N°21 – Jérôme et Fanny

Aimé Craquelin

     Une fois n’est pas coutume, nous publions aujourd’hui avec un grand retard. Encore est-ce mardi, car minuit n’a pas sonné. Peut-être vous demandez-vous, cher lecteur, ce qui peut bien expliquer une telle exception à notre coutumière ponctualité ? Nous accuserons lâchement l’auteur de la présente nouvelle : Aimé Craquelin, voilà le coupable ! Ce fringant professeur d’histoire, passionné pour la nouvelle, et qui pratique une forme de néo-réalisme urbain et un rien décadent, nous avait promis la correction de son texte pour hier soir. Notre talentueux illustrateur lui-même, Pablo, s’est acquitté de son saisissant dessin sans connaître le fin mot du conte. Enfin, ne pinaillons pas : que sont ces quelques heures devant l’Histoire de la Nouvelle française, qui s’écrit sous nos yeux ?

     Jérôme et Fanny est un récit fort divertissant, celui d’une soirée catastrophe – ou presque –, d’une rencontre pénible entre deux êtres que tout paraît séparer, mais dont chacun nous attache par sa mélancolie, ses mouvements d’humeur et ses résolutions imprévisibles.

Mimy la Gapette

 

JÉRÔME ET FANNY

À Paul-Élie

     Jérôme Beulin et Fanny Fenucci marchaient côte à côte dans une rue lugubre de la Courneuve, et chacun d’eux était agité de sombres pensées.

     – Mais quel ringard, je te jure, se disait Fanny. Regarde-moi comme il est sapé ! Qu’il soit obèse, ce n’est pas sa faute – encore qu’il ferait bien d’arrêter les chips et la limonade ! – mais pourquoi faut-il qu’il porte ce petit costume étriqué, une chemise à pois, et cette cravate ridicule à motifs ballons de football, cravate qui, de plus, est trop large et nouée trop court ? Et puis franchement, quelle tête patibulaire !

    – C’est bien ma chance d’être tombé en panne le jour où je sors une pépée, pensait Jérôme. Moi, je suis galant, je vais la chercher en caisse devant chez elle au Bourget, pour l’amener au cinoche à Paris, et voilà-t-y pas que ma bagnole me lâche en pleine nationale 2, à l’angle de la rue Rateau. Rateau ! voilà qui est de bon augure ! La Courneuve by night, c’est d’un romantisme ! Échevelé, dirais-je, si mon crâne était moins nu ! Remarque que, pendant que je me fais des cheveux, elle en aurait plutôt pour deux, ha ha ha ! Mais quelle drôle de coiffure pétard ! Way back in the 80’s ! Et puis, elle est plutôt maigrelette. Je n’avais pas remarqué ça, à la soirée de Jocelyne. C’est du 0% de matière grasse ! Voilà qui concorde magnifiquement avec mes projets de régime ! Et maintenant, il faut trouver un taxi, car on ne va tout de même pas traverser Aubervilliers à pied !

     – J’aurais jamais dû lui donner mon numéro, à ce paumé ! Je dirais à ma décharge que, à l’anniversaire de Jocelyne, l’ambiance était sympa : il y avait la musique, les danses, le stroboscope, l’alcool. Quand ce type a renversé son verre de champagne sur ma jupe, je l’ai trouvé drôle. Il se confondait en excuses, et se sentait si mal que j’ai dû l’apaiser, en lui faisant valoir que le champagne était, peu ou prou, incolore, et ma jupe largement imperméable. Et puis là, il commence à me parler de son boulot d’informaticien, dont je n’avais que faire, et à me proposer des petites pizzas. Si j’avais su que tout cela me mènerait au coup de la panne en pleine banlieue glauque, je serais restée tranquillement au pieu à faire les mots croisés de Télé 7 jours !

