N°26 – Un coupable

Édouard Rod (1857-1910)

     Il y a près d’un an, nous vous présentions une nouvelle de l’écrivain suisse Édouard Rod, Le Retour, histoire ingénieuse et drôle par son ton, l’acidité de ses portraits et de ses dialogues, quelque dramatique que fût sa trame. C’est dans le même recueil de 1891, Nouvelles romandes, que figure Un coupable. Proche de Maupassant jusque dans son titre – court, suggestif, et qui s’éclaire d’une lumière singulière à la lecture de la conclusion – Rod n’est pas davantage que lui enserré dans les canons du naturalisme : si cette histoire, par son décor et la façon dont se noue l’intrigue, est pleinement ancrée dans ce mouvement littéraire, elle évolue vers l’enquête psychologique, menée par un narrateur témoin, indispensable révélateur des tourments du personnage principal : le vieil Arnaud, consumé par le souvenir d’une tragédie survenue vingt ans plus tôt.

     L’écriture, dépouillée mais non sans compassion, est surtout virtuose par la construction du récit. Tous les événements, toutes les conversations convergent vers un climax : le retour du vieillard sur les lieux qui n’ont cessé de le tourmenter ; mais ce point culminant, loin de fournir la clef de l’énigme, est le foyer à partir duquel disparaît toute certitude. Seul trône, au terme du récit, le doute implacable.

     À propos de la Suisse, nous sommes très heureux de vous annoncer que le professeur Michel Viegnes – qui, quoique français, vit et enseigne depuis longtemps à Fribourg – rejoindra notre revue à partir de février 2019. C’est lui qui nous fera connaître, au cours de l’année, des nouvelles suisses d’hier et d’aujourd’hui.

Évariste Couy-Neveu

UN COUPABLE

     Il y a une dizaine d’années, un procès dont j’étais chargé m’obligea à me rendre plusieurs fois de Lausanne au Sentier, dans la vallée du Lac de Joux.

     D’abord, ce long trajet de montagne à faire par tous les temps dans une médiocre diligence me parut extrêmement fastidieux. Puis, peu à peu, je me familiarisai avec ce paysage jurassien que je traversais en rêvant, auquel je laissais donc quelque chose de moi-même, et je l’aimai. J’aimai la mélancolie austère de ses horizons sombres, ses plaintives forêts de sapins, ses pâturages d’un vert aigu hérissés de dures gentianes jaunes, ses chalets isolés et silencieux, son lac surtout – ce lac mystérieux qui reçoit plusieurs rivières, n’en rend aucune, et vide le trop-plein de ses eaux foncées et lourdes dans des entonnoirs souterrains. Je m’affectionnai aussi aux habitants de ce coin de pays qui nomment leur vallée « la Vallée », comme s’il n’en existait aucune autre au monde : de braves gens, à la fois montagnards, paysans et industriels – le plus souvent horlogers – descendants d’un petit nombre de familles de réfugiés français, aux mœurs antiques, intelligents, laborieux, économes, instruits, honnêtes jusqu’au scrupule et pieux jusqu’à la dévotion.

     La diligence me prenait à la station de Romainmôtier, vers les quatre heures de l’après-midi, et me conduisait pour la nuit au Sentier, en me laissant le temps de « souper » à l’auberge principale du grand village du Pont. Là, on me servait, après une assiette de soupe, une de ces délicates truites de rivière qui sont la spécialité de l’endroit et un morceau d’excellent « vacherin », le savoureux fromage du pays. L’hôte me saluait, acceptait un verre de « petit blanc », et, au départ, me serrait la main avec un cordial « au revoir ».

     À chacune de mes haltes, j’apercevais dans un angle de la salle, attablé devant un verre d’absinthe, un vieux bonhomme barbu, trapu, à face rougeaude, plus négligemment vêtu qu’il n’est d’usage dans le pays, fumant sa pipe en contemplant son verre et toujours absorbé dans une rêverie d’ivrogne ou, peut-être, dans de lointaines ressouvenances. L’hôte, que je finis par interroger sur cet immobile consommateur, me répondit :

     – C’est M. Arnaud, qui était syndic du Pont en 1855, l’année « du crime ».

   *  *  *

     Le cor de la diligence me rappela avant que je pusse demander des détails sur ce crime, qu’on appelait le crime, comme on dit la Vallée.

     Or, à mon passage suivant, par une froide mais claire soirée d’octobre, un accident arriva à la diligence, et l’on m’avertit qu’il faudrait plusieurs heures pour la remettre en état. J’étais seul voyageur, et l’aubergiste, mon interlocuteur habituel, ayant été réquisitionné pour venir en aide au conducteur, je me trouvai seul dans la salle – seul avec le vieux buveur qui fumait devant son verre à moitié vide. Curieux de le voir de plus près, j’allai m’asseoir à la table proche de la sienne ; je me fis servir un vermouth en attendant mon repas et, ouvrant un journal qui se trouva sous ma main, je me mis à l’examiner.

     Il eut bientôt le sentiment que je m’occupais de lui. Lentement, comme si elle lui pesait très lourd, sa grosse tête se souleva ; ses yeux, qu’il tenait toujours à demi-fermés, s’ouvrirent davantage pour se fixer sur moi ; ses lèvres remuèrent comme s’il voulait parler ; il toussa ; puis, d’une main qu’un tremblement continuel agitait, il prit son verre, se leva avec effort, et vint s’attabler en face de moi. Je posai mon journal et le saluai de quelques mots qu’il ne parut pas entendre. Il avait repris sa pose accoutumée, les yeux demi-clos, la tête baissée, et je crus qu’il allait rester enfermé dans son éternel silence. Son voisinage immédiat me devint gênant, je sentis une sorte de malaise, et, pour me donner une contenance devant cet homme qui ne me voyait peut-être pas, je reprenais mon journal, quand tout à coup il avança vers moi sa lourde main osseuse, la posa sur mon bras – je sentis courir en moi un tremblement nerveux – et me dit :

     – Vous ne savez pas l’histoire du crime, vous ?…

     Stupéfait, je fis un signe d’ignorance. Il reprit aussitôt, sourdement :

     – Eh bien ! je vais vous la raconter…

     Et, sans lâcher mon bras, sur lequel sa main se crispait par moments à me faire mal, il se mit à parler, avec l’accent lent du pays, en courtes phrases haletantes, les traits immobiles et comme figés dans une expression qui ne changeait jamais.

