N°31 – Les Bottes de Cendrillon ; Le Petit Chaperon Rouge

Jeanne Thilda (1833 – 1896)

Le Petit Chaperon Rouge

  Jeanne Thilda (née à Bruxelles en 1833, morte à Paris en 1896) est le pseudonyme de Mathilde Kindt, épouse, puis divorcée  d’Arthur Stevens (interdit en France, le divorce fut prononcé en Belgique !) – elle serait la Madame Forestier de Bel-Ami et Baudelaire fut un des familiers du couple.

  Critique d’art sous le nom de Jean (Gil Blas), de Thilda (La France), elle laisse un recueil de poésies (Les Froufrous, 1879) et deux romans : L’Amant de carton (1863), Madame  Sosie (1867). Nouvelliste, elle a publié deux recueils : Pour se damner (1883, 190 p., vingt-et-un textes, dont Les Bottes de Cendrillon), paru dans la collection « Contes Gaillards et Nouvelles Parisiennes » ; et Péchés capiteux (1884, 350 p., trente-et-un textes, dont Le Petit Chaperonrouge).

  Tout au long  de ses  nouvelles, qu’on qualifiera de sentimentales, les rapports hommes-femmes apparaissent souvent bien troubles ; la femme se montre très libre dans sa conduite, les diktats de la morale chrétienne qui prévalent dans les récits de la fin du XIX° siècle sont mis à mal au travers d’une liberté de sujets et de ton tout à fait réjouissante. Qu’on en juge par ces sujets de nouvelles, qui plaisantes, qui dramatiques : une femme accepte d’être la maîtresse d’un homme parce qu’il l’a cravachée ; une femme avoue à son amant qu’elle ne peut lui donner plus grande preuve d’amour que de la tromper ; un homme découvre que sa femme… aboie ! Qu’on en juge encore par ces extraits : « Je t’ai dit que je t’aimais parce que tu es jeune, j’ai oublié d’ajouter que je t’adore parce que tu es bête. » « Elle avait laissé tomber à ses pieds son grand  manteau de fourrures, et restait devant lui, complètement nue dans son  impudeur suspecte. – Viens, dit-il d’une voix rauque, viens vite… – Non… je suis venue te dire adieu. »

Les Bottes de Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge : nul doute que les textes interpelleront par un  titre qui fait référence à des contes des plus célèbres – avec  en outre, pour le premier, une collusion entre  deux contes qui n’ont aucun rapport entre eux.

  Le fait n’a rien d’étonnant, quand on connaît l’histoire de la nouvelle.

  Dès  le début du XIX° siècle en effet, et encore pendant  tout le XX°, se manifeste l’intention chez un grand nombre de nouvellistes (comme chez  beaucoup de romanciers) de reprendre les sujets ou les personnages des textes connus de tous,  qui  ont traversé les siècles, en leur donnant une tout autre signification, soit en restant fidèle à l’esprit de l’œuvre, soit en s’en écartant. Une telle pratique, dont on ne parle jamais quand on aborde la question de la nouvelle, se révèle être un hommage évident au passé, et indiscutablement une manière originale  de susciter la curiosité du lecteur.  Dans l’histoire du genre des deux siècles, les exemples abondent : Le Plus bel amour de Don Juan, Don Juan vieux, Le Fils de Don Juan, Don Juan au Paradis, Don Juan aux Enfers, La Misanthropie de Don Juan, Monsieur Cendrillon, Cendrillon dans son ménage, Le Tombeau de Madame Barbe-Bleue, Le Sixième mariage de Barbe-Bleue, Madame Veuve Barbe-Bleue, Le Petit-fils du Petit Poucet, Le Cousin de Petit-Poucet, Monsieur Paul et Mademoiselle Virginie…, Le Petit Chaperon bleu, La Veuve du Prince charmant, Pierre Robinson et Alfred Vendredi, Robinson Freddy Crusoé, La Fille du Chat Botté…

  Thème et variations : nous sommes là en pleine  fantaisie littéraire. Habituellement plaisante, celle-ci  prend,  chez Jeanne Thilda, une coloration des plus noires : deux histoires d‘amour, cruelles, qui finissent bien mal.

  Mais laissons au lecteur le plaisir de les découvrir…

                                                                             René Godenne

LES BOTTES DE CENDRILLON

C’était en plein été. Une volupté chaude palpitait au milieu d’un cadre de fleurs follement étalées ; les alouettes sortaient des blés avec des cris d’allégresse, et les roses s’en donnaient à cœur joie, remplissant les chemins et les parterres de leur parfum troublant.

La villa tout entière se blottissait dans les fleurs comme pour s’y enfouir et se faire oublier.

Pourtant, chaque matin apparaissait à une fenêtre l’adorable tête d’une femme blonde à cheveux courts, très frisés. Ses yeux de bleuet pâle luttaient encore contre le sommeil ; elle riait aux mille roses qui venaient effleurer son charmant visage et lui souhaiter la bienvenue ; elle les cueillait, et les jetait, avec des cris d’oiseau heureux, à quelqu’un qu’on ne pouvait voir.

Peu de temps après, deux jeunes gens sortaient, se tenant par le bras ; le plus âgé des deux, un homme de vingt-six ans, brun, avec des yeux de velours roux, avait pour son compagnon des attentions passionnées, pleines d’enfantillages exquis ; le plus jeune, qui ressemblait furieusement à la jolie femme aux roses, marchait avec un air crâne, tout à fait drôle dans son costume de gamin, sa casquette d’où sortaient des cheveux d’or, et ses bottes qui lui montaient jusqu’aux genoux.


La villa tout entière se blottissait dans les fleurs comme pour s’y enfouir et se faire oublier.

Pourtant, chaque matin apparaissait à une fenêtre l’adorable tête d’une femme blonde à cheveux courts, très frisés. Ses yeux de bleuet pâle luttaient encore contre le sommeil ; elle riait aux mille roses qui venaient effleurer son charmant visage et lui souhaiter la bienvenue ; elle les cueillait, et les jetait, avec des cris d’oiseau heureux, à quelqu’un qu’on ne pouvait voir.

Peu de temps après, deux jeunes gens sortaient, se tenant par le bras ; le plus âgé des deux, un homme de vingt-six ans, brun, avec des yeux de velours roux, avait pour son compagnon des attentions passionnées, pleines d’enfantillages exquis ; le plus jeune, qui ressemblait furieusement à la jolie femme aux roses, marchait avec un air crâne, tout à fait drôle dans son costume de gamin, sa casquette d’où sortaient des cheveux d’or, et ses bottes qui lui montaient jusqu’aux genoux.

