N°19 – La Galette

Louis-Gabriel Montoya

     Nous retrouvons aujourd’hui un écrivain « maison », qui n’avait pas écrit de nouvelles depuis quelques mois, occupé qu’il est à composer son premier roman. Pourquoi avoir interrompu cet opus magnum pour retourner à la petite forme ? « Parce que, ma chère Fantine, vous me disiez manquer de texte pour cette fois » répond le brave Montoya, toujours prêt à offrir ses bons offices littéraires.

     Et pourquoi donc une galette ? Là encore, laissons parler l’auteur : « Il me fallait écrire, vite, une histoire ; et comme j’étais tout entier plongé dans une autre – l’action de mon roman en cours –, je ne savais où puiser une idée. La nouvelle de Maupassant, Les Rois, m’est alors revenue à l’esprit, et je me suis proposé de fabriquer, très artificiellement, une nouvelle histoire à partir de celle-là, en écrivant, phrase par phrase, le contraire de ce que disait cet admirable modèle. C’est ainsi qu’au lieu de : « Ah ! (…) je crois bien que je me le rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre ! », j’ai écrit, sans savoir le moins du monde où me mènerait ce début : « Ah ! j’imagine ce que pourraient être nos petits déjeuners, ma tendre amie, quand nous serons réunis ! » Au lieu d’un passé, un futur, au lieu d’un souper, un petit déjeuner, et de la tendresse au lieu de guerre, c’est ma foi une entrée en matière comme une autre. Mais alors que j’avais follement projeté de continuer ce procédé tout au long du récit, ce modeste matériau initial me requit, exigea que l’on s’occupât de lui. Cette phrase fit naître la suivante, et ainsi de suite… après quatre paragraphes, j’avais toute l’histoire en tête. Encore y trouve-t-on quelques références aux Rois de Maupassant, que le lecteur s’amusera, peut-être, à relever. »

     Mais n’y a-t-il pas, dans cette histoire, une autre source d’inspiration ? « Vous voyez juste, Fantine : je me suis souvenu d’Owen Wingrave, d’Henry James, de l’accusation de lâcheté portée par la jeune Kate contre le héros, et de l’acte de bravoure que celui-ci se sent obligé d’accomplir, pour la contredire. Mon Gaël Monsagnac est, en quelque sorte, un moderne Owen, mais c’est au-devant d’un ministre, et non d’un spectre, qu’il s’élance – ce qui n’est pas toujours mieux. »

     Certains, peut-être, seront-ils choqués par le cynisme du finale ? « Je n’ai pas su résister à cette fantaisie, quelque peu gauloise, et dont l’évidence s’imposait à ma plume. Peut-être y trouvera-t-on l’idée diffuse que telle est la nature profonde de l’homme ; peut-être n’y verra-t-on d’autre message que le goût de la farce. »

Fantine Briochard

 

LA GALETTE

À Bechara El-Khoury

     « Ah ! j’imagine ce que pourraient être nos petits déjeuners, ma tendre amie, quand nous serons réunis ! Ils seront royaux, par ta seule présence. Tous les ors de la République en terre étrangère, qui ne sont pas les moins luisants, pâliront devant l’or de ta chevelure. Oui, l’or naturel et vainqueur d’une reine éteint celui qu’à grand peine et à grands frais nos élus s’emploient, depuis deux siècles, à faire briller. Ma Restauration, c’est toi. »

     Gaël Monsagnac écrivait à sa maîtresse Florine Condeyras, un matin de juin 2006, tout en déjeunant, dans son lit, d’une vaste tartine beurrée, qu’il trempait, défiant les conventions, dans un bol de café au lait ; et le beurre, subitement chauffé par le breuvage, fondait, s’y échappait en petits filaments dorés.

