher Didier, a été métamorphosée en un tour de main.

     Si tu m’avais vue fagotée de la sorte, tu aurais plaidé tout de suite en séparation de corps ; et – ce qui est le plus triste à dire – tu aurais gagné ton procès.

     – Seigneur tout puissant, ai-je pensé en moi-même, quelle distraction honnête est suspendue sur ma tête innocente ?

     – À présent que vous voilà habillée à peu près convenablement, a repris la marquise, nous allons partir. Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard et que nous trouvions à nous placer !

     En écoutant ces paroles, j’ai fait mon deuil de la représentation de la Comédie-Française, et j’ai eu le vague espoir que nous assisterions à une matinée musicale chez Herz, ou dans la salle des Menus-Plaisirs.

     Distraction honnête, s’il en est !

     Mais, hélas ! j’ai pu me convaincre que nous ne prenions pas le chemin du Conservatoire, et, peu d’instants après, nous laissions la rue de la Victoire derrière nous. Nous cheminions dans la direction du faubourg Saint-Honoré.

     À la hauteur de la petite église de Saint-Philippe du Roule, les chevaux se sont arrêtés. La marquise est descendue de voiture ; je l’ai suivie, et nous sommes entrées dans le temple, où deux chaises nous étaient réservées.

     En ce moment, j’ai interrogé ma montre, elle marquait deux heures.

     Depuis deux heures jusqu’à cinq heures et demie, j’ai eu l’inexprimable satisfaction d’entendre prêcher l’abbé Gondole, jeune prédicateur très gras, très rose, très fleuri, fort à la mode et très demandé cet hiver.

     J’ai ressenti un froid horrible aux pieds, j’ai bâillé, même je crois que j’aurais dormi si ta mère n’avait eu la charité chrétienne de me pincer jusqu’au sang toutes les fois que je succombais à la tentation du sommeil. Enfin, juge si je me suis ennuyée et à quel degré je me suis ennuyée, mon Didier aimé : j’ai pensé à toi, et elle n’a point triomphé de mon ennui, cette chère pensée, en tout temps souveraine !

     Le sermon fini, je suis revenue chez Mme de Serthain où m’attendait le même dîner que la veille, servi par les mêmes laquais noirs et silencieux. Je ne te parle pas du whist obligé, un aimable jeu qui consiste à se disputer avec ses adversaires et avec ses partenaires !

     Mon Dieu ! donnez-nous notre pain quotidien et délivrez-moi des distractions honnêtes de mon honorée belle-mère !

     Amen.

11 décembre.

     Aujourd’hui j’ai fait une folie et je vais te la confesser, à condition que tu ne te moqueras pas trop de ta pauvre Ernestine. Ton absence, véritablement, trouble ma faible cervelle.

     Où est Didier ? que fait Didier ? à quoi pense-t-il ? Trois questions que je rumine incessamment, et auxquelles j’enrage de ne pouvoir accrocher une réponse satisfaisante.

     Sans compter qu’à cette époque de l’année où les routes sont si mauvaises, les journaux sont pleins de récits d’accidents arrivés aux voitures publiques. Je me figure que tu as versé, et je te vois blessé, mourant, sur le grabat de quelque misérable auberge de village, en butte aux férocités malhabiles des Dupuytrens1 de l’endroit. Alors mon cœur cesse de battre et j’ai froid partout.

     Je me suis levée sous l’empire de ces images sombres, et j’ai pris la résolution de m’éclairer sur ton sort. Je me suis souvenue d’avoir ouï chanter les louanges d’une demoiselle Amanda, jeune somnambule douée d’une lucidité extraordinaire, dit-on, et qui opère des merveilles de clairvoyance et de double vue, sous la direction d’un célèbre magnétiseur.

     – J’irai consulter cette demoiselle Amanda, me suis-je dit ; je veux savoir à quoi m’en tenir ; cette incertitude me pèse horriblement.

     Sur ces entrefaites, la marquise m’a fait prévenir qu’elle viendrait me visiter dans l’après-midi. J’ai répondu que j’étais désolée de ne point la recevoir, ayant moi-même à sortir tout le jour pour des courses indispensables.

     Vers deux heures, je me suis embarquée à pied, et seule, ne voulant initier personne aux faiblesses de mon cœur. Devant Notre-Dame de Lorette, j’ai pris un coupé, je m’y suis blottie, et j’ai donné au cocher l’adresse de la somnambule, qui demeure à côté de l’Observatoire, à l’autre bout de Paris.

     J’étais fort émue en montant l’escalier de Mlle Amanda. Quoique je n’aie pas une foi très robuste dans les miracles du magnétisme, on en raconte des choses si prodigieuses que souvent il m’arrive de me sentir disposée à augmenter le nombre des croyants.

     Une sorte de valet en livrée équivoque m’a introduite dans un grand salon assez démeublé. Un monsieur chauve se taillait les ongles devant un bureau en bois d’acajou. C’était l’illustre magnétiseur en personne.

     – Monsieur, lui ai-je dit, je désire une consultation de votre somnambule. Est-ce possible ?

     Le magnétiseur a sonné.

     – Prévenez Mlle Amanda qu’on l’attend au salon, a-t-il dit au valet, qui paraît composer à lui seul tout le domestique de la maison.

     Peu d’instants après, Mlle Amanda est apparue. C’est une grosse fille laide et commune ; elle porte les cheveux courts et frisés à la Ninon.

     – Asseyez-vous ! a proféré le magnétiseur d’une voix terrible.

     La pauvre fille s’est laissée choir dans un fauteuil à la Voltaire, qui est le trépied de cette pythonisse.

     – Dormez ! s’est-il écrié d’une voix plus terrible encore.

     – Je dors, a répondu la somnambule, qui s’est trémoussée légèrement sur son fauteuil.