***


Oh ! ces bottes ! elles étaient si petites et si mignonnes qu’elles eussent chaussé un enfant de dix ans ; elles couraient côte à côté, heureuses de se sentir libres dans cette campagne verte ; elles sautaient, bondissaient sans crainte des cailloux et des branches ; elles se trouvaient si fières d’emprisonner délicatement les tendres pieds qui, eux aussi, semblaient des pétales de rose !

Et le bonheur, un bonheur envié par les anges et par les hommes, planait sur ces deux têtes d’amoureux ; ils se pendaient l’un à l’autre avec des appellations passionnées, se regardant  dans les yeux avec extase ; et tout cela finissait par des baisers, des baisers toujours, un chapelet d’ivresses égrenées sans fin ; les caresses succédaient aux caresses, comme si ces affamés d’amour eussent eu à se dépêcher de s’aimer en prévision d’un malheur prévu.

Parfois, à l’approche d’une voiture, à l’arrivée d’un passant, ils pâlissaient, se serraient l’un contre l’autre, se reprenant d’une étreinte plus folle, presque douloureuse ; puis ils riaient, tout émus, et se regardaient longtemps, des larmes plein les yeux.

À ce moment-là, les petites bottes se tenaient très tranquilles ; il fallait les tendres discours du jeune homme brun pour qu’elles se décidassent à retrottiner avec confiance.

***

Un jour, tout s’écroula ; une chaise de poste vint s’arrêter devant la grille ; un monsieur, l’air dur, avec les cheveux grisonnants, en descendit, accompagné d’un commissaire de police, ceint de son écharpe.

Alors, on entendit dans l’intérieur des cris et des sanglots déchirants. Une voix faible s’élevait suppliante, des accents de colère tombaient dans le silence comme des coups de marteau frappant sans relâche ; puis le monsieur reparut, traînant une femme échevelée qui se tordait les mains en accusant le ciel.

Ce matin-là, elle avait un peignoir flottant, des fleurs de pourpre restaient piquées dans ses cheveux fauves ; des mules de satin, deux ailes de cygne, remplaçaient les petites bottes ; on eût dit une rose blanche arrachée de sa tige par une main furieuse.

Le commissaire contenait le jeune homme ivre de fureur et poussant des cris de rage impuissante ; tout à coup il se tut, haletant, dompté ! Dans le jardin, elle lui parlait, elle l’appelait, le nommant sa vie et son espérance, lui disant adieu en ce monde, le suppliant de ne pas chercher à la venger ; puis, bientôt la voix de l’amoureuse désolée se perdit dans le bruit des roues, s’éteignit tout à fait.

Alors l’amant resté seul ne pleura plus. Il sortit de la maison, pressant fiévreusement contre lui les bottes de sa chère Cendrillon, le seul objet qu’il emportât dans sa fuite ; il referma la grille avec un gémissement sourd, et, après avoir collé ses lèvres sur la serrure qui avait gardé son bonheur, il disparut dans le chemin.

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Il y a quelques jours, à la salle des Ventes de la rue Drouot, en visitant les objets d’art, les tableaux de maître, les riches épaves des cocottes tombées, les ustensiles des pauvres arrivés à l’extrémité dernière, on découvrait un sombre coin où l’on avait jeté une paire de bottes froissées et meurtries.

Elles se tenaient serrées l’une contre l’autre, honteuses et tristes. Couvertes de poussière, les jolis talons presque déformés, elles gisaient là, toutes mignonnes, dans ce lamentable cimetière d’objets sans nom, de loques dépareillées, de friperies bizarres ! elles n’attendaient plus rien du sort. Quel pied eût pu s’y glisser ?

Si le marquis de L… fût entré dans cette salle, peut-être eût-il reconnu la chaussure de conte de fées ; mais il est sombre et sévère, et ne va plus aux ventes depuis qu’il dit partout que sa femme est malade, en Italie.

Vous vous souvenez de la marquise, n’est-ce pas ? L’an dernier, tout Paris lui faisait la cour, et le chroniqueur mondain d’un grand journal parlait chaque jour de ses toilettes merveilleuses et de son sourire enchanteur.

À la prison Saint-Lazare, dans ce lieu résumant à lui seul tous les cercles de l’enfer du Dante, il y a une jeune femme pâle qui lui ressemble ; si vous la rencontrez, détournez les yeux de cette ombre désespérée à laquelle les vivants n’ont plus rien à dire ; gardez-vous de chercher à savoir si c’est là l’amoureuse adorable de la fenêtre des roses, le gamin rieur qui courait après les papillons et après l’amour, de toutes les forces de ses petites bottes.

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Requiescat in pace pour Cendrillon !

Jeanne Thilda



LE PETIT CHAPERON ROUGE

Il était une fois une fille de paysans qui se trouvait être la plus jolie pucelle que l’on pût voir ; elle avait la tournure d’une princesse avec de petits pieds tout mignons et des yeux de velours noisette qui riaient derrière un voile de cheveux d’or crêpelés ; elle courait dans les bois, les grands bois entourant la maisonnette d’une ceinture de feuilles ; et comme elle portait d’habitude un ruban ponceau tressé dans ses cheveux, on l’appelait le petit Chaperon Rouge.

Elle adorait le grand air et la liberté, la belle fille à chansons d’oiseaux, s’enivrait, les longs soirs d’été, des fleurs mourantes et des couchers de soleil de cuivre ; elle marchait comme si ses pieds ne pussent toucher à la terre, elle courait la prétentaine par tous les chemins offerts à sa fantaisie, sans se soucier du loup, du méchant loup qui croque les exquises promeneuses.

Des cortèges d’amoureux la poursuivaient dans la forêt, mais elle s’enfuyait à tire-d’aile et imitait les sifflets du merle sauvage pour dépister les dénicheurs de fille ; ses seize ans paraissaient sans trouble, et à ceux qui disaient : je vous aime, elle envoyait des roulades de rire, se souciant des vieux et des jeunes, des bancroches et des forts comme des moineaux de l’an dernier.

***

À côté de la ferme, il y avait un château où une vieille tante élevait, du mieux qu’elle pouvait, deux garçonnets, ses neveux, deux cousins, minces et fins comme des lames d’acier, avec une moustache naissante, des cheveux bouclés, une mine déjà fière et un cœur très tendre.

Gaston et Paul rencontraient souvent le chaperon rouge dans leur course folle après les lapins et les perdrix, et ils la suivaient aussi, se cachant un peu l’un de l’autre, rougissant fort quand ils se surprenaient embrassant une fleur que Claudine avait laissée tomber de son bouquet.

Comme ils étaient ainsi que deux frères, ils s’embrassaient en s’avouant qu’elle leur plaisait à tous deux, cette paysanne d’opéra-comique, coquette et délurée ; mais leur amitié avait le pas sur toutes es amourettes de ce monde.