     « Peste soit du Quai d’Orsay qui m’envoya à Ulan-Bator, où je m’ennuie, de toi et de tout. Les jours, pourtant, sont remplis à ras-bord : de réunions chez l’ambassadeur en cocktails à  l’Institut culturel français, d’une conférence qu’il donne à un article qu’il gribouille, d’une leçon de français qu’il organise à la rencontre de quelque officiel mongol, l’attaché culturel a peu de temps à mettre, dans son agenda, à la colonne Rêverie. Mais cette colonne imaginaire chapeaute et envahit toutes les autres. Je suis donc un diplomate rêveur, un orateur, un fonctionnaire, un rédacteur encore et toujours rêveur.

     « Et mes rêves, c’est vers toi, Florine, qu’ils vont. Ce matin, le goût du beurre que j’ingurgite me rappelle celui de l’immense galette qui fut servie chez l’ami Cascarimy, il y a cinq mois maintenant, lors de notre première rencontre. Ce dîner avait bien mal commencé : en tendant le bras pour saisir la cruche d’eau, j’avais laissé tremper la manche de ma veste dans la saucière à mayonnaise. Fugaku Onishi, le compositeur, me signala discrètement cet impair, l’index mollement pointé vers ma manche, le sourire enchanté. Alors je regardai ma manche, puis je le regardai lui d’un air qui voulait exprimer plus de gratitude que de confusion ; il fit un petit signe de la tête en riant, d’un de ces charmants rires nippons qui dédramatisent les ridicules d’autrui, et je fis en retour ce même petit signe de la tête en riant du même rire. Te souviens-tu de cela, toi qui prétends ne pas avoir la mémoire des anecdotes ? Te rappelles-tu au moins l’étrange façon dont tu me cherchas querelle, ce soir-là, sur la politique, quand il fut dit que je travaillais aux Affaires étrangères ? »

     À ce point de sa lettre, Gaël Monsagnac cessa d’écrire, et ses yeux quittèrent l’écran de son ordinateur portable pour errer au plafond. Se remémorer son aventure, c’était une manière de se relier à son amie, d’enjamber les milliers de kilomètres qui le séparaient de Paris, pour retrouver son adorable petite tête blonde, son mince corps enveloppé dans une robe vichy bleu ciel, parfumée d’ylang, de rose et de musc, dans un ensemble beige de chez Courrèges, ou simplement dépouillé de tout ornement pour se donner à lui avec passion. Lentement, sans lassitude, avec un plaisir toujours égal, il revit en pensée le dîner de leur première rencontre.

     Ce soir-là, on tirait les Rois chez Pierre Cascarimy, son camarade de lycée, devenu en quelques années l’un des principaux collectionneurs de tableaux que comptait Paris. Après un solide repas, auquel onze convives firent justement honneur, car la chère était délectable, fut présentée à la petite société, au milieu d’exclamations admiratives, une galette comme on n’en avait jamais vu, préparée tout exprès par le grand pâtissier Gendron, brillante de croûte, craquante de pâte, incomparable par la tendresse de sa frangipane et de dimensions jamais atteintes. Il se trouva que Gaël eut la chance de tomber sur la fève – la chance ou, par certain côté, la malchance, car il fut mis dans la rude nécessité de se choisir une reine. Il ne connaissait pas Florine depuis plus de deux heures, et quoiqu’il eût une folle envie de la prendre pour reine, de ceindre son front d’une couronne de papier, puis de l’enlever aux yeux de tous et de disparaître avec elle pour toujours, il estima, en diplomate et en homme du monde, que le seul choix possible était celui de Madeleine M., en raison de leur vieille amitié, et parce qu’elle était l’aînée des quatre célibataires présentes.

     Florine Condeyras prit-elle ombrage de n’avoir pas été choisie ? C’est ce qu’il crut d’abord, lorsqu’il l’entendit incriminer vertement son métier… mais il avait renoncé dès longtemps à comprendre quelles motivations animent les femmes dans ce qu’elles disent ou ce qu’elles font.

     – Et vous, Monsieur, à quoi passez-vous vos journées ? avait-elle demandé tout soudain.

     – Je suis diplomate, en charge de questions culturelles.

    – Ça ne m’étonne pas ! Depuis le début de ce dîner, vous échangez bon nombre de paroles avec nous tous, vous nous faites parler de sujet très divers, vous sondez nos opinions, mais il est impossible de connaître la vôtre sur quelque sujet que ce soit.