*  *  *

     – Voici… C’était en 1855, il y a vingt ans… J’étais syndic du Pont… Un matin, le père Meylan, le garde-champêtre, vient m’appeler, tout bouleversé… Il me dit comme ça : « Vous ne savez pas, monsieur Arnaud ?… Le père Mathurin est assassiné ;… il y a son corps sur la route, du côté du Lieu ;… venez voir… »

     Il s’arrêta un moment :

     – C’est que vous ne savez pas qui était le père Mathurin, vous ?… C’était un colporteur français, voilà !… Il demeurait aux Rousses… Il « faisait » la Vallée en vendant des plumes, du papier, des porte-monnaie… On le connaissait depuis des années et des années…

     »  Pas une âme ne lui aurait fait du mal… C’était un brave homme, allez !… Protestant comme nous !… Il racontait des histoires aux enfants, et il expliquait la Bible… La veille, je lui avais encore acheté des joujoux pour ma petite…

     » Voilà que je sors avec le père Meylan… Des tas de gens se tenaient sur la route, tout le village, quoi !… Et le père Mathurin était déjà tout raide, et blanc, voyez-vous, blanc comme de la neige… Je vivrais cent ans que je ne l’oublierais pas !… Tenez, à présent, je le vois comme si c’était vous, avec sa vieille figure ridée et ses cheveux gris… Et il avait l’air si calme !… pour sûr, il était au ciel, celui-là !… Le père Meylan me dit qu’il fallait voir si son cœur battait encore… Mais plus rien !… Il était bien mort !… Il avait six coups de couteau : ici, là, là, là, là et là… »

     Il marqua les places sur sa poitrine ; son front était trempé de sueur ; par moments, les mots semblaient s’arrêter dans sa gorge, et on eût dit qu’il les arrachait de force. Il se tut quelques minutes, contemplant sans doute le cadavre du vieillard photographié dans son souvenir, puis il reprit encore :

     – Piguet, le régent, me demanda : « Qui est-ce qui a pu faire le coup ? » Mais je ne savais pas, moi, n’est-ce pas ?… qui aurait pu savoir ?… Jamais il n’y avait eu d’assassinat dans le pays !… On n’avait rien pris au père Mathurin… « Ça doit être une vengeance ! » que dit le père Meylan… Une vengeance de qui et de quoi ?… Tout le village l’aimait, le pauvre vieux qu’on voyait revenir deux fois l’an, comme un oiseau qui porte bonheur !… On s’est mis à chercher, il est venu des gendarmes, des juges, toutes sortes de gens… Inutile !… Et on chercherait encore qu’on ne trouverait pas !… On ne trouvera jamais, jamais, c’est moi qui le dis !… Non, on ne trouvera jamais l’assassin du pauvre père Mathurin !… »

     Sa voix baissait et finit par se perdre dans une espèce de sanglot. Un moment encore, il laissa sa grosse main sur mon bras, puis ses doigts se détendirent, il poussa deux ou trois soupirs pareils à des gémissements ; enfin, il porta son verre à ses lèvres, but quelques gorgées, se leva et s’en retourna dans son angle, où il reprit sa pose hiératique. En le regardant, je pus me demander si j’avais rêvé, si cet être immobile venait bien réellement de se trouver en face de moi, sa main sur mon bras, et parlant…

*  *  *

     La servante vint m’avertir que mon repas était servi sur une autre table. Je n’avais plus grand’faim : pourtant, j’essayai de manger ma soupe. Comme l’aubergiste rentrait, je l’appelai :

     – Voyons, lui dis-je, expliquez-moi en détails ce que c’est que cet étrange personnage qui vient de me raconter l’histoire du père Mathurin ?…

     Le brave homme sourit placidement et me répondit :

     – Ah ! il vous l’a racontée !… Je pensais bien qu’il vous la raconterait une fois : il la raconte à tout le monde… ça lui tourne dans la tête, et il ne peut penser à autre chose… C’est drôle, tout de même !… Mais il n’est pas heureux, le pauvre vieux !…

     – Mais pourquoi donc se souvient-il avec une pareille netteté d’un crime que tous les autres gens du village ont oublié depuis longtemps ?

     – Ah ! voilà !… C’est que, comme je vous l’ai dit, il était syndic quand le crime a été commis… C’est lui qui a relevé le cadavre, lui qui a fait les constatations et les enquêtes, lui qui s’est démené avec la police pour chercher l’assassin… Et tout ça lui a frappé l’imagination… D’abord, on ne s’est aperçu de rien, il était comme toujours, un peu plus agité seulement… On disait : « Ce pauvre syndic, a-t-il eu du mal, avec cette affaire !… » Puis, quand l’instruction a été terminée, il a donné sa démission de syndic, en disant qu’il n’était pas digne de ces fonctions, puisqu’il laissait assassiner les gens !… Comme si c’était sa faute, n’est-ce pas ?… Pour lui montrer qu’on avait confiance en lui, on a voulu le nommer au Grand Conseil. Il a refusé… C’était le plus gros propriétaire du pays, et tout le monde le considérait… Mais voilà qu’il a perdu sa femme et son fils, qui est mort d’un coup de froid attrapé à la frontière, pendant la guerre… Alors, il s’est mis à boire, en rabâchant toujours l’histoire du père Mathurin… Les gens se sont éloignés de lui, et il a fini par ne plus causer qu’avec les étrangers auxquels il va raconter le crime… Pour sûr, il est devenu un peu fou… et l’absinthe y aide… Il ne s’occupe plus de rien, ses affaires sont en désarroi, ses biens hypothéqués, et s’il vit encore quelques années, il tombera à la charge de la commune.