– Bah ! disait Gaston, dont les dix-neuf ans avaient les belles certitudes de toutes les puissances, elle ne peut aimer qu’un de nous ; si c’est moi qui suis l’heureux, je te la cède.

– Et moi, répondait vivement Paul, plus raisonnable parce qu’il avait déjà vingt ans, si c’est toi qu’elle aime, je partirai chez mon oncle le chanoine, là-bas, bien loin, et j’y resterai tout un mois, puis je reviendrai guéri !

En attendant, l’amour chantait son antienne éternelle dans ces cœurs qu’envahissaient chaque jour l’amertume et la jalousie ; ils se précipitaient, les deux jeunes gens, dans les abîmes de passion dont parle le père Senant, quatrième supérieur général de l’Oratoire ; et que Dieu vous garde de sourire du père Senant, il a traité l’amour avec tous les respects qui lui sont dus.

Claudine écoutait plus volontiers les messieurs du château que ses autres galants : elle restait les yeux baissés, un sourire un peu narquois sur ses lèvres rouges, mais elle ne les rebutait point et acceptait volontiers le gibier que lui apportaient les deux cousins.

– C’est le corbillon que je vais porter à ma mère-grand, disait-elle en riant, et je vous assurer qu’elle préfère les lièvres et les perdrix à la galette et au pot de beurre.

Alors ce fut un massacre de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel ; on tuait les grives, les bécasses, les canards, les lapins, les lièvres, les chevreuils, les cerfs même, pour plaire à la rusée fillette ; la caille, l’alouette et le ramier sauvage tombaient dru comme grêle sous les infatigables fusils ; ils mettaient aux pieds de Claudine les oies, les pluviers dorés et les faisans, ces flammes volantes ; on dépouillait la forêt dans une tuerie qui commençait à l’aube pour finir à la nuit.

Ils rentraient au château, les deux enfants, harassés, farouches, les yeux rouges, sans se parler ; les fauvettes et les pinsons, éperdus au bruit de tant de poudre, entendaient aussi les sanglots qui sortaient des fourrés et les plaintes s’échappant de ces poitrines d’adolescents.

***

Un soir d’automne, alors que le crépuscule descendait lentement comme un voile de fines cendres, les deux cousins se trouvèrent tout à coup en face l’un de l’autre. Les chiens s’étaient élancés à la poursuite d’un chevreuil, et dans le grand silence du soir ils s’arrêtèrent appuyés sur leurs fusils, se regardant, le cœur éperdu de haine et pourtant traversé par l’amollissante amitié d’autrefois.

– J’aime Claudine, dit le doux Gaston, je l’aime et j’en veux faire ma femme.

– J’aime Claudine, répondit Paul vivement, et j’en veux faire ma femme ; c’est moi qu’elle préfère, elle me l’a avoué de matin.

– Cela ne peut être, reprit Gaston très pâle, car hier Claudine m’a juré qu’elle m’aimait.

Paul poussa un rugissement de fureur :

– Vous en avez menti, cria-t-il, vous êtes un lâche et un misérable.

Et violemment, avec des gestes de fou, chacun mit l’autre en joue, et les deux coups partirent à la fois.

Gaston, frappé à la temps, tomba sans pousser un cri ; un filet de sang coulait déjà sur le gazon.

Paul se jeta sur son cousin et lui arracha sa veste en cherchant le cœur de l’enfant ; le cœur ne battait plus. Alors il souleva dans ses bras le cher compagnon avec lequel il avait grandi, mit sur son épaule cette tête sanglante, afin qu’elle ne ballotât point, et prit sa course à travers bois, s’arrêtant pour essuyer le trou béant qu’il ne voyait plus dans l’aveuglement de ses larmes.

***

Le soleil se fondait dans l’horizon empourpré, les oiseaux se taisaient, pris par la langueur du soir, et sous  le velours des mousses qui tapissaient la clairière, une femme et un homme dormaient aux bras l’un de l’autre.

La fille, les cheveux d’or détachés, serrait encore contre elle la tête de l’amant qui avait jeté sa blouse sur les genêts du sol ; sous la grosse toile de la chemise, on voyait son cou de taureau, sa poitrine velue et ses bras où couraient de grosses veines pareilles à des cordes ; il ronflait, d’un ronflement inégal et sonore, et elle, la délicieuse et l’adorable, les yeux de velours fermés dans une volupté nerveuse, elle se soulevait par instants pour coller ses lèvres en fleurs sur la bouche ouverte du rustre.

Paul regardait, les cheveux dressés droits sur sa tête, il regardait éperdu, sas comprendre, puis tout à coup, avec un rire éclatant, épouvantable, il jeta le cadavre de Gaston sur les genoux du petit Chaperon-Ruge, dont tout l’être se tendait pour donner encore des baisers.

Jeanne Thilda

N°30 – La Peur

Rodolphe Töppfer (1799 – 1846)

     Le Genevois Rodolphe Töppfer est passé à la postérité comme l’inventeur de la bande dessinée moderne, un mode d’expression narrative qu’il appelait lui-même « littérature en estampes » et qu’il a théorisé en 1845 dans son Essai de Physiognomonie. La pratique du récit « icono-textuel », comme disent les théoriciens d’aujourd’hui, est liée chez Töppfer à un autre domaine essentiel de sa vie et de son œuvre, l’éducation. Grâce à la fortune de sa femme, il avait en effet ouvert à Genève un pensionnat où il mettait en pratique des idées pédagogiques en partie inspirées de son compatriote Rousseau, et la « littérature en estampes » revêtait à ses yeux une valeur éducative, autant qu’un fort potentiel satirique qu’il ne s’est pas privé d’utiliser contre ses adversaires lorsqu’il s’est lancé dans la vie politique de la cité, intégrée depuis 1815 à la Confédération helvétique. Son abondante œuvre « littéraire » au sens plus traditionnel du terme se divise en pièces de théâtre, également composées pour ses élèves, en une trentaine de récits de voyages illustrés par ses soins, en romans, en essais et en nouvelles, dont les plus significatives sont réunies en 1841 dans un recueil intitulé Nouvelles genevoises, avec une préface de Xavier de Maistre.