    – Interrogez-moi sur mes idées, et je vous répondrai du mieux que je pourrai, c’est promis !

    – Vous arrive-t-il d’être en désaccord avec la position du gouvernement, telle que votre fonction vous oblige à la défendre ? Eh bien ? vous gardez le silence… Je crois qu’un peu de sincérité s’impose, puisque la présente réunion n’a rien d’officiel : peut-être reconnaîtrez-vous que la raison d’Etat, cent fois par jour, vous contraint de taire toute objection morale. Et cette tendance vous retient de suivre votre instinct dans la vie. Toujours il vous faut penser à ce que dictent la bienséance, l’intérêt supérieur de la nation, ou plus fréquemment l’intérêt médiocre de l’exécutif en place.

     Gaël Monsagnac sourit à cette algarade et répondit tranquillement :

     – Mais la raison d’Etat n’est pas toujours une totale déraison. Il arrive même, par hasard, qu’elle s’accorde avec la morale.

   – Il y a autre chose que je reproche à votre corporation, comme à celle des politiciens, reprit Florine : la tendance à ne jamais dire les choses de façon directe. Toutes ces circonvolutions blessent la vérité ; parler de discussion franche pour évoquer un profond désaccord, de flexibilité du travail pour cacher pudiquement la croissante précarité de l’emploi, de loi du marché quand la loi véritable et cruelle est celle du profit… tous ces euphémismes, toutes ces rondeurs vous habituent, à votre corps défendant, à vivre dans la compagnie du mensonge.

   – Je vous trouve… très franche, Mademoiselle, et votre opinion m’intéresse beaucoup !

    – Tenez ! N’y a-t-il pas un dossier, qui ressortirait à votre domaine, et dans lequel la position de la France heurterait votre conscience ?

    – Voyons… Si j’étais certain que cette conversation restât secrète, je dirais qu’il en existe plusieurs. L’absence d’Israël à l’Organisation Internationale de la Francophonie, par exemple, alors que ce pays compte une plus grande proportion de francophones que certains autres, pourtant membres, comme le Laos ou l’Égypte. Mais vous savez, nous ne pouvons pas faire grand-chose : la France, quoiqu’elle soutienne cette candidature, n’est pas seule à décider…

    – Eh bien, si vous avez du courage, téléphonez donc à votre ministre pour lui signaler votre préoccupation.

   – Comment, maintenant ? Mais vous n’y pensez pas ! Je n’appelle pas mon ministre à dix heures du soir, moi ! À moins d’avoir affaire à un incident majeur par son importance et par son urgence…

    – Et pourquoi pas ? Dites-lui que cela vous est cher, que vous en faites une affaire de principe, et que la France devrait, à vos yeux, peser de tout son poids pour remettre à l’ordre du jour la question.

     Alors le jeune Monsagnac fut pris d’un coup de folie. Il voyait bien que le défi lancé par sa belle voisine avait pour but de le séduire ; et lui, qui ne désirait rien d’autre que de la conquérir, se souvint des romans de chevalerie, de ces héros de jadis, prêts à braver tous les dangers pour servir leur dulcinée. Il s’empara donc de son téléphone cellulaire, et l’assemblée médusée l’entendit demander, d’une voix pleine d’autorité, le ministre Douste-Blazy.

     – Monsieur le ministre, pardonnez-moi de vous solliciter à une heure si tardive, mais il s’agit d’une question de première importance. Je me nomme Monsagnac, je suis au Quai d’Orsay sous la responsabilité de M. de Beaugency… Oui, c’est ça, aux affaires culturelles… Je sais bien que ce n’est pas la voie hiérarchique, mais l’urgence me porte à m’adresser directement à vous… Pourrais-je vous rencontrer demain matin ?… Je ne peux pas vous dire tout de suite ce qui m’amène, il y a du monde autour de moi… À neuf heures à votre bureau ?… J’y serai, monsieur le ministre… Je vous remercie…. Au revoir, monsieur le ministre.