*  *  *

     Depuis que je fréquentais les habitants de la Vallée, je savais à quel point la conscience de ces braves gens est développée et susceptible, et combien, en ces âmes recueillies, le scrupule peut devenir torturant. Cependant, le cas de l’ancien syndic me parut extraordinaire. J’y vis tout de suite un de ces bizarres détraquements cérébraux, qui résultent de l’exagération d’une faculté ou des ravages d’une idée auxquels les psychologues commencent à s’intéresser ; et j’eus la curiosité de l’examiner de plus près. Sitôt mon repas achevé, je me rapprochai du vieux buveur qui venait de se faire servir une nouvelle absinthe :

     – Est-ce loin du village, lui demandai-je, que l’assassinat a été commis ?…

     Il souleva ses paupières, me regarda un instant, se leva et me dit :

     – Venez voir !…

     Nous sortîmes ensemble.

     Le village était silencieux. Les maisons, les toits avec leurs cheminées, les arbres, la vieille église massive se dessinaient nettement dans la clarté blanche de la lune. Dans l’air froid et vif, on entendait craquer des branches, tandis que les rameaux éternellement verts des sapins répétaient leur plainte monotone. Les flots du lac, qu’une grande ligne claire coupait dans sa largeur, amenés par le vent en lames régulières sur les cailloux du rivage, se plaignaient comme les sapins, de cette voix douce des choses passives. Et, sur la route, l’ombre d’Arnaud s’allongeait à côté de la mienne…

     Il marchait d’un pas lourd, le dos voûté, la tête basse, les bras ballants, zigzaguant un peu. Il gardait dans sa bouche sa pipe éteinte. Il ne disait rien. Mais à mesure qu’on avançait dans la solitude, sur la route qui chemine à quelque distance du lac, sa démarche devenait plus pénible. Quoique sa physionomie demeurât immobile et qu’il marchât lentement, sa respiration me parut haletante, essoufflée, et le moment arriva où il n’avança plus qu’avec des efforts extrêmes. À un contour du chemin, où trois arbres forment une sorte de triangle, il s’arrêta, respira, et me dit avec un geste saccadé, presque automatique, du bras droit :

     – C’est ici !…

     Le lieu n’avait rien de sinistre.

     Je voulus adresser des questions au vieillard ; mais, contre mon attente – une fois sa première émotion surmontée – il s’exprima plus abondamment qu’à l’auberge, comme si, obligé à faire un plus grand effort, il arrivait, par le fait de l’énergie dépensée, à remettre quelque lucidité dans ses idées.

     – Le cadavre était là, fit-il, au pied de ce sapin… étendu dans ce sens… les deux bras presque en croix, la jambe gauche un peu courbée… Il n’y avait pas beaucoup de sang… La terre était humide, et l’on a pu suivre les traces de l’assassin… Il portait de gros souliers à clous… Après le meurtre, il est allé vers le lac, par ce petit sentier qui traverse le champ… Peut-être qu’il s’est lavé les mains… Il est revenu, et il a fait une centaine de pas du côté du Lieu, pour donner le change… et il est rentré au Pont… Au commencement du village, les traces se perdaient… (il eut une brève hésitation) à dix pas de ma maison… On n’a pas retrouvé le couteau… Il ne manquait rien dans les « affaires » du père Mathurin, qui avait une cinquantaine de francs dans sa poche… Comprenez-vous un mystère pareil ?… À présent, on ne découvrira rien, c’est sûr… C’est trop vieux… tout le monde a oublié… Il n’y a que moi… qui n’oublie pas !…

*  *  *

     Quand il prononça cette dernière phrase, sa voix se déchira et, comme il demeurait immobile, anéanti, le regard attaché à la place fatale, le problème qui m’avait déjà inquiété se posait plus nettement à mon esprit : comment un homme de sens – un homme que ses concitoyens, non des paysans ignares, mais des gens intelligents et instruits, chargeaient de leurs intérêts parce qu’ils le regardaient comme le plus capable et le plus honnête d’entre eux – comment un tel homme avait-il pu être frappé par le fait d’un meurtre commis sur un étranger au point d’en devenir monomane ? Quelque affinée que soit une conscience par le perpétuel examen des problèmes moraux, elle ne peut arriver naturellement à de pareilles aberrations ; d’un autre côté, la paisible existence de ces populations montagnardes est trop simple et trop saine pour provoquer des troubles intellectuels qu’expliquent seuls les fatigues, les ambitions, les dérèglements et les excès de la vie des capitales.

     Je me tins rapidement ces raisonnements pendant qu’Arnaud demeurait à la même place, comme hypnotisé par ses souvenirs. Je le regardai de nouveau : sa face était toujours immobile, mais la sueur dégouttait sur ses joues, et il y avait quelque chose de terriblement tragique dans ce masque muet que l’angoisse mouillait. Alors, un soupçon, qui s’était peut-être ébauché déjà dans mon esprit, se formula soudain, horrible, affolant ; et ce fut instinctivement, sans réfléchir, que je m’écriai :

     – Mais malheureux, c’est vous… c’est vous qui l’avez tué !…

     Arnaud se tourna tout d’une pièce, les yeux démesurément ouverts, la taille presque redressée. Un peu d’écume vint à ses lèvres. Il ferma ses gros poings et marcha sur moi ; et, comme je reculais, il s’affaissa sur le sol, en râlant :

     – Ah ! ne me dénoncez pas ! dites, ne me dénoncez pas !…

     Et il se traînait à terre en tordant ses mains jointes. Enfin, ses traits avaient remué, et sa face convulsée, à la bouche tordue, aux narines dilatées, aux yeux énormes, exprimait une indicible terreur. Quelque chose de son épouvante passait en moi, en même temps qu’il me venait pour lui une immense pitié. Quel crime méritait cette torture de vingt années ? Quelle peine pouvait être comparée à cette impunité ?… Et il répétait sa prière, de sa voix morte, avec ses gestes éperdus :

     – Ne me dénoncez pas ! ne me dénoncez pas !…

     – Soyez tranquille, lui dis-je, je ne suis pas juge informateur, je garderai votre secret… Mais pourquoi avez-vous ?…

     Il devina ma pensée et m’interrompit en criant :

     – Non, non, non, je ne peux plus rien dire, je ne peux plus… On ne le saura jamais, jamais !…

     Et, se relevant, agile tout à coup comme un jeune homme, il s’enfuit en courant du côté du village…

…………………………………………………………………………………………………………………………………

     Mon affaire s’étant trouvée suspendue, l’hiver se passa sans que j’eusse l’occasion de revenir à la Vallée ; mais, au printemps suivant, je dus recommencer mes courses au Sentier. La première fois que je m’arrêtai au Pont, je remarquai que l’angle où le vieil Arnaud buvait son absinthe était vide.