     La Peur, qui figure dans ce recueil, avait été prépubliée en 1833. Comme l’a bien compris Sainte-Beuve dans une notice qu’il publia sur Töppfer en 1848, il s’agit du « récit minutieux et dramatique d’une impression d’enfance ». En effet, on ne comprendrait rien à la crise quasi hallucinatoire que vit l’adolescent de quatorze ans, qui se retrouve isolé en pleine nature alors que les portes de la ville de Calvin se sont refermées à onze heures du soir, si l’on n’avait pas, en préambule, les souvenirs d’enfance du même personnage. Celui-ci, le « je » à la fois protagoniste et narrateur du récit, nous relate une expérience macabre qu’il fit à l’âge de six ans lors d’une promenade avec son grand-père : l’ayant perdu de vue à la suite d’un jeu de poursuite, il se retrouve soudainement en présence d’une « charogne », comme le locuteur du poème de Baudelaire portant ce titre. Ce cadavre de cheval instille dans l’âme de l’enfant – l’idée précise de l’inconscient ne s’étant pas encore cristallisée en cette première moitié du siècle – la peur la plus fondamentale qui soit, celle de la mort. Le décès du grand-père un an plus tard viendra encore accentuer cette terreur, d’autant que l’enfant peine à se représenter l’insensibilité des trépassés et songe, pour citer un autre poème des Fleurs du mal, que « les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs » au fond de leurs cercueils. Freud formulera plus tard dans son essai sur « l’inquiétante étrangeté » – Das Unheimliche – la théorie d’après laquelle les pires angoisses de l’adulte sont des terreurs infantiles refoulées qui reviennent le hanter, à la faveur de circonstances favorables, c’est-à-dire  « toutes les fois que l’absence d’une pensée, d’un sentiment ou d’un but précis leur ouvr[e] un libre accès dans son âme ». C’est bien ce que précise le narrateur de notre nouvelle, désormais assez mûr pour analyser, avec une précision presque clinique et une puissance évocatoire exceptionnelle, les ressorts intimes de cette émotion, que plusieurs spécialistes considèrent comme la plus archaïque, celle qui renvoie notre humanité à ses origines.

      Töppfer rend compte de l’aventure intérieure de son personnage avec autant de brio que Hoffmann, Poe ou Maupassant, sans l’adjuvant d’une intrigue complexe : tout au plus fait-il précéder cette descente aux enfers d’une déconvenue amoureuse qui serait banale si le narrateur ne suggérait un lien subtil entre le désir contrarié, la blessure narcissique et cette crise d’épouvante nocturne. Comme les trois grands maîtres précités, auxquels on pourrait ajouter Pouchkine, G.-A. Bécquer et Mérimée, Töppfer a choisi le cadre de la nouvelle pour enserrer le récit d’une expérience unique, décisive, un « tournant » ou mieux encore une parenthèse capitale ; en ce sens, comme le confirme l’explicit (« Cette crise me fit grand bien »), La Peur est la version miniature d’un Bildungroman, le récit d’une épreuve initiatique ouvrant les portes de l’âge adulte.

Michel Viegnes

 

LA PEUR

     Aux portes de la ville de Genève, l’Arve, torrent qui descend des glaciers de la Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les deux fleuves cheminent longtemps sans confondre leurs eaux ; en sorte que c’est un spectacle curieux, pour ceux qui n’y sont pas accoutumés, que de voir couler parallèlement dans un même lit une onde bourbeuse et des flots d’azur.

     La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près du pont où elles se réunissent, forme un petit delta, dont la base, large de quelques centaines de pas seulement, est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes, et arrosés au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du Rhône et qui les distribuent dans une multitude de rigoles qui s’entrecroisent. Quelques cultivateurs habitent seuls cette étroite plaine que termine un bois de saules, puis une grève stérile. C’est à l’extrémité de cette grève que les deux rivières se réunissent et courent s’encaisser entre des rochers vermoulus qui bornent l’horizon.

     Quoique voisin d’une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. À la vérité, quelquefois une bande joyeuse d’écoliers parcourt les rives du fleuve, et, séduite par cet attrait de liberté qu’offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j’ai parlé ; mais plus souvent on n’y rencontre que quelques promeneurs isolés, et plutôt de ceux qui aiment à se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. Il n’est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.

* * *

     J’avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant par la main mon aïeul. Nous marchions sous l’ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne, les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche.

     « Ils jouent, lui disais-je.

     – Non, mon enfant, ils vont par la plaine d’alentour chercher de la nourriture pour leurs petits, et ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer.

     – Où sont-ils, les petits oiseaux ?

     – Ils sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas.

     – Pourquoi ne les voyons-nous pas ?… »

     Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint l’extrémité de cette allée d’arbres que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr’ouverte, on apercevait au-delà quelques cyprès et des saules pleureurs ; mais dans le fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier pour un enfant, me frappa.

     « Qu’est-ce ? dis-je à mon grand-père.

      – Lis toi-même, me dit-il.

    – Non, repris-je, lisez, grand-père ; car il y avait dans l’impression que j’avais reçue quelque chose qui me rendait craintif.

    – C’est la porte du cimetière, me dit-il, l’endroit où l’on porte les morts. Cette inscription est un passage de la Bible :

HEUREUX CEUX QUI MEURENT AU SEIGNEUR ; ILS SE REPOSENT DE LEURS TRAVAUX, ET LEURS ŒUVRES LES SUIVENT.

     Cela veut dire, mon enfant…

     – Mais où est-ce qu’on les porte ? dis-je en l’interrompant.

     – On les porte dans la terre.

     – Pourquoi, grand-père ? Leur fait-on du mal ?

     – Non, mon enfant ; les morts ne sentent plus rien dans ce monde-ci. »

     Nous dépassâmes le portail, et je ne fis plus de questions. De temps en temps je retournais la tête du côté de la pierre blanche, rattachant à cet objet toutes sortes d’idées sinistres sur les morts, sur les sépulcres, et sur les hommes en manteau noir que j’avais souvent rencontrés dans les rues portant des bières couvertes d’un linceul.

     Mais le soleil brillait et je tenais la main de mon aïeul ; ces impressions s’affaiblirent devant d’autres, et quand nous eûmes atteint les bords du Rhône, la vue de l’eau, et surtout celle d’un homme qui pêchait, attirèrent toute mon attention.

     Les eaux étant basses, cet homme, chaussé de grandes bottes en cuir, s’était avancé au milieu du courant.

     « Voyez, grand-père, il est dans l’eau !

     – C’est un homme qui prend du poisson ; attendons un moment, tu le verras bouger dès qu’il sentira quelque chose au bout du fil. »

     Nous restâmes ainsi à le regarder ; mais l’homme ne bougeait point. Peu à peu je me pressais contre mon aïeul et je serrais sa main avec plus de force, car l’immobilité du pêcheur commençait à me paraître étrange. Ses yeux fixés sur le bout du fil, ce fil qui plongeait mystérieusement sous l’eau, le silence de cette scène, toutes ces choses agissaient sur ma frêle imagination, déjà ébranlée par la vue de l’inscription en lettres noires. À la fin, par une illusion bien ordinaire, mais nouvelle pour moi, le pêcheur me parut descendre la rivière, et le bord opposé se mouvoir en remontant le courant. Alors je tirai mon grand-père par la main, et nous poursuivîmes notre promenade.