  – Et présentement, madame, que vous plaît-il de savoir ? a demandé le magnétiseur en se tournant de mon côté.

     – Je suis sans nouvelle d’une personne absente, ai-je répondu ; que fait cette personne, et comment se porte-t-elle ?

     – Vous êtes-vous munie de quelque objet qui provienne de cette personne ?

     – Voici dans ce médaillon une mèche de ses cheveux. Cela convient-il ?

     – À merveille.

     J’ai donné le médaillon au magnétiseur, qui l’a remis à la somnambule. Tu connais ce médaillon, cher Didier ; c’est celui sur lequel Maxime David a peint le portrait de mon frère, le capitaine, en garnison depuis quinze mois à Montauban.

     Mlle Amanda a regardé du coin de l’œil le portrait du capitaine, puis elle a flairé tes cheveux, avec une ardeur qui m’eût rendue jalouse, si elle n’était si laide.

     Tout à coup elle a poussé un grand cri, et moi je suis devenue pâle comme une morte.

     – Qu’y a-t-il, mon Dieu ! qu’y a-t-il ? ai-je demandé avec angoisse.

     – Silence ! a répondu le magnétiseur avec autorité.

    Alors, et d’une voix entrecoupée, la somnambule a déclamé les paroles suivantes :

     – Je le vois… je le vois… il est à la tête de sa compagnie… plusieurs centaines d’Arabes les entourent, les enveloppent, les harcèlent… Une balle ennemie frappe son cheval qui s’abat et meurt… Il fait des prodiges de vaillance… son sabre est teint du sang arabe… Déjà son bras puissant a fait mordre la poussière à quatorze Beni-Zoug-Zoug… Il s’élance au milieu des ennemis… il fait une trouée… il se sauve… il est sauvé !

     Moment de silence, durant lequel Mlle Amanda remue les lèvres sans parler et pleure des larmes grosses comme des lentilles.

     – Je le vois encore, mais plus confusément, reprend-elle ; il s’agenouille, il remercie l’Être suprême, et le nom de son épouse adorée, le vôtre, madame, monte vers l’azur du ciel dans une prière ardente.

     – Voulez-vous en apprendre davantage sur le compte de monsieur votre mari ? a murmuré le magnétiseur à mon oreille.

     – Merci, je sais tout ce que je voulais savoir.

     – Je puis réveiller le sujet ?

      – À votre aise.

     – Réveillez-vous ! a-t-il crié d’une voix de stentor.

     – Je suis réveillée, a soupiré Mlle Amanda en se frottant les yeux et en se détirant les bras.

     Je n’y tenais plus ; j’étouffais, j’étais suffoquée par une violente envie de me fâcher, et par une envie de rire plus violente encore. J’ai repris mon médaillon et suis partie à la hâte.

     Didier, ça m’a coûté vingt francs !

12 décembre.

     Ceux qui ont inventé le mariage étaient sans doute deux orphelins. Ils ont dû être bienheureux, ceux-là, ne s’apportant en dot ni beaux-pères ni belles-mères réciproques !

     Moi, je possède une belle-mère, et je tremble pour mon bonheur.

     Me voilà sinon brouillée avec Mme de Serthain, du moins en grand froid avec elle. Nous pourrons bien jouer la comédie de la réconciliation, lorsque mon mari sera de retour ; mais je suis sûre qu’elle m’en voudra éternellement ; moi, je suis certaine de ne lui pardonner jamais.

     Non certes, je ne lui pardonnerai pas ses soupçons blessants, son injurieuse défiance et l’odieux espionnage qu’elle n’a pas rougi d’employer envers sa belle-fille.

     Je sors de chez elle ; la scène a été courte et vive. Pif ! paf ! pouf ! les impertinences tombaient dru comme grêle et sifflaient comme des balles un jour de bataille.

     Étonnée que j’aie eu l’audace de ne point l’attendre, l’autre jour, alors qu’elle m’avait annoncé sa visite, la marquise a ordonné à un de ses gens de se tenir tapi à l’angle de ma rue et de me suivre partout où j’irais.

     On m’a vue sortir d’un pas inquiet, monter furtivement dans une voiture de place et me diriger vers un quartier perdu.

     On m’y a accompagnée ; je me suis arrêtée devant la porte d’une maison d’apparence douteuse ; je suis entrée dans cette maison, j’y suis restée une demi-heure, et quand j’ai reparu sur le seuil, j’étais rouge et semblais agitée.

     Après cette longue et minutieuse énumération de mes faits et gestes, ma belle-mère s’est croisé les bras et m’a regardée dans le blanc des yeux.

     – Suis-je bien informée ? a-t-elle dit d’une voix qu’elle cherchait à rendre accablante.

     – Parfaitement, madame.

     – Ainsi vous ne niez pas ?

     – Pourquoi nier la vérité ?

     – Votre conduite est bien légère, madame !

     – Et la vôtre bien odieuse.

     – M’éloigner pour courir je ne sais où !

     – M’espionner comme une coupable !

     – Défiance est mère de sûreté !

     – Assez, madame ; votre doute me salit. Vous allez tout savoir.

     J’ai raconté ma visite à la somnambule et n’ai omis aucun détail. Lorsque j’ai eu fini, la marquise a haussé les épaules.

     – Cette histoire n’est pas mal imaginée, a-t-elle dit ; il est fâcheux qu’elle ne soit guère vraisemblable.

     – Vous n’y croyez pas ?

  – Médiocrement ; et je suppose que M. Gaston de Nangis n’y croirait pas davantage.

   – M. Gaston de Nangis ! ai-je repris avec étonnement ; quel est ce monsieur, et qu’importe son opinion ?

    – Oh ! que voilà donc une surprise admirablement jouée ! a ricané la marquise. Vous ne connaissez pas M. de Nangis, à présent ? Un célibataire qui fait profession de vous adorer, et qui va soupirant partout que vos beaux yeux le feront mourir d’amour.