     – Eh bien ! demandai-je à l’aubergiste, qu’est-il donc devenu, votre ancien syndic ?…

     – Ah ! le pauvre homme, me fut-il répondu, c’est une triste histoire !… je vous le disais bien, qu’il était un peu fou… Eh bien ! il l’est devenu tout à fait : il a fini par se persuader que c’était lui l’assassin du père Mathurin ; il est allé se dénoncer, et on a dû l’enfermer dans un hospice.

     – Mais, fis-je après une hésitation, s’il n’était pas fou ?… s’il était réellement le coupable ?…

     L’hôte me regarda stupéfait :

     – Lui ! s’écria-t-il… Comment voulez-vous qu’il ait commis un crime pareil ?… Jamais il n’a fait de mal à personne, et c’était le plus honnête homme du pays !…

     Cette robuste confiance ébranla ma conviction. Je gardai pour moi les aveux du vieil Arnaud et je ne sus jamais si j’avais eu affaire à un assassin dévoré de remords ou à la victime d’une idée fixe.

Édouard Rod

N°25 – Le Directeur

Louis-Gabriel Montoya 

     Il y a un an jour pour jour, le 3 septembre 2017, paraissait le premier numéro d’Onuphrius. Après un mois de pause estivale, c’est avec bien du plaisir que nous fêtons notre premier anniversaire, heureux d’avoir contribué à faire connaître de remarquables nouvelles d’hier et d’aujourd’hui. Nous voulons exprimer notre reconnaissance envers tous les auteurs qui ont répondu, avec enthousiasme, à notre initiative, à tous les lecteurs qui nous ont suivis, et à nos talentueux illustrateurs.

     Cette nouvelle saison, vous le savez, sera différente par son rythme de parution, mensuel seulement, et cela pour au moins un an. Autre différence : la part plus grande que tiendront, aux côtés de la nouvelle française, celle de Belgique et celle du Canada. C’est René Godenne, auteur de nombreux ouvrages sur le genre littéraire que nous chérissons, qui choisira et présentera les textes belges, à partir de novembre prochain, cependant que Michel Lord – que nous avons déjà rencontré ici comme auteur (cf. Un étrange survenant et l’interview qui suit, dans notre numéro 23) représentera le Québec à compter de décembre. Nous espérons pouvoir vous annoncer bientôt une semblable collaboration à l’égard de la Suisse.

     Pour ce numéro de rentrée, nous vous proposons une nouvelle inédite, et de belle taille, de notre phalanstérien Louis-Gabriel Montoya. L’histoire qu’elle raconte – la rencontre « tragi-comique » d’un journaliste de radio et d’un directeur de station que tout oppose – est peut-être trop riche de détails pour être tout à fait inventée ; voilà ce que notre auteur et éminent collègue se refuse à nous révéler. Quoi qu’il en soit, l’anecdote est l’occasion d’une intrigue, de descriptions et de dialogues fort pittoresques, au centre desquels se placent le mystère de l’hostilité, la question des sympathies subtiles et des antipathies sans motif, mais non sans cause, qui parcourent l’humanité.

Fantine Briochard

 

LE DIRECTEUR

            La saison 2007-2008 touchait à sa fin ; la direction de Radio-Canada souhaitait reconduire mon émission, Mon beau miroir, pour une onzième saison. Cela me réjouissait d’autant plus que, venu de Paris et Montréalais d’adoption, je me trouvais dans la cité québécoise comme un poisson dans l’eau, et n’aspirais qu’à y poursuivre joyeusement ma nage. Un appel téléphonique de France en décida autrement. Mon vieil oncle Roger m’informait que ma mère souffrait du cœur, et que l’on avait dû l’hospitaliser à Clermont-Ferrand. Je me rendis immédiatement en Auvergne pour lui faire visite. Fort heureusement, elle put bientôt regagner sa douce maison du Mont-Dore ; mais elle se sentait faible, et il ne pouvait être question de la laisser vivre seule. Je m’installai donc chez elle, où je retrouvai la vaste chambre de mon enfance. Heidi, ma femme, nous rejoignit deux semaines plus tard, après avoir démissionné de la radio, où elle officiait comme technicienne depuis treize ans ; elle emmenait avec elle Eulalie, notre fille aînée, Philippe le cadet, et Aliénor la benjamine. Les huit pièces de la maison résonnaient tout d’un coup de rires et de babils.

            Nous n’avions pas la moindre idée de ce que nous ferions désormais. J’avais produit, jadis, de nombreuses émissions pour l’Office National de Radiodiffusion, à Paris ; mais j’avais quitté cet établissement en même temps que mon pays en 1998, et bien des choses s’étaient transformées depuis ; certains de mes anciens camarades d’antenne conservaient leur place, mais des voix nouvelles remplaçaient la plupart des autres, et la présidente alors en poste ne me connaissait pas, non plus que ses directeurs de chaînes. Avant que d’offrir mes services à une antenne locale, idée qui trouvait grâce à mes yeux, je m’autorisai quelques mois de repos en famille. Je passais de longues heures à faire la lecture à ma mère – ce qui me donnait l’occasion de relire ou de découvrir des ouvrages classiques –, et m’occupai de soutenir les premiers pas de mes enfants dans le système scolaire français. Il fallut aussi les aider à affronter les railleries de deux ou trois camarades de classe, qui s’amusaient de leur accent ; cette question fut, grâce au Ciel, vite résolue.