     Nous longeâmes la rive sous les saules qui ombragent le sentier. Ils sont vermoulus, percés de pourriture ; une mousse vive rajeunit leur base, tandis que de leur tête décrépite s’échappent de flexibles branches qui s’abaissent sur le fleuve. Nous avions à notre droite le Rhône, à gauche les jardins dont j’ai parlé. La roue qui élève l’eau dans de petites auges, d’où elle retombe dans une rigole, m’intéressa beaucoup ; néanmoins, dans la disposition où j’étais, j’aimais mieux n’être pas seul à contempler l’immense machine tournante ; d’ailleurs le pêcheur était toujours là-bas, immobile. Enfin nous le perdîmes de vue, et nous arrivâmes à la grève qui termine la langue de terre. Mon grand-père me fit remarquer dans le gravier une foule de pierres plates et rondes, et m’apprit à les faire voler sur la surface de l’eau, en sorte que j’avais complètement oublié le portail, le pêcheur et la roue.

     Il y avait sur le rivage une petite anse remplie d’une eau claire et peu profonde. Mon grand-père m’invita à m’y baigner, et, m’ayant ôté mes vêtements, il me fit entrer dans l’eau. Lui-même s’assit au bord, et, appuyant son menton sur le pommeau d’or de sa vieille canne, il me regardait jouer. Je vins à porter mes regards sur sa figure vénérable, et je ne sais pourquoi c’est sous cette image qu’il est resté depuis empreint dans mon souvenir.

     Nous fîmes le tour de la pointe pour longer au retour la rive de l’Arve. La sécurité était revenue, et le bain m’avait mis en train. Je jouais avec mon grand-père, le tirant par le pan de son habit, jusqu’à ce que lui, se retournant subitement, feignît de me poursuivre en grossissant sa voix. Quand nous atteignîmes le bois de saules, il se mit à se cacher derrière les arbres, et moi à le chercher avec un plaisir mêlé d’émotion, me livrant à une joie éclatante lorsque j’avais trouvé sa cache, ou seulement lorsqu’il était trahi par le bout de sa canne ou de son chapeau.

     Un moment je perdis sa trace, et, le cherchant d’arbre en arbre, je m’enfonçai dans le bois sans le retrouver. J’appelai, il ne répondit point. Alors, précipitant ma course et me dirigeant du côté où le taillis me semblait le moins sombre, je manquai le sentier, et je me trouvai sur le rivage, en face d’un objet dont la vue me remplit d’horreur.

     C’était la carcasse d’un cheval gisant sur le sable. L’orbite profond des yeux, le trou des naseaux, la mâchoire décharnée, ouverte comme par un bâillement infernal, et présentant un hideux râtelier, me firent une impression si soudaine et si forte, que je m’écriai de toute ma force : « Grand-père ! oh ! grand-père !… » Mon grand-père parut ; je me jetai contre lui, et je l’entraînai loin de ce lieu d’effroi.

     Le soir, quand on me fit coucher, j’étais fort inquiet, agité, redoutant le moment où l’on me laisserait seul. J’obtins que la porte de la chambre, qui donnait sur celle où mes parents étaient à souper, demeurerait entr’ouverte, et le sommeil me délivra bientôt de mes terreurs.

* * *

     L’année suivante mon aïeul mourut. Sa disparition ne me frappant par aucune image sensible, j’en fus moins touché que de la douleur de mon père, dont l’abattement et la tristesse me faisaient pleurer. On m’habilla de noir, l’on entoura mon chapeau d’un crêpe, et quand vint le jour des funérailles, je dus suivre le cercueil avec les hommes de la famille, tous comme moi revêtus de longs manteaux noirs.

     Au sortir de la maison, je n’osai pas demander à mon père où l’on allait ; car, outre que son chagrin me rendait timide, j’étais moins familier avec lui que je ne l’avais été avec mon aïeul : c’est le cas ordinaire des enfants. J’avais oublié ce que ce dernier m’avait dit des morts et de la terre où on les porte, en sorte que je m’acheminais plutôt curieux qu’inquiet ; et lorsque j’eus entendu derrière moi mes grands parents qui s’entretenaient de choses indifférentes tout en saluant les passants, la cérémonie cessa tout à fait de me paraître lugubre.

     À la porte de la ville, le factionnaire présenta les armes, et les soldats du poste se mirent en ligne pour faire de même. Je ne savais pas que ce fût pour nous, mais j’y trouvais une distraction très agréable. Néanmoins un des soldats, que je considérais de toute mon attention à cause de sa figure martiale, se mit à sourire en me regardant ; je crus qu’il riait de mon accoutrement, en sorte que je rougis, et je continuai à rougir toutes les fois que les regards des passants s’arrêtaient sur moi.

     Pendant que j’étais distrait par ces choses et par mille autres riens qui s’offraient à ma vue, je ne m’étais pas aperçu de la direction qu’avait prise le convoi. Tout à coup me retrouvant sous l’allée de hêtres, en face du gros portail, les impressions de l’année précédente se représentèrent à mon imagination, et je ne doutais plus que je ne fusse acteur dans une de ces scènes de mort et de sépulcres dont le mystère lugubre m’avait souvent causé tant de troubles.

     Dès ce moment ma pensée se reporta sur mon grand-père, que je savais être dans le cercueil ; je compris qu’on le portait dans la terre, comme il m’avait dit qu’on pratiquait à l’égard des morts, et, dans l’impuissance où j’étais encore de me figurer un cadavre, je me le représentais couché tout vivant dans l’étroite bière, et j’attendais avec anxiété de voir ce qu’on allait lui faire. Quoiqu’un peu de curiosité se mêlât à la crainte que j’éprouvais, j’espérais bien que tout se passerait à distance, et que l’on ne franchirait pas le portail. Mais il en fut autrement.

     Je n’avais jamais vu de cimetière, et comme je m’étais représenté ce lieu funèbre sous un aspect effrayant, je fus assez rassuré lorsqu’étant entré, j’aperçus des arbres, des fleurs, et les rayons d’un beau soleil qui doraient la surface d’une grande prairie. Aussitôt des images plus douces s’offrirent à mon esprit, entre autres celle de mon grand-père, tel qu’il m’était apparu l’année précédente au bord de la petite anse. Je me le figurai habitant cette prairie, et s’y reposant au soleil, comme c’était sa coutume aux beaux jours d’août ou de juillet. Je venais d’être si agité, que, par une réaction naturelle, la paix et le calme renaissaient rapidement dans mon cœur.