     Mes oreilles se sont dilatées outre mesure.

     – Vous parlez en rébus et en charades, ai-je dit ; veuillez vous expliquer.

     – C’est inutile ; à bon entendeur, salut.

     Je me suis levée et me suis dirigée vers la porte.

     – Encore un mot, a repris aigrement Mme de Serthain ; et ce mot est un avis que vous ferez bien de suivre : s’il vous plaît de commettre des imprudences, obligez-moi de patienter jusqu’au retour de votre mari.

     Je suis partie, n’y comprenant rien et me demandant quel est ce M. de Nangis qui m’adore et que je ne connais pas du tout.

     Gaston de Nangis… un joli nom.

15 décembre.

     Aujourd’hui, si je calcule bien, je recevrai la lettre de Didier. Je me suis déjà informée trois fois si le facteur est passé, et Julie m’a fait trois réponses négatives. Pourquoi ce retard ? Manquerait-il à sa promesse ? Oh ! ce serait affreux ! J’ai tant besoin d’être aimée et consolée ! Je n’ai point revu ma belle-mère ; je vis seule, triste, découragée, et comme la fleur brûlée par les ardeurs du jour attend les larmes de la nuit, ainsi j’attends les douces paroles et les serments d’amour de mon cher absent.

     Quel est ce bruit ? voici Julie, elle accourt. Soyez béni, mon Dieu ! enfin, je vais goûter un moment de bonheur. Hélas ! je ne suis pas gâtée : c’est le premier depuis dix jours.

     Encore une déception, mais j’avoue qu’elle est cruelle. Cette lettre rêvée si tendre, si amoureuse, si passionnée, je la copie textuellement :

     « Ma chère Ernestine,

     J’ai fait un excellent voyage ; à peine arrivé, je me suis abouché avec tous mes gens ; l’affaire prend une bonne tournure. Mon départ a été si prompt que j’ai négligé de voir mon agent de change et de lui donner mes ordres.

     Écris donc à Villedieu de vendre mes Orléans, d’acheter du Centre et de veiller à mes Fampoux.

     Je n’ai pas le loisir de t’en dire davantage. Je serai à Paris à l’époque convenue.

     Adieu ; tout à toi.

     DIDIER DE SERTHAIN. »

     Je me rappelle avoir vu jouer un beau drame de M. Victor Hugo, intitulé Ruy-Blas. Dans ce drame, on voit une jeune femme, une reine, qui est séparée de son époux et qui attend de ses nouvelles avec une vive impatience. Au plus fort de son inquiétude et de sa tristesse, on annonce un envoyé porteur d’un message. Elle brise le cachet d’une main tremblante ; le message de l’époux est ainsi conçu :

     « Madame, il fait grand vent, et j’ai tué six loups. »

     J’étais bien jeune alors, et je ris beaucoup du laconisme bourru de cet alexandrin conjugal. Hélas ! je ne supposais point que la fiction du poète se changerait en une désolante réalité.

     Pauvre femme ! pauvre reine ! que je vous plains si vous avez souffert la moitié seulement de ce que je souffre depuis une heure !

16 décembre.

     Ce matin, en me tirant du bain, Julie m’a trouvée changée à faire peur.

     – Oh ! mon Dieu ! s’est-elle écriée, est-ce que madame serait malade ?

     La vérité est que j’ai les yeux battus, le teint fatigué, les ombres jaunes. J’ai passé la nuit sans sommeil, pleurant comme une Madeleine. De temps en temps, vaincue par la fatigue, j’ai senti mes idées se troubler, et j’ai rêvé tout éveillée. Alors mille fantômes se sont dressés devant moi, m’insultant de leurs voix ironiques, me poursuivant de leurs sourires moqueurs.

     – Nous sommes les âmes des épouses trahies, des amantes délaissées, disaient ces blancs fantômes en m’enfermant dans une ronde infernale.  – Viens avec nous, viens, ô notre sœur, comme nous délaissée, ainsi que nous trahie !

     Et un chœur de voix railleuses chantait sur une mélodie d’un rythme étrange  :

     « Fais vendre mes Orléans !

     Achète du Centre !

     Veille à mes Fampoux ? »

     D’autres fois, je croyais voir la reine d’Espagne : elle s’appuyait amoureusement sur le bras de Ruy-Blas, et, se penchant à mon oreille, elle soufflait des paroles embrasées qui empourpraient mon front et me donnaient la fièvre.

     Pourquoi le nom de M. Gaston de Nangis m’est-il apparu en lettres de feu sur les murs de ma chambre et sur les tentures de mon lit ?

     Didier, je viens de relire votre lettre ; j’ai beau l’interpréter de toutes les façons, la tordre dans tous les sens, il m’est impossible d’en extraire un mot tendre, une syllabe affectueuse. Ainsi donc, huit jours d’absence ont suffi à effacer mon souvenir de votre cœur, comme le souffle de la méchante femme de mon rêve suffisait à effacer mes traits de l’ivoire où ils étaient représentés. Qu’ai-je fait pour être ainsi traitée ? Quel est mon crime ?

17 décembre.

     J’ai pris mon grand courage, et j’ai fait une visite à ma belle-mère, plus empesée, plus raide, plus douairière que jamais.

    Le thermomètre de son affection est descendu à seize degrés au-dessous de zéro, température de 1829, l’année du grand hiver.

     Je l’avais laissée neige, je l’ai retrouvée glaçon.

     Toutefois, l’extrême froideur de son accueil ne m’a point démontée ; je m’y attendais et m’étais résignée d’avance à prendre à ma charge tous les frais de la réconciliation.

     C’est pourquoi je me suis faite humble et soumise, moi qui sens bouillonner dans mon cœur l’indépendance et l’orgueil des anges révoltés.