            Nous parcourûmes la magnifique Auvergne, ma terre natale, ainsi que d’autres pays de France, et je fus heureux de revoir deux de mes amis d’autrefois qui, montés à Paris depuis longtemps, habitaient toujours Clermont-Ferrand durant l’été : le docteur Bertrand Chapsal, psychiatre, et la violoniste Anne-Sophie Roux, professeur au Conservatoire. Celle-ci me présenta Viviane Couzinet, Auvergnate parisienne elle aussi, pigiste au Courrier de l’audace, où elle écrivait, sous cinq ou six pseudonymes, les rubriques politique, culturelle, sportive et culinaire. C’était une petite femme au teint olivâtre et aux cheveux frisés, infatigable, qui parlait d’abondance, d’une voix aigrelette, et possédait une opinion tranchée sur chaque chose et sur chacun. Pour compléter ses revenus, elle rédigeait des publi-informations – c’est-à-dire des annonces publicitaires déguisées – pour une dizaine de gazettes professionnelles. Chaque été, elle passait trois semaines dans la maison de campagne de son amie musicienne, sur laquelle elle exerçait une sorte d’ascendant.

            Je l’avais presque oubliée quand, à la fin du mois de décembre, elle me téléphona depuis Paris :

            « Alain ! Il faut absolument que tu viennes me rejoindre à Paris, où le succès t’attend ! Peux-tu prendre le premier train ? Je vais te présenter au directeur de la nouvelle radio où, je le sais, je le sens, ta carrière rebondit déjà !

         – De quoi parles-tu, ma chère ? Il se fait donc une nouvelle radio à Paris ?

         – Mais quand je te le dis ! Ce directeur est formidable : c’est un homme fortuné qui, arrivé à l’âge de soixante-quinze ans, après avoir vécu de ses actions, stock-options et parachutes dorés en tout genre, a décidé de créer sa propre radio. Un projet follement original. Et il ne lésine pas sur les moyens : il vient d’acquérir un bel appartement dans le Marais, qu’il a fait aménager en studio d’enregistrement ; il a recruté deux techniciens à plein temps, et deux animatrices d’antenne épatantes : Leslie et Ouassila (en réalité, elles se nomment Catherine et Nathalie, mais le directeur les a rebaptisées de façon plus tendance) ; il m’a engagée comme directrice des programmes, et voilà, je te prends ! Tu feras l’émission que tu voudras ! N’est-ce pas merveilleux ?

         – C’est très aimable à toi, Viviane, mais qu’est-ce que cette radio dont tu me parles ?

          –   Ça émettra sur l’Internet, et les gens écouteront principalement à la carte, en podcast. On diffusera un flux continu pour ceux qui aiment la radio à l’ancienne, mais il suffira aux gens modernes et branchés de télécharger l’émission de leur choix au moment qui leur fera plaisir.

         – Tu me dis que tu es directrice des programmes, mais je ne crois pas que tu aies jamais fait de radio…

         – Aucune importance : la presse, ça me connaît ! De plus, à force de me mêler au tout-Paris pour mes articles, j’ai un carnet d’adresse mirobolant, je suis dans le networking jusqu’au cou, tu sais. Fais-moi confiance : le seul truc, c’est de venir rencontrer le directeur. C’est lui qui décide en dernier ressort ; mais pas d’inquiétude : je lui ai raconté tes hauts-faits, à Paris comme à Montréal. “ S’il y a bien un gars qui vous fera de sacrées émissions, c’est Alain de Fontanges, il nous écrase tous ”, que je lui ai dit !

         – Et quel contenu comptez-vous donner aux émissions ?

         – Oh, il y aura un peu de tout, en fonction de ceux qui les feront. L’idée est de faire quelque chose de culturel, mais pas trop intello ; d’informatif, sans inonder les auditeurs sous les données ; de politique, mais sans langue de bois. Nous voulons bien sûr éviter le politiquement correct. Il n’y a rien de plus incorrect, tu ne trouves pas ? Mais par-dessus tout, il faut que ça plaise au directeur. C’est lui l’âme du projet. D’ailleurs, il a adoré Bertrand, pour sa douceur, et Anne-Sophie, dont il vénère le zozotement.

         – Quoi, Bertrand et Anne-Sophie font aussi partie de l’équipe ?

         – Mais puisque je te le dis ! C’est la Puy-de-Dôme-connexion, si tu veux savoir, le grand rendez-vous des bougnats ! Anne-Sophie va faire une superbe série sur les grands violonistes.

         – Et Bertrand ? Sur les grands psychiatres ?

       – Non. Tu sais qu’il est passionné par les loutres. Alors, il a proposé une émission sur la vie des loutres, mais le directeur a trouvé le sujet trop restreint ; donc il traitera finalement des chiens et des chats.

         – Je vois. Comment se nomme-t-il donc, votre directeur ?

         – Morgan de Gasch. Tu verras, il est très intuitif, il a un flair étonnant…

         – Est-ce son vrai nom ?

     – Il s’appelle en réalité Jacques Martin, mais il a changé en raison de l’homonymie avec feu le célèbre présentateur. En résumé, sa particule est en toc, le bonhomme est un parfait rastaquouère, un aventurier poseur, un corsaire, mais saupoudré de paillettes ; parti de rien, il a fait plusieurs mariages qui l’ont mis à la tête d’usines de ciment et de saccharine. À quarante ans, riche à milliards, il a revendu ses parts et mis fin à toute autre activité que le farniente. Mais quand tu le verras, tu ne pourras que t’écrier : j’ai rencontré un homme de pouvoir ! »

         Viviane semblait vénérer son corsaire à paillettes, à qui elle prêtait un talent supérieur de meneur d’hommes, un inégalable génie dans les affaires et une culture exhaustive en matière universelle. Mais cette invitation précipitée à rejoindre une entreprise mal définie me rebutait.

         « Ecoute, cette histoire ne m’intéresse pas. Je n’arrive pas à cerner un projet réel, une identité de chaîne dans ce que tu décris.

         – Mais la chaîne, elle y est ! Il ne manque que le dernier maillon : toi ! c’est toi qui vas nous aider à faire de ce projet quelque chose de sérieux, de professionnel ! Alain, nous avons besoin de toi.