     Toutefois diverses choses me causaient encore quelque inquiétude. Nous dépassions de temps en temps des pierres avec des inscriptions et de petits enclos entourés de balustres noirs. Près de l’un d’eux, j’avais remarqué de loin une femme dans une attitude de recueillement. Je m’attendais à ce qu’elle tournerait la tête pour nous voir passer ; mais, penchée sur l’enclos, elle n’en détourna point ses regards, et un sanglot étouffé, qui me parut venir du côté où elle était agenouillée, me jeta dans une agitation extrême. En effet, la voyant immobile, je me figurai bientôt que le sanglot partait de dessous l’herbe qui était dans l’enclos, l’image d’un mort gémissant sous le poids de la terre me glaça d’épouvante.

     Pendant que j’étais ainsi ébranlé, j’aperçus en avant du convoi deux hommes qui paraissaient nous attendre. À mesure que nous approchions, leur figure hâlée, leurs traits rudes, leur air silencieux, me faisaient une impression plus sinistre ; mais lorsque arrivé près d’eux, le cercueil s’arrêta, et que j’eus vu des pelles, des pioches et un grand trou dans la terre, mes yeux se troublèrent et je sentis mes jambes chanceler sous moi. Ces hommes affreux prirent le cercueil par les deux bouts, ils le déposèrent dans le trou, et, saisissant leurs pelles, ils firent rouler dessus la terre amoncelée sur les bords de la fosse. Au bruit retentissant des cailloux et des os qui tombaient sur le bois, mon imagination mêlait des sanglots, des cris, des gémissements ; et, quand le bruit devint plus sourd, je croyais entendre encore les râlements étouffés de mon grand-père.

     Quelques instants après, nous étions de retour au logis. Mon père se livra à une violente douleur, et je m’y associai, persuadé qu’il pleurait sur le supplice de mon pauvre grand-père oppressé sous la terre.

     Il faut que je sois né peureux. Ces impressions sont demeurées ineffaçables, et prêtes à se réveiller dans la nuit et la solitude, toutes les fois du moins que l’absence d’une pensée, d’un sentiment ou d’un but précis leur ouvrait un libre accès dans mon âme. Mais je reprends le récit des circonstances qui, à peu d’années de là, me livrèrent à des émotions bien plus fortes encore.

     C’était aux premiers jours de mon adolescence. Comme il arrive quelquefois à cet âge, l’amour, dans toute la vivacité de ses premières atteintes, s’était emparé de mon jeune cœur. Tout entier à mes chères pensées, sans cesse préoccupé de douces chimères, j’étais devenu rêveur, taciturne, inappliqué. Aussi mon père s’en chagrinait, et mon régent affirmait que je n’avais aucune aptitude pour les langues mortes.

     Amour d’adolescent, ai-je dit. En effet, je brûlais pour une personne qui aurait pu à la rigueur être ma mère, et c’est pourquoi j’avais soin de cacher à tous les regards ma secrète flamme, que le mystère entretenait vive et pure, tandis que la moquerie l’eût éteinte.

     La dame de mes pensées était une belle personne qui habitait la même maison que nous. Elle venait souvent chez mes parents, et, grâce à mon âge, j’allais librement chez elle. À mesure que je m’éprenais davantage, je trouvais des prétextes pour m’y rendre plus souvent, pour y rester plus longtemps ; à la fin j’y passais mes journées. Debout à ses côtés pendant qu’elle travaillait à quelque ouvrage d’aiguille, faute d’oser soupirer, je jasais, je tenais son écheveau, ou je courais après son peloton s’il venait à rouler sur le plancher. Que si quelque soin domestique l’appelait à sortir de la chambre, je profitais des instants pour baiser avec transport les objets qu’elle avait touchés, je passais mes mains dans ses gants, et, pour que le chapeau qui avait pressé ses cheveux pressât aussi les miens, me voilà affublé d’un chapeau de femme, ayant horriblement peur d’être surpris, et rougissant de ma rougeur même.

     Hélas ! une si belle passion devait être malheureuse. Par une plaisanterie que je prenais au sérieux, cette demoiselle m’appelait son petit mari. Ce titre était mon privilège, je ne le partageais avec aucun autre, et cela seul suffisait pour me le rendre infiniment cher. Un soir, beau et pimpant, je montai chez la dame de mes pensées, qui m’avait elle-même convié, pour ce soir-là, à une réunion de famille. J’entrai glorieux dans le salon ; l’assemblée était nombreuse. Par une préférence délicieuse, qui offensa gravement plusieurs grands parents, je n’eus de saluts et de civilités que pour ma belle voisine, à qui je consacrai toute l’amabilité et les agréments dont je pouvais disposer, lorsqu’un grand jeune homme qu’on venait d’introduire, après m’avoir hautement déplu en détournant de moi l’attention de ma souveraine, se prit à me dire : « Ah çà, vous êtes le petit mari ; moi, je vais être le grand… J’espère que nous vivrons bien ensemble. »

     Tout le monde se mit à rire, surtout lorsqu’on m’eut vu retirer avec humeur ma main qu’il avait prise, et lui lancer un regard de tigre. À ce rire, le dépit, la honte et le trouble me suffoquant, je sortis brusquement.

     Je n’osai pas rentrer tout de suite chez mon père, et d’ailleurs je n’avais qu’une envie, celle de me livrer loin de tout regard à la douleur que je ressentais. Dès que je fus seul et dans la campagne, mes larmes coulèrent.

     J’étais ridicule, et pourtant bien à plaindre. Sans doute ma passion était sans but, sans espoir, même à mes propres yeux ; mais, tout innocente et précoce qu’elle fût, elle était pure, sincère, pleine de fraîcheur et de sève, et depuis quelque temps elle formait ma vie. Je savais bien qu’il me fallait quitter le collège avant de songer au mariage : aussi je n’y songeais point ; mais qu’un autre épousât celle à qui j’avais avec délices consacré mon servage, c’était bien pour lors le plus fatal événement qui pût détruire ma félicité.

     En proie au regret, au dépit, et à d’autres passions jalouses et colères, je n’avais remarqué ni l’heure avancée, ni la direction que prenaient mes pas vers des lieux qu’en d’autres temps je n’eusse point choisis pour une promenade nocturne ; mais je fus ramené à moi-même, comme par un coup de foudre, lorsque, l’horloge s’étant mise à sonner, je crus avoir compté douze coups… Les portes de la ville m’étaient fermées depuis une heure.