   Leurs visages crispés témoignaient de leur embarras. De longues minutes passèrent sans qu’aucune parole ne fût échangée. Leurs ombres longeaient des murs fissurés, couverts de tags énormes, illisibles et colorés, et des chats, échappés de quelque poubelle remplie à déborder, croisaient leur chemin en pressant le pas. Un taxi passa, que Jérôme héla à grands moulinets de bras. « Nous voilà sauvés ! » plaisanta-t-il, en essuyant les gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. Fanny ne desserrait pas les lèvres, mais considérait ce taxi avec soulagement, car la marche avait endolori ses pieds chaussés de hauts talons. Jérôme demanda au chauffeur de les conduire au cinéma Pathé de la Villette, où l’on jouait Pirates des Caraïbes 4 : la fontaine de jouvence ; mais Fanny fit valoir qu’elle était fatiguée, qu’avec cette maudite panne la séance de vingt heures était déjà commencée, et que celle de vingt-deux heures s’achèverait à minuit ; or elle avait le lendemain matin un rendez-vous professionnel important, où il s’agissait d’arriver en forme.

     – Allons plutôt boire un café, dit-elle.

     – No problem, on n’a qu’à aller au café de la Musique, c’est dans le même coin.

    Confortablement installés à une table du vaste établissement parisien, ils commandèrent des cocktails. Jérôme, qui était assis à la gauche de Fanny, plutôt qu’en face d’elle, tentait de faire naître la conversation.

     – C’est quoi, Fanny, tes passions, dans la vie ?

     – Moi ? Je n’ai pas de passion, pourquoi ?

    – Moi, c’est le foot. J’adore. Mon équipe préférée, c’est le Real Madrid. J’espère que ça ne te choque pas, car ce n’est pas une équipe française, ha ha ha ! Remarque, il y a deux français dans la sélection : Benzema et Diarra. L’honneur est sauf, ha ha ha !

     – Tu sais, moi, je m’en fous, tu peux aimer ce que tu veux.

     À ces mots, Jérôme sentit ses forces décupler. Il croyait y déceler une discrète invitation à l’amour. Désinhibé par le cocktail à base de rhum – car il était fort timide de caractère, pour tout ce qui avait trait aux femmes – il s’imagina qu’il ne pouvait se soustraire à la probable attente de son interlocutrice, qu’il devait prendre une initiative d’homme, que la galanterie l’y forçait, que toute autre attitude serait hautement désobligeante. Sans crier gare, il se jeta sur elle, l’étreignant de ses formidables mains d’ours, et baisant longuement sa bouche. « Qu’est-ce qui lui prend, à ce taré ? » pensa Fanny ; mais elle ne le repoussa point, parce qu’elle craignait de causer un scandale public, et parce qu’elle estimait impossible de faire subir un affront direct à cet homme qui semblait la désirer. De plus, la sidération où elle se trouvait l’empêchait de dire ou de faire quoi que ce fût. Un grand Noir, qui passait par là, vêtu d’un costume de coutil jaune, s’arrêta pour contempler ce curieux couple. Se sentant observé, Jérôme desserra son étreinte et resserra sa cravate. Fanny, que tout en Jérôme repoussait, avait pourtant tiré de la pression de ses lèvres sur les siennes un singulier plaisir, purement mécanique, engendré par le contact des épidermes et des muqueuses ; et elle s’en voulait d’avoir éprouvé ce trouble.

     – Allons nous promener le long du quai de la Marne ? proposa Jérôme.

    Fanny n’avait aucune envie de se promener, mais de nouveau, elle n’eut pas le cœur à refuser. « De toutes façons, à dix heures et demie sonnantes, j’annoncerai que je dois me rentrer, quoi qu’il advienne. »

     – Dis-donc, tu es drôlement direct avec les femmes, toi alors ! lui dit-elle, tandis qu’ils empruntaient le pont de la rue de l’Ourcq pour rejoindre le quai de l’Oise. Il y en a eu beaucoup, comme ça, qui ont subi tes assauts ?

     – Je ne sais pas, euh… je ne me souviens plus.

     « Il ne se souvient plus ! mais quel ballot ! » pensa-t-elle.

     – Et toi, quelles sont tes passions ? demanda Jérôme.

     Mais il s’aperçut qu’il avait déjà posé cette question, et s’empressa d’en trouver une autre :

     – Dans quel domaine travailles-tu ?

     – Moi, je suis verbicruciste.

     – Tu veux dire cruciverbiste ?