         – Qu’attends-tu de moi, exactement ?

         – Que tu fasses des émissions. Trois hebdomadaires et une quotidienne.

        – Mais tu es folle, c’est beaucoup trop. Pourquoi pas le 7 h-minuit, pendant que tu y es ? Je dois consacrer du temps à ma famille, et à divers projets, dont un livre que j’écris en ce moment. Le maximum envisageable serait une hebdo. Mais pour parler de quoi ? »

         Viviane réfléchissait, en soufflant dans le combiné.

         « Je ne sais pas,  moi ! Pourquoi ne ferais-tu pas un magazine musical, à la manière de ton ancienne émission ? Une formule en public, avec des invités, de la musique vivante, des séquences critiques, des interviews, et un jeu pour gagner des places de concerts !

         – Te représentes-tu le temps de préparation qu’exige ce genre de formule ? Quel serait votre budget pour un magazine d’une heure ?

         – Tu sais, l’aventure ne fait que débuter. Tout cela va coûter 50 000 euros par mois au directeur, entre le loyer, l’équipement, le salaire des permanents ; bien sûr, nous comptons que les recettes publicitaires rendront cette affaire bénéficiaire, et nous permettront d’offrir un juste cachet à chacun. Pour le moment, nous proposons entre 45 et 140 euros l’heure d’antenne. Evidemment, je ferai le nécessaire pour que tu reçoives 140 !

        – Non, décidément, cela ne saurait m’intéresser. À quoi bon dépenser 50 000 euros par mois, si c’est pour payer si mal ceux qui, par leurs voix, feront vivre cette antenne ? Une heure de magazine, cela représente huit ou dix heures de préparation, sans compter le temps de transport. »

         Elle marqua quelques secondes de pause, et reprit d’un ton plein d’enthousiasme :

         « Un instant, Alain. Tu me dis que ce cachet serait trop faible pour un magazine musical, mais peut-être bien qu’il suffirait pour une émission d’une autre nature, plus simple à réaliser ?

         – Pour ce prix, je ne ferais, à la limite, qu’une demi-heure d’antenne, répondis-je ; et il faudrait encore que le sujet me captive au point que le cachet, au fond, ait peu d’importance. Quand ils ne veulent pas payer le prix, les exploiteurs comptent sur les passions de leurs collaborateurs, et je vois que c’est exactement ce que vous avez commencé à faire avec Anne-Sophie et Bertrand.

         – Oui, je l’avoue. Nous tablons sur les passions des gens. Eh bien, existe-t-il une telle passion chez toi ?

         – Bien sûr qu’il en existe une : les super-héros. C’est le thème du livre que j’écris. Depuis des décennies, je recueille, pièce par pièce, des éléments biographiques sur Spider-Man, Batman, les Quatre Fantastiques et compagnie ; sans oublier les méchants, comme le docteur Octopus, le Bouffon vert, Lex Luthor, Galactus, enfin… tout ce qu’on aime.

         – Très intéressant. Mais je ne vois pas en quoi consisterait ta valeur ajoutée, dans une émission consacrée aux super-héros. Si j’ai envie de lire une bande-dessinée, moi, je lis une bande dessinée, et voilà tout. Je n’ai pas besoin qu’on m’explique ce qui s’y passe.

       – Ma valeur ajoutée, petite mécréante, consisterait dans l’approche synthétique que permet ma connaissance du domaine. Quand tu lis un épisode des X-Men, seul un fragment de leur personnalité, de leurs faits et gestes t’apparaît. J’ai mis, quant à moi, tous ces fragments bout à bout depuis des lustres, et j’ai composé sur chacun de ces personnages, non seulement des fiches, mais de véritables études caractérologiques et thématiques. Ma valeur ajoutée consisterait encore dans la comparaison avec d’autres personnages de la littérature mondiale, dans le choix d’extraits lus, dans leur traduction nouvelle d’après l’original, ainsi que dans l’illustration musicale en rapport avec chacune de ces figures. J’évoquerai aussi les dessinateurs, les encreurs, les scénaristes, les adaptations cinématographiques… mais ne nous emballons pas, Viviane : ce thème d’émission m’intéresserait, certes, mais tu ne m’as pas du tout convaincu que votre station pourrait en devenir le cadre naturel.

         – Ecoute, donne-toi le temps de la réflexion. Pour l’instant, tu ne te produis sur aucune chaîne, n’est-ce pas ? Pourquoi ne coucherais-tu pas par écrit l’idée dont tu viens de me parler ? Une hebdo sur les super-héros ; après tout, pourquoi pas ? Dès que je recevrai ton projet, j’en parlerai au directeur. Et puis envoie-moi aussi quelques-unes de tes émissions anciennes, afin que le directeur puisse mieux identifier ton style. »

         Viviane Couzinet insista tant que je finis par céder. Je mis par écrit une proposition d’émission, provisoirement intitulée Le Jour des mutants, quoique j’imaginasse plusieurs autres possibilités de titres : Super power, Radio Héros, Fréquence cosmique, Sidéral web, ou encore, clin d’œil à une célèbre chanson des Beach Boys, Héros & Vilains. J’y parlai avec enthousiasme des pouvoirs surnaturels, des costumes spectaculaires, des accessoires pseudo-scientifiques des surhommes et des savants fous qui avaient peuplé mon imagination d’adolescent. Je mis tant de soin dans la rédaction de ce mince dossier que je me pris à espérer que le projet s’accomplirait. Dans le même courrier, je joignis la copie de quatre émissions enregistrées, à différentes époques, pour l’O.N.R. et pour Radio Canada.

         Deux semaines passèrent avant que, au début de janvier, Viviane, ne me fît cette réponse embarrassée :

         « Bonne année 2009, Alain ! Ecoute, j’ai lu ton projet. C’est absolument ébouriffant, mais ça ne remplace pas le contact direct. Quand peux-tu venir ?

         – Minute : M. de Gasch a-t-il lu le document ? A-t-il écouté les émissions ?