     À tout prix, je voulais reconquérir les bonnes grâces de Mme de Serthain. Mon père et ma mère sont morts il y a longues années, hélas ! Le tuteur qui m’a élevée et qui recevait trois mille francs par an pour ses frais de tutelle ne m’a jamais témoigné de la tendresse que pour mille écus. L’affection de Mme de Serthain me devient donc indispensable, aujourd’hui surtout que je parais avoir perdu l’amour de mon mari.

     Voilà ce que je me disais afin de m’encourager dans la voie si difficile de modération et de patience où je me suis résolument engagée.

     Et d’ailleurs, à qui me plaindrais-je de Didier, si ce n’est à sa mère ? ajoutais-je en moi-même.

    Enfin, lorsque j’ai supposé le moment propice, j’ai donné un libre cours aux larmes qui m’étouffaient.

     – Qu’avez-vous donc ? qu’est-ce qui vous prend ? a demandé la marquise avec plus d’étonnement que de réel intérêt.

     J’ai sangloté, et, sans avoir la force de parler, j’ai tendu la lettre de mon mari.

  Mme de Serthain l’a déployée méthodiquement et l’a parcourue d’un œil impassible.

     – Eh bien ? a-t-elle dit en me rendant la lettre.

    – Eh bien ! il ne m’aime plus, c’est évident… Je ne suis plus sa petite femme chérie, je suis son homme d’affaires. On dirait un extrait de la correspondance de M. et de Mme Denis… Après quatre mois de mariage… quelle indignité !

  – Vous extravaguez, ma bru, a repris la marquise ; ce billet me semble très convenable. Didier commence en vous appelant sa chère Ernestine ; il termine en disant tout à vous. Qu’exigez-vous de mieux, je vous prie ? Voudriez-vous qu’il s’amusât à vous écrire comme on s’écrit dans les romans ? Voilà où serait l’indignité.

     – J’espérais une lettre comme il savait si bien les tourner avant notre mariage. Ce n’est point dans ce temps-là qu’il m’eût entretenue de ses Orléans et de ses Fampoux !

     La marquise est restée foudroyée un bon moment.

     – Mon fils a osé vous écrire avant que vous soyez sa femme ? a-t-elle enfin demandé avec une voix de réquisitoire.

     – Oui, madame.

     – Et vous avez accepté ses lettres ?

     – Il me les offrait si poliment !

     – Et vous les avez lues ?

     – Puisque j’avais tant fait que de les recevoir…

     – Et vous avez répondu, peut-être ?

     – Puisque j’avais tant fait que de les lire…

     – Belle morale, en vérité ! a reparti Mme de Serthain ; c’est-à-dire que le jour où il plaira à M. Gaston de Nangis d’entrer en correspondance avec vous, sans doute il vous paraîtra tout naturel de recevoir ses billets, de les lire et d’y répondre ?

     À peine ce maudit nom a-t-il été prononcé, j’ai senti que je devenais cramoisie.

     – Vous rougissez, ma bru ? a dit la marquise d’un ton sévère.

    – Oui, madame ; je rougis d’indignation, de colère. Je me demande qui vous a donné le droit de m’insulter comme vous le faites ? Quant à moi, ce vilain droit, je vous le refuse absolument.

     J’ai pris congé d’elle par une froide révérence et me suis retirée en proie à une indicible émotion.

     C’est le bon Dieu qui a formé le cœur des mères ; – c’est le diable qui a pétri l’âme des belles-mères.

     Gaston de Nangis… malgré moi ce nom bourdonne dans ma pensée ; où donc ma belle-mère a-t-elle rêvé les folies qu’elle me débite sur le compte de ce galant mystérieux ? Il me semble bien impossible qu’on m’adore, alors que je ne sais ni l’âge, ni la position sociale, ni la couleur des cheveux de mon adorateur. Aurais-je donc affaire à un autre chevalier de Maison-Rouge ? Mais moi je ne m’appelle point Marie-Antoinette et ne suis pas la reine de France.

18 décembre.

     J’ai dix-neuf ans, la taille souple, le pied mignon, la main petite, les dents blanches, la bouche vermeille, les yeux noirs, les cheveux blonds et je suis folle de mon mari.

     Et l’on me traite comme si j’avais les cheveux gris, les yeux éraillés, la bouche plissée, les dents branlantes, la main ridée, le pied énorme, la taille déformée et soixante ans.

     Énigme que je ne peux deviner  ; mystère qu’il ne m’est pas donné d’approfondir.

     Quand je suis toute amour, d’où vient qu’on est tout chemin de fer ?…

19 décembre.

     Eh bien ! le mystère est approfondi, l’énigme est devinée.

     J’ai fait aujourd’hui une trouvaille précieuse.

   J’étais dans le cabinet de Didier, furetant dans son bureau où je cherchais quelques feuillets de papier glacé, afin de continuer mon journal.

     Par hasard, ma main s’est posée sur un ressort caché, le ressort a joué et j’ai vu s’ouvrir un tiroir inconnu. Ce tiroir est plein de lettres parfumées. Tout d’abord, j’ai espéré que j’avais là, devant moi, serrée précieusement, ma correspondance de jeune fille ; mais cet espoir s’est évanoui aussitôt. Il m’a suffi d’un coup d’œil pour me convaincre que ces lettres ne sont point miennes. C’est un épisode de la vie de garçon de M. de Serthain, un vrai roman épistolaire relié dans une vingtaine d’enveloppes élégantes.

     Voici le dernier chapitre de ce petit roman amoureux. Je le transcris à cette place afin de m’en souvenir toujours.

     « Laissez-moi, mon cher ami, venir au secours de votre hypocrisie et de vos mensonges. Vous m’avez aimée, vous ne m’aimez plus. Je fais mieux que de m’en douter, j’en suis sûre. Épargnez-vous donc une comédie qui doit vous être pénible et qui m’est odieuse. Reprenez votre liberté, puisqu’il vous a plu de me reprendre votre cœur.