    – Ah non : le cruciverbiste, c’est celui qui essaie de résoudre un problème de mots croisés. Le verbicruciste, c’est celui qui compose les grilles et qui écrit les définitions.

      – Ah, c’est rudement intéressant, ça !

    – Tout dépend dans quel sens tu prends le mot intéressant, car c’est payé au lance-pierre. Faut que je trouve autre chose, à côté.

     Il eut soudain l’idée de rechercher quel lien pouvait exister entre les mots croisés et sa propre passion pour le football.

     – Connaître le foot, ça peut être très utile pour créer éventuellement des grilles de mots croisés thématiques !

     Il se creusa la tête pour trouver en quoi les mots croisés pouvaient bien, en retour, être utiles à la pratique du football, mais aucune idée ne lui vint.

    À ce point de leur conversation, ils avaient atteint le quai de l’Oise. Ils y trouvèrent une bande de cinq jeunes gens de mauvaise mine.

    – Eh toi, le gros, viens ici ! et toi, la pouffiasse ! cria leur chef, sous les ricanements des autres.

    – Tu me traites pas de pouffiasse, sinon je vais t’écraser la gueule, pauvre connard !

     Surpris par l’aplomb de la jeune femme, et occupés qu’ils étaient à allumer une cigarette de haschisch, ils les laissèrent poursuivre leur route.

    – J’admire ton courage, mais tu as commis une imprudence, Fanny, remarqua Jérôme. Ils étaient nombreux, et il n’y a ni balustrade, ni garde-corps, le long de ce quai. Ils auraient pu aisément nous précipiter dans l’eau.

     – J’avoue que j’ai eu peur qu’ils nous suivent et nous embêtent. Mais c’est sorti tout seul.

   – Il fait bon, n’est-ce pas ? Il y a un petit vent d’été. Et que penses-tu du gouvernement ? Pour ma part, je le déteste. Tous des voleurs !

     Fanny ne savait que répondre. Elle était abstentionniste par paresse. Elle avoua que, si elle avait voté, c’eût été peut-être pour le parti majoritaire, mais qu’elle se fût décidée au dernier moment, dans l’isoloir.

     – Le jour des dernières élections, raconta-t-elle, s’animant soudain, j’étais avec Jocelyne, et nous avions la flemme d’aller au bureau de vote. Elle votait ordinairement pour l’opposition, et moi, qui ne m’intéresse guère à la politique, mais qui ai pour amie Mme Riou, adjointe au maire de ma ville, j’entrevoyais la majorité avec quelque sympathie. J’ai dit à Jocelyne : toi et moi, abstenons-nous, ça fera une opération nulle, ce qu’elle a accepté.

    – Dommage que Jocelyne n’ait pas voté néanmoins, à ton insu ! ç’aurait été une voix de plus contre ces malandrins, ha ha ha !

    Une nouvelle fois, le silence se fit. Jérôme ne trouvait plus matière à colloque. L’eau du canal de l’Ourcq lui suggéra un souvenir, auquel il s’accrocha :

    – Quand j’étais au lycée, il y avait dans mon école un petit reste de la forêt de Bondy, avec une mare aux canards, ombragée par des saules et des bouleaux. J’aimais bien m’y rendre, de temps à autre. Alors, je me tenais au bord de la mare, et je me mettais à pousser des coin-coin sonores. À ce signal, tous les canards s’avançaient pour faire cercle autour de moi, et ils m’écoutaient avec un vif intérêt. Quelle scène étrange, en vérité ! J’étais jeune, alors.

     Il rit de bon cœur à ce souvenir, que Fanny écoutait avec une moue. Quand ils parvinrent au square de la place de Bitche, Jérôme proposa :

     – Et si on entrait dans le parc, pour prendre l’air.

     – Mais nous prenons déjà l’air en marchant !

     – Oui, c’est vrai, avoua-t-il vaincu. Car il avait pensé s’asseoir avec Fanny sur un banc, et poser la main sur sa cuisse, afin de tester sa réaction.

     Onze heures sonnèrent au clocher de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe.

  – Onze heures ! Cette fois, il faut vraiment que je file, dit Fanny avec empressement.