     Parmi les convives, certaines mines étaient hilares, d’autres incrédules :

     – Tu nous as bien fait marcher, il n’y avait pas plus de ministre que d’Empereur de Cochinchine au bout du fil ! plaisanta Chavaudray, le peintre.

     Mais Pierre Cascarimy, qui connaissait le fond d’impétuosité de son ami, et qui savait de quels coups d’éclat il était capable pour une femme, paraissait consterné :

   – Sans doute une mouche tsétsé t’aura piqué lors de ton récent voyage en Tanzanie. On a brisé des carrières pour des fantaisies moins grandes que la tienne !

     – Eh bien, si c’est brisé, c’est brisé ! nous n’allons pas nous ronger les sangs, alors que le champagne pétille si joyeusement dans nos verres, et que cette galette blonde émoustille un appétit qu’on croyait vaincu pour longtemps ! répondit Gaël, l’air crâne.

     Le lendemain, en se dirigeant vers le ministère, le jeune homme croyait marcher au supplice. Dans l’imposant bureau du ministre, il se sentait écrasé par les portraits d’hommes illustres, suspendus aux murs tendus de velours ciselé, les admirables pièces de mobilier national, les bronzes séculaires. Après l’avoir entendu plaider la cause d’Israël au sein de la francophonie, Philippe Douste-Blazy prit une expression renfrognée.

     – Et c’est pour cela que vous m’avez appelé hier soir à dix heures et demie ? Vous avez perdu l’esprit, jeune homme ! D’abord, cette question relève de Mme Girardin, ministre déléguée à la francophonie.

   – Oui, mais c’est auprès de vous qu’elle est déléguée. J’ai pensé qu’une intervention de votre part… aurait plus d’influence.

     – Mais vous imaginez que l’influence peut déjouer le règlement d’une institution internationale de cet ordre ! Cinquante-quatre États sont membres de l’Organisation ; il faut l’unanimité de ces cinquante-quatre pour admettre un nouveau membre. Tant que le Liban s’oppose, je pourrais remuer ciel et terre que cela ne servirait à rien.

    – Mais peut-être… la France aurait-elle les moyens d’engager avec le Liban un dialogue discret, à ce sujet ? Entre francophones, on peut bien se comprendre.

    – Vous êtes un jeune diplomate, Monsagnac. Vous apprendrez qu’il y a un temps pour tout, sous le soleil ; un temps pour obtenir des faveurs, un temps pour consolider les liens. Avec le Liban, la France possède en ce moment de bien plus puissants intérêts que ceux dont vous faites mention. Mais qu’est-ce qui vous pousse si éperdument vers cette cause, au point de bouleverser le protocole ?

    – Je ne sais, le sentiment d’une injustice, sans doute. Et puis j’ai grandi dans une famille pentecôtiste, et mon père a toujours hautement révéré le peuple de la Bible, qu’il tient pour nos ancêtres en esprit. Or quoique je sois aujourd’hui fâché avec toute religion, j’ai gardé le respect des ancêtres.

   – Je suis catholique, Monsagnac. Mais ce qui guide mon action, ce n’est pas l’intérêt du Saint-Siège, c’est celui de la France seule.

     – Je sais, monsieur le ministre. »

     Malgré cet échange peu prometteur, et dans des conditions qui seront révélées dans un instant, Gaël avait obtenu cette promesse : « Je vais voir ce que je peux faire. » Et quoique rien ne se fît de décisif en la matière, le jeune homme fut récompensé de sa témérité. Il obtint de Mlle Condeyras un premier rendez-vous, puis un deuxième, et l’idylle s’engagea.

     Au souvenir de ces jours heureux, le visage du jeune homme s’empourpra, son cœur battit plus fort. Il reprit la rédaction de sa lettre :

     « Mais ce que tu ne sais pas – car tu ne connais qu’une partie de l’histoire dont tu es l’héroïne –, c’est la façon dont s’acheva mon rendez-vous chez le ministre, au lendemain de notre dîner d’épiphanie. Il est ma foi grand temps que tu apprennes ce morceau :

     « Un silence pesant s’était abattu sur le fastueux bureau, car je voyais bien que le ministre me prenait pour un mufle ou un fou. Je réfléchissais aux moyens de briser la glace, car entre nous, la température psychique fléchissait drastiquement. M. Douste-Blazy consulta sa montre ; puis d’un air déjà distrait :

     – Est-ce tout ?