     J’espérai m’être trompé, et je courais déjà de toute ma force, lorsque la cloche lointaine d’un village se fit entendre ; je comptai avec une horrible anxiété neuf, dix, onze coups… le douzième vint m’achever. Rien n’est inexorable comme une horloge.

* * *

     J’avoue qu’en cet instant j’oubliai mes amours ; mais ce ne fut point pour retrouver le repos, car la pensée de l’angoisse où allait être plongée ma famille vint me livrer au plus affreux tourment. Ils me croiraient perdu, mort, et, dans ma simplicité, j’allais jusqu’à craindre qu’ils ne liassent ma disparition au récit qu’on ne manquerait pas de leur faire, chez nos voisins, de ma honte, de mon désespoir et de ma brusque sortie.

     Mais où croit-on que m’avaient porté mes pas ? Sous les saules, dans le sentier, à cette place d’où, six années auparavant, j’avais considéré le pêcheur. C’est là que je sanglotais, sans savoir quel parti prendre. Néanmoins mon esprit, tout entier au milieu de ma famille, n’était point encore dominé par la peur ; et d’ailleurs, au travers de mes larmes, je voyais briller à l’autre rive une lumière qui me tenait compagnie sans que je m’en doutasse.

     Cette lumière, en s’éteignant bientôt après, me donna le premier sentiment de ma solitude. Au moment où elle disparut, je retins machinalement mes sanglots, et je retrouvai le silence et la nuit. En regardant autour de moi dans l’ombre, j’entrevis des formes que l’éclat de la petite lumière avait d’abord éclipsées, et, pendant que je me livrais à cet examen, les larmes tarissaient tout à fait à mes paupières.

* * *

     Je ne tardai pas à oublier aussi ma famille, et bien malgré moi, car je faisais tous mes efforts pour y retenir ma pensée, qui commençait à errer avec crainte dans l’ombre d’alentour. Comme je prévis que chaque instant allait ajouter aux terreurs dont j’étais menacé, je m’étendis tout doucement sous la haie qui me séparait des jardins, bien décidé à m’endormir.

     L’idée était bonne, mais l’exécution difficile. À la vérité, mes yeux étaient clos ; mais ma tête veillait plus qu’en plein jour, et mes oreilles bien ouvertes me transmettaient, avec les moindres bruits, des images effrayantes qui écartaient toujours plus le sommeil de mes paupières. Aussi, voyant l’inutilité de mes efforts, j’inventais des expédients pour dérober mon esprit aux visions, en le fixant sur quelque chose. Je me donnai la tâche de compter jusqu’à cent, jusqu’à deux cents, jusqu’à mille ; mais mes lèvres seules se chargeaient de la besogne, et mon esprit les laissait faire.

* * *

     J’en étais au nombre deux cent quatre-vingt-dix-neuf, lorsque j’entendis, à deux pas de moi, un frémissement dans le feuillage ; je précipitai mon compte avec plus de vitesse encore, afin de dépasser le plus promptement possible certaines idées de couleuvres froides et de crapauds à yeux fixes, vers lesquelles mon esprit inclinait évidemment. Mon émotion ne fit qu’en redoubler, et ce frémissement ne tarda pas à revêtir des figures si étranges, si fâcheuses, qu’à la fin il me devint avantageux de rebrousser, même vers les couleuvres. « Après tout, me disais-je, les couleuvres n’ont rien de si abominable ; elles sont innocentes, les couleuvres, et surtout… (oh ! que cette idée me vint à propos !) si ce n’est qu’un lézard. » Ici le frémissement se fit entendre de nouveau et de plus près ; je me crus happé, avalé, broyé, en sorte que, m’étant levé en sursaut, je franchis la haie, si épouvanté du bruit et du mouvement que je faisais, que je sentais à peine la pointe des épines qui déchiraient ma peau.

* * *

     Quand je fus de l’autre côté, j’éprouvai un grand soulagement. Je me trouvai au milieu des laitues, des choux, des rigoles ; toutes choses qui, en me rappelant le travail de l’homme, diminuaient d’autant le sentiment de ma solitude. Je me souviens que j’essayai de prolonger le mieux que je ressentais, en me représentant les détails de la culture auxquels j’avais assisté souvent à cette place même : les hommes bêchant au soleil, les femmes cueillant des légumes, les enfants arrachant les mauvaises herbes, toute une idylle enfin. Seulement j’évitais de songer aux arrosements, crainte de songer en même temps à la grande roue, qui dans ce moment gesticulait pas bien loin de moi.

     Et puis, j’étais sous la voûte du ciel, qui seule, durant la nuit, n’inspire point de frayeur. J’avais autour de moi de l’espace et quelque clarté. S’il vient, pensais-je, je le verrai venir.

     « S’il vient ! Attendiez-vous quelqu’un ?

     – Sans aucun doute.

     – Et qui ?

     – Celui qu’on attend quand on a peur. »

     Et vous, n’eûtes-vous jamais peur ? Le soir, autour de l’église, à l’écho de vos pas ; la nuit, au plancher qui craque ; en vous couchant, lorsqu’un genou sur le lit vous n’osiez retirer l’autre pied, crainte que, de dessous, une main… Prenez la lumière, regardez bien : rien, personne. Posez la lumière, ne regardez plus : il y est de nouveau. C’est de celui-là que je parle.

* * *

     Je restais donc immobile au milieu de cette plaine ; mais déjà l’idée de l’espace que j’avais autour de moi, après m’avoir soulagé, commençait à influer sur mon esprit d’une manière fâcheuse, non pas tant en avant, où rien ne pouvait échapper à mes regards, mais derrière, de côté, et partout où ils ne plongeaient pas ; car, quand on le sent venir, c’est toujours du côté où l’on ne regarde pas. Je me tournais donc souvent, et subitement, comme pour le surprendre ; puis je me retournais bien vite, pour ne pas laisser l’autre côté sans surveillance. Ces mouvements bizarres me faisant peur à moi-même ; je croisai les bras, et je commençai à me promener en ligne droite, au grand détriment des choux et des laitues, car pour un empire je n’aurais dévié vers le bocage et les sentiers.

* * *

     Encore moins aurais-je dévié vers l’autre côté de cette petite plaine, car c’était là que, dans mon enfance, j’avais vu, étendu sur la grève… Aussi, bien que du coin de l’œil je donnasse une attention particulière à ce côté de l’espace, j’évitais d’y regarder en face, et surtout de me rendre compte des motifs qui m’en tenaient éloigné.