     Et, tournant à gauche dans la rue de Crimée, elle pressa le pas pour gagner le métro Laumière.

     – Attends, je vais te raccompagner en tax ! Tu ne vas pas prendre le métro à cette heure-ci !

      – Et pourquoi pas ?

     – Mais non, je t’assure !

     Il insista tant et si bien qu’elle accepta son offre. À la Caisse d’épargne de l’avenue Jean-Jaurès, Jérôme voulut s’arrêter pour tirer un peu d’argent au distributeur de billets. Il y introduisit sa carte de crédit, mais sa demande de cent euros fut refusée.

     – Malheur, pensa-t-il ! je suis encore en rouge.

     Et le rouge de la confusion lui monta au visage. Il tenta de tirer cinquante euros, qui lui furent accordés cette fois.

     – Seigneur, je l’ai échappé belle !

      Dans le taxi de retour, le projet de poser sa main sur la cuisse de Fanny lui revint à l’esprit, mais il n’osa plus le mettre en œuvre : l’aventure du distributeur de billets avait paralysé son élan. « J’aurais besoin d’un whiskey » pensa-t-il.

     Le taxi parvint rapidement au Bourget, rue Anatole-France, où se trouvait le studio de Fanny. Quand celle-ci fut sortie de la voiture et l’eut remercié, elle avança vers la grille de son immeuble, dont elle composa le code. Par la fenêtre, Jérôme hasarda : « À bientôt ? » ; elle se contenta de sourire et de saluer de la main. Jérôme commanda au chauffeur de poursuivre sa route jusqu’à Levallois-Perret, où il partageait un appartement de deux pièces avec Patrick Lebague, son colocataire et ami. « Ma bagnole, je m’en occuperai demain. »

     Patrick, vieux célibataire à barbe blanche et à fortes lunettes de myope, le reçut en pyjama et pantoufles.

     – C’était comment ? demanda-t-il.

    – C’était bien, très bien même. Pas mon genre de fille, mais une soirée agréable. Elle n’a pas beaucoup de conversation, on est obligé de meubler. Et puis je l’ai embrassée.

   – Quoi, embrassée ? Petit veinard ! Pendant que moi, je regardais un talk-show débile, môssieur embrassait ! Voyez-vous ça ! Alors ? prochaine étape ?

   – Nous verrons bien.

   – Tu la rappelles demain, sans doute ?

   – Ah non, c’est maintenant à elle de me rappeler. J’ai fait l’effort d’aller vers elle ; à présent, la balle est dans son camp. Je ne vais pas lui courir après, moi. D’ailleurs, le phénomène est bien connu : je te fuis, tu me suis. Alors je laisse venir. En toutes choses, il faut laisser du temps au temps. Et puis songe un peu aux implications, à ce que dirait ma mère si cette relation allait trop loin, trop vite… En outre, tu sais, elle n’a pas de métier stable, cette fille-là. Il faudrait qu’elle se trouve une situation, avant de pouvoir envisager une relation sérieuse. Ce ne serait pas trop tôt, d’ailleurs, à son âge. Elle a tout de même trente ans ; et moi, à trente-quatre, je t’avouerai que j’aspire à un peu plus de jeunesse. Je ne ferme pas la porte, comprends-moi bien ; je t’ai dit que cette soirée était agréable. Mais les conditions d’un rapprochement réel doivent être réfléchies.

     Patrick Lebague semblait surpris par le discours de son ami, mais il ne sut que répondre.

     – Tu prendras une bière ? proposa-t-il.

     – Non, donne-moi du whiskey.

     – Nous n’avons plus de whiskey.

     Jérôme s’étira, bâilla, et délassa ses souliers. Il prit en main la télécommande du téléviseur, changea plusieurs fois de chaîne, s’arrêta à un match de football, et lança à son camarade, affairé dans la cuisine à vider un paquet de chips dans une assiette :

     – Bon, qu’est-ce que tu as comme bière ?