    – Monsieur le ministre, je dois vous faire une confidence. Si je vous ai appelé hier, si je vous suis venu voir aujourd’hui, c’est pour répondre à un défi.

    « M. Douste-Blazy leva bien haut ses sourcils.

     – Un défi ?

     – Oui, c’est idiot, c’est… c’est une histoire de femme.

     « L’œil du ministre s’alluma, et un large sourire barra son visage.

     – Que diable ne le disiez-vous ! Une femme, donc, Jésus Marie Joseph ! voilà qui est bien. Nous sommes français, jeune homme, et l’amour passe la raison d’État. Eh ! il faut que vous soyez rudement ensorcelé, pour avoir commis cette folie !

    – Oui, je l’avoue : cette jeune personne est d’une rare beauté, et je ne rêve que de la posséder. Hier soir elle me jugeait sans courage, incapable de défendre mes idées ; j’ai vu dans cette provocation une épreuve initiatique, une épreuve d’amour.

    – Je suis cardiologue, ne l’oubliez pas ! je comprends les choses du cœur. Enfin, faites attention, tout de même : la sentimentalité se perd chez beaucoup. Je vais à mon tour vous faire une confidence : avant que vous ne me révéliez le fin mot de l’affaire, j’avais douté de votre aptitude à la carrière diplomatique. Trop atypique, me disais-je, trop idéaliste ; bon pour le militantisme associatif. Je comptais appeler Beaugency pour lui parler de vous – défavorablement, dois-je l’avouer. Mais le courrier du cœur me passionne. Dites à cette jeune beauté : le ministre va voir ce qu’il peut faire. Et tenez-moi au courant, n’est-ce pas ? À présent, vous devez avoir faim, je vous vois blême, exténué. Peut-être ne refuserez-vous pas un petit déjeuner à mes côtés ?

    « Voilà donc comment je fus invité, ce samedi 7 janvier 2006, à la table du ministre, en compagnie de trois diplomates grisonnants, à face boudeuse. Et voilà comment le romantisme ministériel me sauva d’une rétrogradation, ou plus probablement de l’infâme placard. Comme au temps de Berlioz, où diable la sensibilité va-t-elle se nicher !

     « Tu sais la suite : comment le ministre me rappela trois mois plus tard pour me proposer la Mongolie, son assurance que j’y trouverais un peuple attachant et ami de la France, ce qui, ma foi, n’est pas faux, et sa promesse de proposer mon nom pour Londres au bout de deux ans. Je n’ai pas su dire non ; quand on se voue à la diplomatie, il faut admettre de voir du pays.

     « Lorsque cette lettre te trouvera, compte six jours et tu me verras débarquer chez toi : je suis en congé du 15 au 30. En attendant, je t’embrasse et t’adore, chère fleur des champs. Ah, qu’il me tarde de reprendre avec toi mes petits déjeuners ! C’est tellement mieux qu’un ministre ! »

     Gaël Monsagnac s’étira, bailla, but ce qu’il lui restait de café. Puis il se tourna vers la jeune attachée tchèque qui avait partagé sa nuit, pour récolter d’elle un dernier baiser avant de commencer le travail du jour. Elle referma le roman policier qu’elle lisait pour l’instant et le posa sur sa table de nuit.

Louis-Gabriel Montoya

N°18 – Un homme providentiel

Aurélien Scholl (1833 – 1902)

     « Il fut un temps où les bêtes parlaient ; aujourd’hui elles écrivent. » Aurélien Scholl, l’une des fortes têtes du Second Empire et de la IIIème République, est l’auteur de cet aphorisme. En voici un autre : « Une affaire superbe : achetez toutes les consciences au prix qu’elles valent et revendez-les pour ce qu’elles s’estiment. »

    Nous avons déjà rencontré la silhouette d’Aurélien Scholl au numéro 12 d’Onuphrius : il prenait une glace au Café Napolitain, boulevard des Capucines, en compagnie d’Albéric Second et d’Arsène Houssaye, et « éclatait en saillies ». Scholl, c’est l’esprit de Paris à la Belle Époque, les théâtres, la presse, les cafés, les duels, la gouaille et l’esprit, mais surtout « la manière de s’en servir ».