     Mais cet effort même tournait contre moi. En repoussant le monstre, je lui donnais de la prise ; en voulant l’écarter de ma pensée, je l’y amenais… déjà il en forçait l’entrée. C’était un affreux assemblage d’os et de dents, un œil sans regard, une bête toute de côtes et de vertèbres qui se mouvaient et craquaient, en trottant vers moi. Et j’en étais à lutter de très près, lorsque, par l’effet du chemin que j’avais fait, les immenses bras de la grande roue m’apparurent tout à coup, à quelques pas, tournoyant mystérieusement dans l’ombre. J’eus le temps de pressentir quel affreux rapprochement allait s’opérer ; aussi, recueillant tout ce qui me restait de sang-froid, je rebroussai doucement, et je me mis à siffler d’un air dégagé. Quand un homme qui a peur en est à siffler, l’on peut compter qu’il est extraordinairement bas.

     Je n’eus pas plutôt rebroussé, que le rapprochement se fit de la roue et du monstre aux vertèbres. Je l’entendis galoper, je sentis son haleine et le crus sur mon dos. Je voulus tenir ferme et ralentir ma marche, comme pour lui imposer ; mais, cet effort étant au-dessus de mes forces, je hâtai le pas, je courus, je volai jusqu’au pied d’un mur qui me barrait le chemin. Là je me retournai haletant.

     Un mur, c’est quelque chose en pareil cas. D’abord, c’est un mur : chose blanche, compacte, sans mystère ; chose qui change en réalité palpable l’espace indéfini, peuplé d’apparences, domaine des fantômes ; ensuite, je pouvais m’appuyer contre, et de là voir venir. C’est ce que je fis.

     En me retournant, je n’avais vu que l’ombre et le vide ; mais la bête n’en vivait pas moins dans mon imagination, et je la supposais prête à fondre sur moi de tous les points dont la nuit ou les objets me voilaient la vue. C’est ce qui fut cause que mes terreurs commençaient déjà à se porter sur le revers du mur auquel j’étais adossé, lorsque à un bruit que je crus être parti de ce côté, elles s’y concentrèrent toutes.

* * *

     C’était un bruit semblable à celui que font entendre les chouettes ; nul doute que ce ne fût la bête… Je la sentais, je la voyais grimper de l’autre côté du mur, et insérant les os de ses doigts entre les jointures des pierres ; en sorte que, les regards enchaînés au sommet de la muraille, je m’attendais de seconde en seconde à voir sa tête s’avancer lentement, et les deux orbites fixer sur moi leur regard immobile et cave.

     Cette situation devenant intolérable, l’angoisse me poussa à sa rencontre. J’aimais mieux encore l’aller trouver que de l’attendre fasciné et palpitant. Je m’aidai donc des rameaux de quelques pêchers adossés à la muraille, et je grimpai ainsi jusqu’au sommet, que j’enfourchai.

     Point de bête ! Quoique je m’y attendisse parfaitement, j’eus tout le plaisir de la surprise. Les peureux prêtent l’oreille à deux voix qui se contredisent, celle de la peur et celle du sens commun, en sorte qu’écoutant tantôt l’une, tantôt l’autre, ou toutes les deux en même temps, ils sont sujets aux plus étranges inconséquences.

Au lieu de la bête, je voyais une plaine entourée de murailles, plus loin des arbres, et, au-delà, la ville, dominée par la grosse tour de Saint-Pierre.

     La vue de la ville me fit plaisir ; mais il n’y avait pas une lumière aux maisons, et la tour de Saint-Pierre ne me présentait rien de bien rassurant, lorsque le carillon de l’horloge se fit entendre…

     Toutes mes terreurs s’envolèrent subitement. Ce son si connu me transporta comme en plein jour, et l’idée que d’autres écoutaient avec moi me fit perdre tout à fait le sentiment de mon isolement. Je redevins calme, brave, hardi… mais pour fort peu de temps. Le carillon se tut, l’horloge sonna deux heures, et toute la nature, qui m’avait semblé écouter le carillon avec moi, me parut de nouveau reporter toute son attention sur moi, perché là-haut sur ma muraille. Je me faisais petit, je m’effaçais, je me couchais tout de mon long sur cette crête étroite : impossible d’échapper aux regards. Les choux, les choux eux-mêmes, plantés en longues files, me semblaient des têtes alignées, des bouches ricanantes, des milliers d’yeux fixés sur ma personne. Je préférai donc redescendre, et, à cause de la grande roue, je descendis sur le revers opposé de la muraille.

     J’avais fait quelques pas avec assez de bonheur, lorsque je vins à me heurter contre un objet que mes yeux n’avaient pu distinguer de la noirceur de l’ombre. Au choc subit, je poussai un cri, croyant que c’était la bête elle-même ; mais lorsque, revenu de cette première impression, j’eus touché des balustres noirs, une sueur froide parcourut tout mon corps. J’étais dans le cimetière !

     À cette soudaine idée, mille visions effrayantes s’élevèrent devant moi, jaillissant comme du sein d’une lueur bleuâtre qui leur prêtait une pâleur sépulcrale. C’étaient des spectres vermoulus, des crânes, des os, une femme noire, d’affreux fossoyeurs… Mais la plus horrible de toutes, celle qui finit par éclipser les autres, c’était celle de mon grand-père à moitié caché sous la terre. Ses traits défigurés présentaient des os creusés, des orbites vides ; sa bouche dépouillée de dents semblait étouffer sa plainte, et de ses bras décharnés il écartait avec effort une poussière immonde.

     Hors de moi, je marchais rapidement, comme pour m’éloigner de ces pensées en même temps que des balustres noirs ; mais, à mesure que je marchais, le spectre sortait de sa fosse ; il tournait ses orbites sur la plaine, il m’avait reconnu ; déjà il allongeait sur ma trace son pas sourd et mystérieux, et, comme si à chaque seconde il eût été sur le point de m’atteindre, mon cœur battait avec violence. Tout à coup mon chapeau tombe, et je sens sa main froide et dure s’appesantir sur ma tête… « Grand-père ! oh ! non, grand-père ! » m’écriai-je en fuyant de toute la vitesse que me permettait le délire de la plus affreuse terreur.

* * *

     C’étaient les branches inférieures d’un saule, contre lesquelles ma tête était venue se heurter.

     Au mouvement de ma fuite, au bruit de mes pas, surgissaient mille autres spectres, et j’en sentais déjà une armée à ma poursuite, lorsque, ayant franchi enfin le portail, je continuai de courir jusqu’aux portes de la ville. « Qui vive ? » cria la sentinelle.

     À cette voix d’homme, adieu fantômes, spectres, monstre, couleuvres. « Ami ! » répondis-je d’un accent presque passionné. Une heure après, j’étais rendu à ma famille.

     Cette crise me fit grand bien. J’oubliai mes amours, et je retrouvai mon chapeau.

Rodolphe Töppfer