     Je vous dis ces choses sans amertume, croyez-le. Je ne suis point surprise de ce qui arrive ; cela devait arriver infailliblement. N’ai-je pas fait tout ce qui est nécessaire pour qu’il en soit ainsi ? Donc, c’est ma faute, ma propre faute, ma très grande faute !

     Mon amour pour vous a été trop sincère, trop profond pour que j’aie songé le moins du monde à apporter dans nos relations de la coquetterie ou de la ruse. Je vous ai laissé fouiller à votre aise dans les replis les plus secrets de mon âme. Qu’avez-vous trouvé ? votre seule pensée, votre seule image. Je me suis montrée à vous telle que je suis : fière de votre amour, heureuse d’un regard, joyeuse d’un sourire. Les autres hommes me semblaient disgracieux, stupides, mal bâtis. Je ne voyais que vous, je ne songeais qu’à vous, vous seul éclairiez ma vie. Voilà mes torts ; aujourd’hui je les expie.

     Vous autres, messieurs, vous ne nous aimez beaucoup que si nous paraissons ne vous aimer qu’un peu. Êtes-vous assurés de votre triomphe ? tout aussitôt vous vous préoccupez d’une victoire nouvelle. La crainte, les soupçons, la jalousie, autant d’énergiques condiments indispensables à vos cœurs blasés. Une femme spirituelle qui veut durer longtemps doit vous cacher avec soin la moitié de sa tendresse. Le jour où vous êtes sûrs de régner sans partage, hélas ! nous sommes à la veille d’être détrônées.

     Adieu donc, et non plus au revoir. »

     Quelle leçon  ! et comme elle vient à propos !

20 décembre.

     Tout à l’heure, Julie m’a abordée d’un air joyeux.

     – Est-ce que madame ira au bal ce soir ? m’a-t-elle demandé.

     – Au bal ! en l’absence de M. de Serthain ! Perdez-vous l’esprit ?

     – Pardon, madame ; c’est qu’on vient d’apporter un bouquet… et je croyais…

     – Un bouquet ?

     – Délicieux.

     – Pour moi ?

     – Pour madame.

     – Qui me l’envoie, savez-vous ?

     – Non, madame ; on a sonné, Joseph a ouvert la porte ; on le lui a remis et l’on est parti en disant : « Pour madame. »

     – C’est étrange ; voyons ce bouquet.

     Julie est sortie un instant, puis elle est rentrée portant dans ses deux mains une botte de camélias blancs encadrés dans une bordure de violettes de Parme.

     – C’est bien, ai-je dit ; laissez-moi.

     Si mes pressentiments ne m’égarent pas, ce bouquet a dû être cueilli dans la serre de M. Gaston de Nangis. Faut-il le garder ou le renvoyer ? Ah ! j’y songe : un billet est sans doute caché dans ces fleurs. Ces hommes… c’est si rusé et si audacieux !

     J’ai passé en revue chaque fleur l’une après l’autre ; je n’ai rien découvert.

     Vraiment, ce M. de Nangis est d’un sans-gêne incroyable ; et j’admirerais son aplomb si je n’étais révoltée de son audace. – Mais il a bon goût : son bouquet est ravissant… et il me trouve jolie.

     S’il allait venir ! si ces fleurs annonçaient sa présence ? Le recevrai-je ? Non, ce ne serait pas convenable. D’autre part, s’il allait conclure que j’ai peur de lui et que je me défie de moi-même ? Ces hommes, c’est si présomptueux !

     Tout bien considéré, s’il se présente on le recevra. Je lui ferai comprendre la légèreté, l’inconvenance de sa conduite, et lorsque je le verrai accablé, repentant, convaincu de l’énormité de sa faute, alors, mais seulement alors, je ferai entendre quelques paroles miséricordieuses et je lui permettrai d’aspirer un jour, plus tard, à mon amitié. Voilà tout ce qu’il doit ambitionner et tout ce que je peux lui offrir.

     Mais à quoi pense donc Julie ? Je suis coiffée et habillée en dépit du sens commun. Comme c’est heureux pourtant que je me sois regardée dans cette glace, – par hasard.

 

Même journée, deux heures.

     Julie m’annonce qu’on me demande.

     – C’est un monsieur, dit-elle ; un monsieur qu’elle ne connaît pas et qui a refusé de dire son nom.

     Plus de doute, c’est lui… M. Gaston de Naugis… Déjà… Quel empressement ! M’aimerait-il donc aussi sincèrement que ma belle-mère l’assure ? Oh ! je me sens émue, tremblante… Cependant ce n’est pas l’heure de trembler et d’être émue. À moi ma force ! mon courage à moi ! Soyons femme, en un mot !

Deux heures et demie.

     Ayant ouvert la porte du salon d’une main moite et crispée, je me suis trouvée face à face avec un personnage ni vieux ni jeune, ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni bien ni mal.

     Il m’a saluée en s’embarrassant dans son salut  ; je lui ai fait signe de prendre un fauteuil et me suis assise à l’autre extrémité de la cheminée.

     – Madame, je viens pour le bouquet, a-t-il dit en balbutiant.

     – Quel bouquet, monsieur ? Je balbutiais plus fort que lui.

     – Mon Dieu ! madame, a-t-il repris, c’est un malentendu, et je le déplore.

     – Un malentendu  ?…

     – J’ai commandé un bouquet… une galanterie dédiée à ma femme. J’ai laissé mon adresse, rue Saint-Lazare, 28, au troisième étage ; j’apprends que le porteur s’est arrêté au premier étage et qu’il a sonné à votre porte.

     Bonsoir à mes rêves, à mes chimères… j’ai rendu le bouquet de camélias.

     Et moi qui accusais M. Gaston de Nangis !… Qui sait seulement s’il pense encore à moi ?