     Chroniqueur au Figaro, puis à la Justice, il fondera ses propres journaux : le Nain jaune en 1863, puis le Quotidien de Paris en 1884, titre qui, dans cette première incarnation, perdurera cinquante-quatre années. On lui doit de nombreuses comédies, qui firent la joie du Gymnase, de l’Odéon ou des Variétés ; des recueils de chroniques, de satires, de portraits et de « types » parisiens, des romans, des nouvelles. En voici une, tirée du recueil mal nommé Le Roman de Follette (1886), où l’on trouve des textes de genres très divers, du croquis animalier (Un drame dans une cage) au fait divers (Infanticide), traités l’un et l’autre sur le mode de l’ironie mordante, mais non sans compassion quant au second, du mélodrame pour jeunes personnes sages (L’Idiote, La Religieuse) au conte exotique, surréaliste avant l’heure (Rouge, blanc et noir).

     Un homme providentiel, où l’auteur souligne le relief que peut prendre, au milieu de la monotonie provinciale, un événement inhabituel, illustre bien sa verve et son goût de la farce : outre la chute, excellemment cocasse, on notera les patronymes bouffons dont sont affublés certains personnages, maître Rognonet, Mlle Prépotin de Jambenville. Maupassant peut bien aimer la farce dans le récit, le plus pittoresque des noms qu’il offre à un personnage ridicule est peut-être celui de Mme Oreille, dans Le Parapluie ; mais Oreille est un véritable patronyme français – la vraisemblance est sauvée – quand Jambenville ressortit tout entier au burlesque.

     Terminons cette présentation avec un dernier aphorisme d’Aurélien Scholl : « Non, je ne crains pas la mort. Seulement, je trouve que la providence a mal arrangé les choses. Ainsi je préférerais de beaucoup qu’on enterre mon âme et que ce soit mon corps qui soit immortel. » Souhaitons que l’on déterre bien vite « l’âme » de Scholl, en donnant à redécouvrir son œuvre.

  Zéphyrin Z. Zamaretto

 

UN HOMME PROVIDENTIEL

Type de province

     Une petite ville de l’Ouest, dont la population ne dépasse pas seize mille âmes, fut un matin mise en émoi par la disparition d’un des négociants les plus honorablement connus de la localité. Un homme de cinquante ans, riche, ayant longtemps occupé des fonctions municipales, M. Bourimel, attendu pour dîner par sa famille, n’était pas rentré chez lui. Trois jours se passèrent sans qu’il fût possible de savoir ce qu’il était devenu. Les conjectures allaient leur train. On parlait de ruine, de suicide ! mais le notaire prouva que jamais la situation de M. Bourimel n’avait été meilleure.

     Dans la ville habitait un jeune homme absolument insignifiant, M. Anténor Dujardin. C’était un petit gommeux, niais, poseur, qui portait des vestons trop courts et des petits chapeaux aux bords presque invisibles. Fils d’un ancien avoué, il avait dû renoncer, pour cause d’incapacité, à succéder à son père ; du produit de la vente de l’étude et des économies de l’officier ministériel décédé, un conseil de famille avait constitué à Anténor huit ou neuf mille francs de rente, qui suffisaient à entretenir son oisiveté. On le voyait, de midi à trois heures et de huit heures à minuit, faisant tranquillement sa partie de piquet dans le petit salon du café militaire. Il y prenait deux fois par jour sa demi-tasse, fumant sa pipe d’écume de mer, noire comme l’ébène, et n’élevant la voix de temps à autre que pour dire à son chien : Couchez là, Rambler !

     Rambler bâillait de toute la largeur de sa gueule, s’étirait lentement sur ses quatre pattes, poussait un gémissement comme pour dire qu’il s’embêtait ferme, et, finalement, allait se coucher sous la banquette.