         – Non, mais tu ne comprends pas. C’est un type qui procède au feeling. Je lui ai évidemment transmis tous tes fichiers, mais il ne les ouvrira pas ; il est incapable de s’astreindre à cette discipline de base : l’écoute d’une heure de programme du début à la fin, la lecture d’un dossier de deux pages, le traitement de son courrier. Pour lui, tout est question de relation. Il faut qu’il te voie.

        – En somme il faut aller se montrer. Pardonne-moi, Viviane, mais je ne procède pas ainsi. Je comprends que l’élément personnel compte dans une relation de travail, et que tout ne puisse se réduire à la dimension objective. Mais enfin si l’on évacue tout à fait cet aspect des choses, on ne part pas du bon pied. Que mes documents soient d’abord lus et entendus ; ensuite seulement, et dans la mesure où ils trouveront grâce aux yeux de leur destinataire, le temps viendra de se rencontrer, de vérifier s’il existe entre nous quelque désir de collaboration.

         – Tu as raison dans tout ce que tu dis, Alain. Mais tu connais le dicton : n’aie point raison, sois malin.

       – Fort bien, mais je ne crois pas très malin de faire l’impasse sur la connaissance minimale du travail accompli par celui dont on sollicite le concours, et sur l’examen de ce qu’il est en état de proposer. Je ne varierai pas sur ce point, petite mouche.

         – Tu es psychorigide, mais je vais voir ce que je peux obtenir. »

         Quelques jours plus tard, Viviane me téléphona, euphorique :

       « Nous avons écouté ensemble, le directeur et moi ! Il a adoré ! Quant à ton projet, je le lui ai résumé, car, malgré sa culture vertigineuse, ce n’est pas quelqu’un qui a le temps de lire, tu peux bien l’imaginer. Tout ce que tu proposes l’intéresse énormément ; mais il me dit aussi que tu dois être cher…

       – Peut-être, dis-je ; mais, si tu le veux bien, avant d’aborder la question d’argent, je voudrais m’assurer de votre accord sur le contenu de ma proposition.

       – Je vais mettre le téléphone en mode conférence, annonça Viviane, de façon que nous puissions converser à trois. Monsieur le directeur ! venez donc vous joindre à nous. Alain de Fontanges vient de me dire que, pour l’argent, ce ne sera pas du tout un problème : du moment que le contenu vous intéresse…

        – Attention, Viviane, je n’ai pas dit cela ! J’ai simplement précisé que je préférais traiter l’aspect financier en second lieu, uniquement dans le cas où l’on semblerait s’accorder sur le premier volet, celui du contenu.

         – Oui, bien entendu, c’est ce que je voulais dire. »

       La voix tremblante et étouffée de Morgan de Gasch me parvint dans le combiné.

         « Quel type d’émission souhaiteriez-vous faire ? Sur les bandes dessinées ? Je veux bien, mais pourriez-vous nous enregistrer une émission-pilote ?

         – Sauf votre respect, monsieur, le parcours qui fut le mien me dispense, je crois, d’une émission-pilote. Vous pouvez vous former une opinion en vous référant à celles de mes émissions que vous avez écoutées, aux différents prix de radio que j’ai reçus, et dont je tiens la liste à votre disposition, ainsi qu’à la proposition écrite remise à Viviane à votre intention.

         – Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites. Simplement, voyez-vous, je n’ai pas encore le recul nécessaire. Je réalise un vieux rêve en montant cette station. Si vous acceptiez au moins d’enregistrer un fragment de l’émission, je pourrais avoir une vision plus claire de sa nature, de son ambiance, de son ton. Cela m’aiderait à prendre la bonne décision. Il ne s’agit pas d’un test, mais d’une sorte de démonstration en vraie grandeur. Enfin, ce qui m’inquiète surtout, c’est le cachet auquel vous prétendrez. Vous comprenez, j’ai un budget. Si je le dépasse, je menace la viabilité de toute l’entreprise. Et puis songez que, pendant cette même demi-heure, à la place d’une émission, je peux diffuser un disque, qui ne me coûtera rien !

         – En effet, Monsieur. Vous pouvez vous appuyer sur des kilomètres de disques pour composer une programmation fort agréable, qui vous coûtera peu ; un véritable robinet musical que les dentistes auront plaisir à diffuser dans leurs salles d’attente. Allons, cessons là ; je vous souhaite bien du succès. »

         Viviane, qui avait gagné, au contact des annonceurs et des commerçants, de l’aisance à contourner les obstacles – habileté qu’elle appelait sens négociationnel –, intervint d’une voix doucereuse :

         « Pourquoi achopper sur des questions financières ? Comme Alain l’a très bien souligné, il faut d’abord se mettre d’accord quant au contenu. Pour cela, le directeur a besoin d’une maquette, d’un numéro zéro, ou d’un extrait significatif : ça peut se comprendre. Je propose qu’Alain vienne l’enregistrer dès lundi dans notre studio flambant neuf. C’est l’occasion rêvée de te montrer notre local, notre table numérique, tous ces boutons lumineux… j’en raffole ! Nous ferons de ton essai une écoute immédiate ; puis nous débattrons du cachet. Mais franchement, monsieur le directeur, vous ferez un effort pour Alain, n’est-ce pas ? Il proposera un chiffre, vous en direz un autre, et ainsi de suite, comme des marchands de tapis, jusqu’à ce que le juste milieu l’emporte. D’autant que nous ne doutons pas de notre réussite. Nous serons toujours à temps de redéfinir ce cachet au bout de trois mois, le succès venant. Alors c’est entendu, à lundi. »

         Le dimanche suivant, je pris quelques heures à relire mes notes-fleuves sur le Surfer d’argent, à en recueillir les meilleurs morceaux et à leur donner une forme adaptée à l’écoute radiophonique. Puis je passai en revue quelques disques pour choisir mon générique et mes illustrations sonores, Fun in space de Roger Taylor et Starman de David Bowie, dont je redécouvrais, avec une oreille renouvelée, les harmonies enchanteresses. Depuis le salon, ma mère entendait les échos de ces chansons pop, énergiques et mélodieuses. « Je retrouve exactement le genre de musique que tu écoutais dans ta chambre quand tu étais enfant, remarqua-t-elle ; j’ai l’impression de revivre ce temps, de te revoir avec ton groupe de rock, ta bande de copains. »

         Finalement, je préparai une émission entière, ce qui me paraissait plus éloquent qu’un extrait. Le lendemain, je pris le train pour Paris.