Aimé Craquelin

N°20 – La petite papetière

François Coppée (1842 – 1908)

     Combien de rues, d’avenues François Coppée en France ? On trouve même à ce nom un restaurant, à Paris, boulevard Montparnasse, et encore une école élémentaire dans le quinzième arrondissement. Mais qui lit encore son œuvre, combien savent même qu’il fut poète parnassien ? Nous sommes en mai, pour quelques heures encore ; voulez-vous quelques vers qu’il consacra à ce joli mois ?

En vain le soleil a souri ;
Au printemps je ferme ma porte
Et veux seulement qu’on m’apporte
Un rameau de lilas fleuri ;

Car l’amour dont mon âme est pleine
Retrouve, parmi ses douleurs,
Ton regard dans ces chères fleurs
Et dans leur parfum ton haleine.

     Cela vous paraît désuet ? charmant ? les deux à la fois, peut-être ! Mais sachez que François Coppée fut un des écrivains les plus célébrés de son temps ; que ses poèmes, son théâtre, rencontraient le plus beau, peut-être, des succès : le succès populaire ; qu’il fut élu à l’Académie française en 1884 ; qu’il eut quelque tendresse pour la Commune, à laquelle il consacra une pièce et un roman ; qu’il fut, hélas, antidreyfusard.

   Cinq recueils de nouvelles parsèment son œuvre. On y rencontre une bonne plume de conteur sentimental, quelque peu mélodramatique, moraliste à ses heures. Lors même que son récit est gai, il ne peut s’empêcher d’attendrir dans les chaumières, et il faut, pour le lire, se munir d’un petit mouchoir brodé, parfumé d’eau de rose.

     La petite papetière a paru en 1894 dans un recueil intitulé Contes tout simples. Témoignage d’un monde disparu, cette histoire nous touche encore par la justesse de l’esquisse psychologique. Il s’y croise des caractères passionnés, mais dont les passions, c’est là le drame, ne se rencontrent point, trop différentes qu’elles sont par leur objet, leur nature, leur rythme et leur intensité.

Lucienne Jarnou

 

LA PETITE PAPETIÈRE

 

     Dans le faubourg, – une rue assourdissante, populeuse, où, du matin au soir, les vitres tremblaient au fracas des camions et des omnibus, – tout le monde connaissait, estimait et respectait la petite papetière. Et l’on avait bien raison ; car il ne se pouvait rien voir de plus gentil que cette blondinette en robe noire bien ajustée, dans sa boutique si proprement tenue, quand elle pliait lestement les journaux du soir qui sentaient bon l’imprimerie toute fraîche. Je dis blondinette, je devrais plutôt dire roussotte ; car la chevelure, trop abondante pour être toujours bien peignée, tirait sur le cuivre, et, dans le joli et régulier visage, dont quelques taches de son piquaient le teint rose, deux yeux charmants étincelaient, couleur de noisette.

     Accorte, complaisante, aimable, comme il faut l’être dans le commerce, mais pas effrontée pour un liard, avec, dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de décent, c’était vraiment là un amour de petite papetière. Si vous aviez demeuré dans le quartier, je suis sûr que, tous les matins, en allant à votre atelier ou à votre bureau, vous vous seriez détourné de votre chemin afin d’acheter votre journal chez elle plutôt qu’ailleurs. Ils n’y manquaient pas, les jolis-cœurs, vous savez, les commis de magasin, les miroirs à farceuses, qui logent le diable dans leur porte-monnaie et ont, quand même, une cravate fraîche. Mais pas de danger que personne se risquât à dire un mot plus haut que l’autre à la jeune personne. Elle avait l’air bien trop comme il faut. Et puis le papa était toujours là, au fond, derrière le comptoir, le papa à demi paralytique, les mains un peu tremblantes, ayant, avec ses favoris blancs, son bonnet grec et son gilet de tricot, l’air confortable d’un concierge de maison à ascenseur.

     On savait, dans le faubourg, que le pauvre vieux, qui avait été autrefois garçon de recette chez un banquier et qui, depuis son attaque, ne recevait qu’un secours insuffisant de son ancien patron, aurait dû aller à l’hospice, sans sa brave et laborieuse fille. C’était elle qui le faisait vivre, qui le soignait tendrement, qui l’établissait, chaque matin, dans son fauteuil, avec du linge blanc, net comme torchette, et qui entretenait chez lui l’illusion d’être un bourgeois, un homme établi. Car, bien qu’elle fît tout à la maison, elle répétait aux voisines : « Si vous saviez combien papa m’aide !… comme il m’est utile ! » La vérité, c’est que, les trois quarts du temps, il tournait ses pouces.