     Peu après la disparition de M. Bourimel, Anténor Dujardin, muni de son permis de chasse, parcourait des terrains marécageux situés à proximité de la ville, quand, tout à coup, Rambler se mit à humer le vent et tomba en arrêt.

     – Ici, Rambler ! cria Anténor.

     Mais le chien lança un aboiement aigu et saccadé.

     – Quelle piste a-t-il éventée ? se demanda Dujardin.

     Rambler répondit avec des cris plaintifs.

     – Décidément, il y a quelque chose…

     Et Anténor s’avança avec précaution jusqu’à un bouquet de joncs qui poussait au bord d’un fossé. Il aperçut alors dans l’eau boueuse un cadavre, à moitié submergé, et, malgré une horrible blessure à la tête, il n’eut pas de peine à reconnaître M. Bourimel.

     Pareille émotion n’avait pas encore troublé l’existence monotone d’Anténor. Il prit sa course vers la ville, et arriva tout essoufflé chez le procureur impérial, auquel il fit part de sa découverte.

     Une heure après, toute la ville était en mouvement. La justice se transporta sur le lieu où se trouvait le cadavre de M. Bourimel, qui fut ramené dans une voiture. Une enquête fut ouverte.

     – Monsieur, dit le juge d’instruction à Anténor Dujardin, vous allez être premier et peut-être unique témoin dans cette affaire.

    – Je le sais, répondit Dujardin d’un ton qui, déjà, laissait percer une certaine importance.

     – La justice compte sur vous !

     – Elle peut y compter.

     À partir de ce jour, Anténor devint le héros de la ville. Tout le monde l’abordait pour le presser de questions.

     – Comment le cadavre était-il placé ?

     – La tête était presque sous l’eau, n’est-ce pas ?

     – Les habits étaient en désordre ?

     – Il y a eu une lutte sans doute entre M. Bourimel et l’assassin ?

     – Ils étaient peut-être plusieurs ?

     – Un si brave homme !

     – Un père de famille !

     Les questions et les exclamations se pressaient dru comme grêle. Anténor répétait du matin au soir la même histoire, sans jamais se lasser.

     – J’étais parti le matin pour tirer les bécassines… Arrivé au marais de la Poudrière, je me mis à côtoyer le Fossé-Renaud, quand, tout à coup, Rambler tomba en arrêt au bord de la mare… Je l’appelle ; il n’obéit pas. Je m’avance… et figurez-vous mon émotion…

     – Ah ! monsieur Anténor !

     – Ce pauvre M. Bourimel, les jambes raides, la tête fendue…

     – Quelle horreur !

     – Je suis revenu en courant à la ville.

     – Vous avez bien fait.

     – Et j’espère qu’on finira par découvrir les assassins.

     Depuis ce jour mémorable, on ne désigna plus Anténor Dujardin que comme « le monsieur qui a découvert le cadavre du Fossé-Renaud ».

     La police arrêta peu après, dans un cabaret borgne, deux matelots espagnols en état d’ivresse. On trouva sur l’un d’eux la montre de M. Bourimel. Se voyant pris, ils avouèrent que, ayant rencontré sur la route un bourgeois qui leur parut calé, ils l’avaient attaqué pour le dépouiller. Ils s’étaient partagé une somme de cent trente francs dont M. Bourimel était porteur, plus sa montre, sa chaîne et deux anneaux ; puis ils avaient traîné le corps de la victime jusqu’à la mare où Rambler l’avait dépisté sous les joncs.

     Les assassins comparurent devant la cour d’assises de X.

    Le journal de la ville fit un portrait soigné du témoin cité à la requête du ministère public.

     Le rédacteur disait :

     « M. Anténor Dujardin, dont la déposition doit peser si lourdement sur les accusés, est un jeune homme d’une grande distinction. »

     À l’appel de son nom, un frémissement parcourt tout l’auditoire…

     Dujardin, entièrement vêtu de noir, prête serment avec une grande dignité et raconte les faits relatés dans l’acte d’accusation.