     Ces hommes… c’est si léger !

Huit heures.

     J’ai voulu savoir le nom de l’époux modèle qui dédie ces galanteries à sa femme. Ils sont si rares, ces époux-là ! J’ai mis Julie en campagne ; voici ce que cette fille a récolté :

     Mon visiteur s’appelle M. Joblot ; il est le mari de Mme Euphrasie Joblot, dame de lettres en réputation, si j’en crois ma femme de chambre.

     Mariés depuis sept ans ; ont trois garçons et deux filles. Madame fait de nombreux romans ; on lui attribue plusieurs collaborateurs. Ménage fort uni. Madame mène par le bout du nez monsieur, – qui l’adore.

     Est-ce qu’on ne serait heureux qu’à ces conditions-là  ?

 

21 décembre.

     Mme de Zerny est venue me voir et nous avons passé l’après-midi en tête-à-tête.

    Mme de Zerny est une cousine de Didier  ; elle a vingt-six ans  ; elle est riche, veuve, charmante.

  – Eh bien ! chère Ernestine, m’a-t-elle demandé, avez-vous de fréquentes nouvelles de votre mari ? revient-il bientôt ?

     J’ai répondu que je l’attends prochainement et qu’il m’a écrit une fois depuis son départ.

     – Une seule fois ! s’est écriée Mme de Zerny ; rien qu’une seule fois ! En vérité, ce n’est pas trop… Mais j’imagine que cette lettre est bien longue, bien remplie. Quatre grandes pages couvertes d’une écriture fine serrée, n’est-il pas vrai  ? Il y en a partout, dans tous les sens, et dans les marges ? Oh ! je les connais, ces chères lettres, à qui l’on parle, que l’on tutoie comme des amies, que l’on baise cent fois par jour et qu’on garde longtemps sur son cœur.

    Ces paroles m’ont fait un mal affreux. Je me suis rappelé les Orléans et les Fampoux, cette unique affection de M. de Serthain ; mais j’ai fait bonne contenance et j’ai trouvé le courage de grimacer un sourire.

     – Vous êtes heureuse, n’est-il pas vrai  ? a repris Mme de Zerny.

     – Oh oui, bien heureuse ! ai-je soupiré.

     – Tant mieux ! et que Dieu vous continue votre bonheur. Voyez-vous, ma chère, tous les maris n’y mettent pas la bonne grâce du mien, qui, après m’avoir rendue heureuse durant deux ans et demi et malheureuse pendant six mois, s’est laissé mourir fort à propos au commencement de la quatrième année. La plupart des maris font enrager leurs femmes et se portent à merveille. Même on a observé que ceux-là surtout jouissent d’une santé florissante. Je vous ferai donc cet aveu parce que votre mari vous adore et que vous le lui rendez bien : « La plus heureuse entre toutes les femmes mariées de ma connaissance (et j’en connais beaucoup !), c’est moi – depuis que je suis veuve.  »

    Et Mme de Zerny m’a glorifié les joies du veuvage avec un entraînement si convaincu, avec une éloquence si spirituelle, que j’ai dû l’interrompre. Dans les bas-fonds de mon cœur j’ai presque senti germer une mauvaise pensée.

     – À propos, a-t-elle dit en partant, savez-vous le bruit qui court ?

     – Quel bruit fait-on courir ?

     – On assure que vous causerez un affreux malheur.

     – Moi, grand Dieu ! et pourquoi ?

     – M. Gaston de Nangis parle de se brûler la cervelle en l’honneur de vos beaux yeux.

     Malgré le ton léger dont ces horribles paroles ont été prononcées, j’ai senti mes jambes trembler : je me suis cramponnée au dossier d’un fauteuil.

     – Qu’avez-vous ? a demandé Mme de Zerny, à qui ce trouble subit n’a point échappé.

     – Je ne sais ; j’ai des étouffements, je ne me sens pas bien. Quant à ce M. Gaston de Nangis, ai-je repris en raffermissant ma voix, il est étrange que chacun m’entretienne de son amour, et que lui seul ne m’en dise rien.

     – Vous ne le connaissez pas ?

     – Je ne l’ai jamais vu.

     – Voulez-vous que je vous le présente ?

     Cette question si naturelle m’a bouleversée. J’ai répondu oui sans savoir ce que je répondais. Mme de Zerny a réfléchi deux secondes.

     – Demain tout mon temps est pris, a-t-elle dit ; mais après-demain je suis libre comme une veuve. Restez chez vous vers trois heures, je vous l’amènerai.

     Disant ces mots, elle est partie.

     J’ai voulu la rappeler, lui dire que je défendrai ma porte, que je n’entends point, mon mari absent, donner l’entrée de ma maison à un jeune homme qui me compromet par une passion indiscrète, et diverses autres raisons tout aussi concluantes.

     Mais il était trop tard, elle avait disparu.

22 décembre.

     J’ai profité d’une belle journée, et j’ai passé deux heures aux Tuileries.

Le hasard m’a dirigée vers cette partie du jardin appelée la Petite Provence.

     Des enfants et des vieillards se chauffaient au soleil.

     Un petit garçon se prélassait à la meilleure place. Tout à coup il se lève et court après une balle qu’un camarade vient de lui jeter. Alors une petite fille s’élance, et la place vide est remplie aussitôt.

     – Émile, lui dit-elle, nous sommes en hiver ; qui quitte sa place la perd  !

     Hein ! Didier, quel présage ! – Qui quitte sa place la perd !

     Si l’on était superstitieux, pourtant !

 

23 décembre, deux heures et demie.

     C’est dans une demi-heure que Mme de Zerny va me présenter M. Gaston.

     Resterai-je ?

     M’en irai-je ?

  Ces deux points d’interrogation oscillent dans ma pensée avec la régularité désespérante du balancier de ma pendule.