     Mais lorsque entraient des clients pas pressés, des gamins de l’école demandant un sou de plumes de fer, ou la rôtisseuse d’en face, une bavarde à qui il fallait vingt minutes pour choisir un agenda, la petite papetière les faisait servir par le bonhomme, qui s’en acquittait lentement, maladroitement, en s’appuyant aux meubles. Et, pour qu’il ne soupçonnât pas alors la ruse délicate, sa fille feignait d’être très occupée et disait à la pratique : « Vous voyez, sans papa, je ne m’en tirerais pas… aujourd’hui surtout que j’ai à classer tous mes bouillons de la semaine, pour les hebdomadaires. »

     Vous pensez bien qu’une adorable petite papetière comme celle-là, qui avait atteint ses vingt ans aux dernières giroflées, n’aurait pas eu de peine à trouver un amoureux ; et, bien entendu, pour le bon motif. Mais voilà. Elle était trop fine, trop « demoiselle », pour se contenter du monde, assez vulgaire, du faubourg. Un garçon étalier, qui lui achetait, tous les jours, la Lanterne, fit sa demande et fut éconduit. C’était pourtant un gars superbe, ayant du bien chez lui et qui songeait à s’établir ; mais son tablier souillé de sang fit horreur à la fillette, habituée à ne manier que de menus objets très propres, et qui éprouvait un plaisir instinctif à toucher du papier blanc.

     Elle découragea aussi, mais avec douceur et sans avoir l’air d’y toucher, l’amour timide et respectueux dont brûlait pour elle le fils de l’épicier du numéro 24.

     Il s’appelait Anatole, et, malgré son nez retroussé et son air nicodème, il était plein d’imagination, il ne rêvait que d’explorations lointaines et d’héroïques aventures. Tous les huit jours, il venait à la papeterie prendre le Journal des Voyages, à cause des truculentes images qui représentaient le combat d’un lion et d’un rhinocéros, ou bien un serpent boa absorbant, en pleine forêt vierge, un gentleman vêtu de coutil, avec son casque de liège, ses bottes et sa carabine à deux coups. En acquérant un « Repas d’anthropophages », il fut foudroyé d’amour par la jolie papetière. Mais elle ne répondit point à sa flamme, comme on dit dans les opéras, ne parut même pas s’en apercevoir, et le triste Anatole dut se borner à l’admirer silencieusement, quand elle lui donnait, le samedi matin, une « Chasse aux morses sur une banquise » ou un « Sacrifice humain au Congo ».

      Donc, le cœur de l’aimable fille n’avait pas encore parlé, lorsque, un matin, elle vit entrer dans sa boutique, pour y prendre une feuille à cinq centimes, un grand et maigre garçon, aux cheveux incultes, tout de noir vêtu, très râpé, l’air un peu braque, mais avec des yeux de diamant noir et le sourire d’un jeune dieu.

     Et la petite papetière eut le pressentiment soudain qu’elle allait être très malheureuse.

     Il revint chaque jour, jetant un sou et un regard à la pauvre fille. Mais elle sentait bien qu’il la regardait sans la voir.

     Elle voulut savoir qui il était, et elle apprit, par la fruitière, qu’il habitait dans une mansarde, au sixième étage d’une maison des environs, d’une maison tranquille, où l’on refusait les enfants, les chiens et les pianos. Elle sut, en outre, qu’il venait de recevoir congé, attendu qu’il passait une partie de ses nuits à se promener de long en large en hurlant des vers, en sa qualité de poète dramatique, et que désormais le propriétaire était décidé à introduire dans tous ses baux, comme cas rédhibitoire, l’exercice de cette profession, la considérant comme aussi funeste pour un immeuble que les états à marteaux.