     Le président lui dit avec bonté :

     – La cour vous félicite, Monsieur, du sang-froid et de l’énergie dont vous avez fait preuve dans cette circonstance. Sans vous, sans votre intervention presque providentielle, nous aurions peut-être un chapitre de plus à ajouter à l’histoire des crimes impunis. Vous avez rendu service à la société, Monsieur, et la société vous remercie.

     Les deux matelots furent condamnés, l’un à mort, l’autre aux travaux forcés. À la sortie du palais, une foule sympathique et émue s’ouvrit respectueusement pour livrer passage à Anténor Dujardin.

     Il fut nommé vice-président du cercle de la ville et président honoraire de la Société des sauveteurs.

     Les dames et les demoiselles se l’arrachèrent ; et, un beau matin, maître Rognonet, notaire, le prit à part et lui fit entendre qu’il pouvait demander, sans encourir le risque d’un refus, la main de mademoiselle Prépotin de Jambenville ; trois cent mille francs de dot en terres !

     Quelques châtelains du voisinage s’émurent de voir une Jambenville devenir simplement madame Dujardin, mais le curé leur répondit en levant les yeux au ciel :

     – C’est lui qui a découvert le cadavre de M. Bourimel. La Providence l’a choisi pour son œuvre de justice.

     Et tout le monde s’inclina.

     Une fois riche et père de famille, Dujardin devint rapidement adjoint du maire ; il n’y eut pas de concours d’orphéons, pas de régates, pas de comice agricole, sans que Dujardin fût commissaire ou, au moins, membre du jury.

     Il se trouva enfin un préfet qui demanda la croix pour Anténor. Sa lettre se terminait ainsi :

     « M. Dujardin est une des hautes notabilités du département. Il jouit de l’estime de tous ses compatriotes et de la considération générale. C’est un de ces citoyens modestes et consciencieux qui honorent le pays où ils ont vu le jour. Dans une affaire qui eut jadis un grand retentissement, M. Anténor Dujardin a joué un rôle des plus honorables. C’est lui qui a découvert le cadavre du Fossé-Renaud ! »

     Chaque fois qu’un étranger traversait la ville, on lui montrait la cathédrale, la tour Saint-Firmin, le nouveau bassin – et Anténor Dujardin.

     – Vous voyez bien ce monsieur-là, qui se promène sur le cours ?

     – Oui.

     – Vous ne devinez pas qui cela peut être ?

     – Ma foi ! non.

     – Eh bien !… c’est M. Dujardin.

     – Qu’est-ce que c’est que cela, Dujardin ?

     – Vous ne vous rappelez pas l’affaire Bourimel ?… Cet homme assassiné par deux matelots espagnols… il y a une quinzaine d’années ?

     – Ah ! oui, je me rappelle vaguement…

     – Eh bien, c’est ce monsieur qui a découvert le cadavre !

     Anténor porte sa gloire avec dignité. Il se sait illustre et ne triomphe pas outre mesure de la situation. Madame Dujardin a toujours fait mettre sur ses cartes de visite : née de Jambenville. Ce rappel de médaille suffit à son juste orgueil. Elle adore son mari, qu’elle regarde comme un héros, et il la traite avec les plus grands égards.

     Elle va de temps en temps passer quelques jours à Nantes, chez une de ses tantes, et à Bordeaux, chez son beau-frère. Là, on peut l’entendre quelquefois dire à ce public nouveau : « Mon mari était parti pour aller tirer des bécassines. Tout à coup, son chien se mit à hurler… M. Dujardin s’avança résolument, et alors… les cheveux s’en dressent sur la tête, il aperçut un cadavre horriblement mutilé, la figure couverte de sang, les jambes raides… »

     – Ah ! Madame ! quel tableau !

     La bonne Jambenville est toujours fière de son petit effet.

     Anténor est chevalier de la Légion d’honneur, maire de X…, entouré des respects de la population, et le pauvre Rambler s’est éteint sur un peu de paille dans un coin de la remise.

     C’est pourtant lui qui avait découvert le cadavre !

Aurélien Scholl