     Trois fois j’ai dit à Julie que j’ai mal aux nerfs et que je ne recevrai pas.

     Trois fois je lui ai dit que mes nerfs vont mieux et que je pourrai recevoir.

    Oh ! Gaston, il faudra que vous m’aimiez bien pour me payer de tout ce que j’ai déjà souffert… de tout ce que je suis appelée à souffrir pour vous !

     Je viens de relire la lettre trouvée dans le bureau de mon mari. Cette lettre fixe mes irrésolutions. Je te recevrai, Gaston !

Quatre heures.

     Mme de Zerny est venue, mais elle est venue seule.

     – Et M. de Nangis, ai-je demandé, où est-il ?

     – Dans son lit, ma chère.

     – Malade ?

     – Oui ; son catarrhe le fatigue beaucoup à cette époque de l’année.

     – Son catarrhe ! me suis-je écriée, il a un catarrhe ?

   – Entre nous, il s’y mêle un peu de goutte et de rhumatismes, mais nous ne sommes point censées nous en douter. Il a toutes les susceptibilités d’un jeune homme.

     – Il n’est donc pas de la première jeunesse  ?

     – Ni de la deuxième non plus.

     – Il a ?…

    – Soixante ans ; aussi la passion que vous lui avez inspirée est-elle pour nous tous un grand sujet de divertissement. Pour ma part, je suis désolée de ce contretemps, me faisant une fête d’assister à ce premier rendez-vous. Vous auriez vu à quel point il est réjouissant dans son rôle d’amoureux !

     J’ai ressenti une commotion comparable à celle qu’on doit éprouver lorsqu’on se précipite la tête la première du haut des tours Notre-Dame. Avoir soixante ans, la goutte, des rhumatismes, un catarrhe, et s’appeler Gaston de Nangis, – comme un jeune premier du répertoire de M. Scribe !

     Passé trente-cinq ans, un homme devrait être dépossédé de son nom de baptême.

25 décembre.

     Hier Didier est arrivé à Paris.

     Il a demandé à lire mon journal ; j’ai répondu que celle sotte de Julie m’en a fait des papillotes.

     J’étais folle, en vérité ! Didier m’aime toujours ; il m’aime plus tendrement que jamais.

     Mon Dieu ! comme on nous ferme aisément la bouche… avec un baiser.

     Mais il peut se faire que Didier ne soit pas toujours si éloquent, que je ne sois pas toujours si crédule, et que je rencontre sur mon chemin des Gastons jeunes, alertes, dispos et bien portants.

     C’est pourquoi, à l’avenir, je suivrai mon mari dans tous ses voyages, dût-il m’emmener au bout du monde.

     C’est la moralité de mon journal.

Albéric Second

1 Référence à Guillaume Dupuytren, anatomiste et chirurgien français (1777-1835).

N° 23 – Un étrange survenant

Michel Lord

     C’est au Québec que nous vous emmenons aujourd’hui, chers lecteurs. Michel Lord, dont nous avions déjà recueilli les lumières dans notre numéro 8, du 10 décembre 2017, au sujet d’une nouvelle d’Albert Laberge, a passé de longues années à enseigner la littérature française à l’université de Toronto. Il fait, de plus, partie du comité éditorial de la revue XYZ, notre chère consœur et aînée, où se publient, sur papier et depuis 1985, des centaines de nouvelles francophones ; il y écrit aussi de passionnants articles critiques. Cette fréquentation constante de la nouvelle à un titre scientifique devait, tôt ou tard, faire germer dans l’éminent professeur le désir de se lancer à son tour dans l’écriture de fiction. Cela n’a pas manqué, surtout depuis la fin de l’an dernier, et c’est à grands flots que les nouvelles jaillissent à présent de sa plume.

     Plusieurs d’entre elles ont un caractère autobiographique. Certaines mêlent à des souvenirs réels d’étranges fuites dans l’imaginaire, ou des réflexions critiques qui les rattachent quelque peu à la chronique ; mais ces deux genres, nouvelle et chronique, ne sont-ils point parents ? Les thèmes abordés sont fort variés : on peut y voir évoquer tour à tour les différents chats que l’auteur a fréquentés depuis l’enfance (Autour des chats), les aventures de chevalerie et la féérie (L’Invention), l’émotion éprouvée par un athée devant une cathédrale de France (Metz)… ou, comme dans la nouvelle que voici, Un étrange survenant, les vastes forêts du Québec, la société des bûcherons, leur inscription dans la nature, et les mystères, les mythes même, qui naissent parfois de la rencontre de l’homme et de l’arbre. « Car l’homme est-il un arbre des champs ? » (Dt 20, 19).

     Après avoir lu cette nouvelle, ne manquez pas l’enrichissant entretien qui lui fait suite, où Michel Lord nous confie une part de ce qui l’inspire.

Edmée Rubanblanc

 

     UN ÉTRANGE SURVENANT

Il vint un jour à la maison. Pour moi, personne ne pouvait être plus beau que lui. Il était jeune, entre dix-huit et vingt-deux ans, grand, mince, d’allure un peu débraillée ; on sentait la robustesse et la musculature malgré son épaisse chemise carreautée. Un grand dieu des routes, ce Jonas, qui survenait chez nous dans la campagne isolée de la Haute-Mauricie, où mon grand-père était ce qu’on appelait à l’époque un jobber, car il était propriétaire de son camp de bûcheron.

     Ce mien grand-père avait passé un temps au Massachusetts à faire des affaires mystérieuses et en était revenu les poches pleines. Il avait acheté des lots de terres boisées et engageait des bûcherons pour y opérer des coupes sélectives. Il était en avance sur son temps, avait horreur des coupes à blanc que certains exploitants forestiers pratiquaient déjà. Lui n’avait que respect pour la forêt, qui mérite notre amour, même si on y tranche des arbres. Pour ça, il avait besoin de jeunes hommes aussi déterminés que lui à travailler au mieux-être des siens et de la nature, quasi sacrée, vénérée au moins comme un bien unique qu’on ne saccage pas.