     Jusque-là, disons-le, la petite papetière s’était peu intéressée à la littérature. Les confiseurs ont horreur des sucreries ; les marchands de journaux n’en lisent aucun. Mais, dès qu’elle fut amoureuse, elle parcourut les feuilles, dans l’espoir d’y trouver le nom de cet homme aux yeux de flamme, qui entrait tous les jours dans sa boutique, sans qu’elle pût jamais obtenir de lui autre chose qu’un sourire de politesse, de ce beau dédaigneux, qui lui avait si profondément troublé le cœur.

     Et elle le trouva, ce nom, elle le retrouva, chaque matin, à la fin de bien des pages qui lui firent de la peine, car le poète publiait alors obscurément, dans un journal peu répandu, un roman-feuilleton, où ce pauvre diable qui logeait au premier en descendant du ciel, et dont la redingote montrait la corde, ne parlait, tout naturellement, que de courtisanes folles de luxe et de duchesses à trente quartiers.

     Et, chaque fois qu’il entrait dans la boutique pour acheter son journal d’un sou, la pauvre fille était maintenant encore plus malheureuse et n’osait même plus souhaiter qu’il fît attention à elle, dans la crainte d’être méprisée.

     Cela dura des mois, de longs mois. Car le poète logeait toujours dans le quartier. Il avait trouvé, au fond d’un jardin, un réduit d’où on ne l’entendait pas vociférer ; et le nouveau propriétaire le tolérait là, à peu près comme il eût permis à son autre locataire, le marchand de vin, de laisser jouer du cor de chasse dans sa cave. Cela dura de longs mois, plus d’une année, pendant laquelle la romanesque petite papetière rêva beaucoup, soupira souvent, et même pleura quelquefois sur son oreiller.

     Puis le poète déménagea, ne revint plus. Elle en eut un gros chagrin et ne le dit à personne. Du temps passa encore. Elle se consola un peu. Son père, qui sentait venir sa fin, lui conseillait de se marier. Mais aucun homme ne lui plaisait. Le vieillard mourut. Elle resta toute seule, avec sa tristesse, et, comme certaines blondes à peau très fine, se fana de bonne heure, eut assez vite presque l’air d’une petite vieille.

     Enfin, un jour, – oh ! plus de douze ans s’étaient écoulés, – elle apprit, par les journaux, que son client d’autrefois venait de faire représenter, avec éclat, un grand drame en vers au Théâtre-Français, qu’il était désormais riche et célèbre. Et elle en fut comblée de joie, dans son bon cœur.

    L’Illustration publia le portrait du triomphateur, rajeuni par le succès, beau comme jadis, superbe. Elle contempla la gravure avec mélancolie et elle venait de le suspendre, non sans un peu d’orgueil intime, à son étalage, lorsqu’elle vit arriver son ex-admirateur, Anatole, qui n’avait point fait le tour du monde et était devenu tout simplement, par droit de succession, l’épicier du numéro 24. Aujourd’hui, marié et père de famille, l’homme au nez retroussé ne se souvenait plus de sa passion pour la petite papetière et ne venait plus chez elle que pour acheter le Journal des Voyages, car il avait conservé son ancien goût.

     Elle eut l’espoir que l’épicier remarquerait le portrait de l’Illustration, qu’il aurait entendu parler du drame applaudi, de l’auteur fameux en un jour, qu’elle pourrait rappeler à Anatole que cet auteur avait été leur voisin, dans le temps, qu’il venait chaque matin prendre un journal chez elle… Et, tout en causant, – oui, maintenant qu’elle était presque une vieille femme, – eh bien ! elle aimerait à confier à ce témoin de sa jeunesse enfuie que le glorieux poète l’avait rendue rêveuse autrefois et lui avait inspiré un sentiment. Et cet aveu serait pour elle une grande douceur.

  Mais le maniaque Anatole, entré brusquement dans la boutique, prit silencieusement son journal – dont la première page représentait, ce jour-là, le shah de Perse faisant empaler son conseil des ministres – et, jetant deux sous sur le comptoir et un bref bonjour à la marchande, il s’en alla.

    Alors la petite papetière poussa un gros soupir ; et personne n’a jamais su son secret.

François Coppée