     Jonas, le survenant, l’avait fortement impressionné, lui qui se connaissait en hommes. Il se reconnaissait en lui. Il lui confia sans hésiter la supervision d’une équipe de vingt bûcherons déjà aguerris, bien qu’un peu plus jeunes que lui, dans les seize ou dix-huit ans. Il ne lui demanda pas son curriculum vitæ. On n’en était pas là en ces années de grand défrichage du Québec, qu’on affligeait du nom de province, alors que, pour lui, c’était déjà un pays, et pas si jeune que ça. Les vieux pays, grand-père et Jonas les connaissaient bien, étant allés chez les Wallons, les Hollandais, les Bretons, les Normands, les Provençaux, les Scandinaves… Ils savaient comment ils travaillaient. Bien, tout simplement bien, contrairement aux habitudes sauvages des Nord-Américains. Sauvages ? Cela n’avait rien à voir avec ceux que les leurs appelaient honteusement des sauvages, et qui, pour eux, étaient les meilleurs hommes du monde, sans parler des femmes. Ils étaient tous deux, à leur manière, féministes avant la lettre, sans le savoir. Un jeune homme et un grand-père exceptionnels, et c’est un peu pour ça qu’ils s’entendaient à merveille. Pour eux, les vrais sauvages n’étaient par les Amérindiens, mais les saccageurs de la terre, de la planète, entre autres ces Américains qui se croyaient tout permis dans ce qu’ils traitaient comme une colonie, riche territoire soumis à tous les envahisseurs : honte quotidienne pour eux, sujet constant de révolte intérieure.

     Grand-père avait une fille, ma tante Virginie, de l’âge de Jonas, le beau survenant, comme lui grande, magnifique, travailleuse et pleine de santé. Quand les deux se rencontrèrent pour la première fois, ce fut de part et d’autre comme l’explosion d’un geyser en plein désert. Jonas avait connu des femmes dans ses nombreuses pérégrinations, c’est entendu, mais jamais d’une beauté aussi éclatante que Virginie. Jonas et Virginie, un espoir de terre promise en ces lieux encore à habiter, à fertiliser, à ensemencer de sa semence à lui, mais aussi de toutes les formes de vie végétale, animale… humaine plus qu’humaine.

     Après un mois, grand-père, le père de Virginie, qui voyait tout venir, se rendait bien compte de l’ardeur de Jonas au travail, aussi bien que de ses ardeurs amoureuses pour sa fille. Jonas faisait tout méthodiquement en y mettant une fougue juvénile incomparable. Ses déboisements et ses coupes de bois étaient des œuvres d’art : la manière de couper égal, les cordes de bois bien empilées, c’était à couper le souffle en un pays où l’on a tendance à tout faire à peu près. De même, dans la cour qu’il faisait à sa belle, tout était fait selon les règles splendides de la courtoisie des temps anciens : langage galant, courtois du chevalier pour sa dame. Chez un bûcheron québécois, il y avait de quoi être surpris.

     Mais au fait, d’où venait-il au juste ? Il ne l’avait jamais dit, personne ne le lui avait demandé. Son identité baignait dans une aura, un total flou artistique, dans les brumes de l’Atlantique nord, de la Bretagne celtique ou des grands dieux d’un Olympe oublié, et pourtant bien présent. Il y avait quelque chose d’imprécis, d’inachevé, de brumeux dans ce qu’on savait de sa vie, tellement qu’on finissait par n’en rien savoir, malgré toutes les choses qu’il avait contées de ses aventures à l’étranger, et qui ne servaient qu’à nourrir sa légende. Une légende à vingt ans. Quand même, se disait-on, il devait y avoir méprise. Mais on avait beau dire, l’impression persistait d’origines mystérieuses.

     Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer tante Virginie. Et pour cause. Elle a connu un destin digne des princesses de contes de nos grands-mères, ou des contes des Mille et une nuits et de l’Odyssée. Léda et le Cygne, c’est une chose, bien sûr, mais Jonas et Virginie s’approchent de la légende mythologique à leur façon.

     Jonas avait fait la grande demande à mon grand-père, qui se montrait très favorable au mariage. Virginie était aux anges. Tout va très vite dans cette histoire. Les noces ont lieu dans une petite église de rien du tout, le prêtre met tout son talent à rendre la cérémonie de la manière la plus solennelle possible, avec un discours à l’emporte-pièce qui contraste avec ce lieu monastique, sans orgues, ni chantre, ni chorale. Malgré cela, tout baigne dans une atmosphère de sacrement, de sainteté presque.

     La suite se joue de plus en plus en accéléré, comme si le temps était sorti de ses gonds. « The time out of joint ! » comme disait Hamlet. Les chastes époux sortent de la chapelle, saluent la maigre assemblée, embrassent le père et s’en vont dans la forêt. Ils marchent enlacés sous les grands pins, les feuillus touffus en ce matin de septembre humide, où le soleil commence à percer à travers le feuillage. On les voit s’éloigner, leur image s’estompe petit à petit dans un brouillard qui se lève et soudain tout s’efface, tout disparaît. Jonas et Virginie n’ont plus jamais été revus…

     Mon grand-père ne s’en est jamais remis. C’est pourquoi je ne l’ai pas connu, car il s’évapora lui-même dans la nature, peu de temps après la disparition mystérieuse de sa fille et de son gendre dans la forêt de la Haute-Mauricie qu’il croyait connaître comme le creux de sa main, mais qui, au bout de sa brève vie, de ses même pas soixante ans, lui avait ravi les êtres les plus chers. Sans doute les a-t-il rejoints dans l’Éden magnifique…

Michel Lord