         Au local de la rue Vieille-du-Temple, sis au deuxième étage d’une vieille bâtisse, j’eus la surprise d’être accueilli par François Bullier, ingénieur du son que j’appréciais fort et que je connaissais depuis vingt ans, car il avait assuré la partie technique de nombre de mes émissions à l’O.N.R. C’était un garçon joueur, buveur, farceur, hâbleur et baroudeur, sympathique en diable avec son béret basque, ses bretelles, ses chaussures bicolores et ses favoris. Avec lui, une séance de studio commençait toujours de façon concentrée et s’achevait dans les fous rires.

         François me fit visiter le studio, me parlant avec amour des micros, des haut-parleurs, de la table de mixage qu’il avait choisis lui-même, des panneaux de polyuréthane et de mélamine qui assuraient l’isolation phonique, et qu’il avait fait placer, selon son expression, suivant un plan mathématique. « Mon collègue et moi avons débarqué ici dans un moment de pagaille effroyable, raconta-t-il : le directeur avait d’abord fait appel à un technicien fripouille, un certain Boris, qui lui a chouravé un million. Que dis-tu de ça ? On peut en faire, des choses, avec un tel paquet d’oseille ! Viens, je vais te présenter au dirlo. » Il me fit traverser un corridor, au bout duquel, enfermé dans un étroit bureau, caché derrière un épais rideau de fumée, siégeait Morgan de Gasch.

         L’homme était grand et d’une excessive maigreur. Les cheveux teints en noir corbeau, répartis en deux masses par une raie médiane, contrastaient péniblement avec le visage cireux et ridé. Les petits yeux scrutateurs et mobiles, sous des lunettes ostensiblement luxueuses, le front, qu’il avait court et qui rapetissait encore sous le haussement des sourcils, les lèvres fines, pâles et pincées, tout dans ce faciès exprimait la hautaine surprise qu’il éprouvait à me voir. Il portait une superbe chemise bariolée de Yohji Yamamoto, flottant librement sur un jean ordinaire, artificiellement effiloché, qui traînait sur les pieds nus. Sur sa table, un seul livre : un dictionnaire des citations, au milieu d’une pile de journaux enchevêtrés. Aux murs, on avait scotché un portrait de Che Guevara et un autre de Rimbaud.

         « Vous ne m’en voulez pas si je fume, demanda-t-il enfin ? et il découvrait une dentition ravagée par le tabagisme.

         – Non, monsieur, répondis-je, j’aime l’odeur de la nicotine, bien que je ne fume pas moi-même. »

       Cette déclaration le laissa sans voix. Je le laissai à son hébétude et m’en retournai dans le studio.

         « Il faut se grouiller, dit François Bullier, plus nerveux qu’à son habitude. Je dois ensuite enregistrer une foule d’annonces publicitaires pour le boss.

         – Tu es pressé, mon bon François ? Alors voici un papier qui nous fera gagner du temps : le conducteur de l’émission. »

         Et je lui tendis un plan d’une page, qui décrivait schématiquement ce que nous nous apprêtions à fabriquer.

         « Sacrebleu, tu es bien le seul ici à me donner un conducteur ! Les autres profitent des plages musicales pour m’expliquer vaguement comment s’enchaîne la séquence suivante, s’il y a lieu. Mais le plus souvent, on n’a plus guère besoin de moi que pour les premiers réglages : tu vois le bouton rouge à ta gauche ? C’est ce qui te permettra d’activer ton micro quand tu voudras parler. Tu peux placer tes disques dans cette petite platine à ta droite. Bon courage.

         – Mais non, mon cher, je ne touche aucun bouton. C’est à toi de m’ouvrir le micro quand le conducteur indique que je prends la parole, et encore à toi de caler les disques que voici dans ta cabine. Comme au bon vieux temps !

         – Comment ? Mais tous les autres, qui viennent à ce micro, ne rechignent pas à appuyer sur les boutons ! Pendant ce temps, je peux bouquiner tranquille.

         – Les autres peut-être, mais je rechigne, moi.

         – Mais nom d’une scolopendre à monocle, pourquoi rechignes-tu, vieille tête de buffle de vicomte psychorigide ?

         – Parce que la technique est ta partie, dont je n’entends point te déposséder. »

         François faisait grise mine. Mais au cours de l’enregistrement, il retrouva le sourire : le conducteur l’obligeait, comme autrefois, à suivre à chaque instant le déroulement de l’émission, à en soigner les enchaînements, à y imprimer sa marque.

         Quand nous eûmes terminé, le directeur entra dans le studio et lança au technicien :

         « Quand vas-tu faire tes annonces, coco ?

     – Je peux commencer maintenant, directeur, nous venons justement de terminer.

         – Ah, c’est bien. »

         Morgan de Gasch ne semblait pas curieux d’entendre ce que nous venions de réaliser à sa demande. Je l’interrogeai :

         « Où voulez-vous vous installer, pour écouter cette émission-pilote ?

       – Oh, je ne vais pas écouter tout de suite, j’en ai assez entendu pour aujourd’hui. Je ferai ça un de ces jours, tranquillement.

        – Alors sachez que la dernière séquence, de dix minutes, consacrée à l’actualité du monde des comics, est une option. On peut la prendre ou ne pas la prendre.

         – Il faut que j’écoute avant tout. Jusque-là… on parle dans le vide. »

         J’esquissai un sourire et répondis :

         « Je n’ai pas l’habitude de parler dans le vide, monsieur ; je vous livre une information, parce qu’elle me paraît profitable à votre écoute. »

         Surpris de se voir contredit, il ouvrit une large bouche, qui accusait son prognathisme, tourna ses talons nus, et s’en fut dans son bureau en se dandinant. À ce moment, Viviane arriva en trombe, jetant son sac sur un siège, son écharpe sur un autre, sans cesser de consulter sa tablette tactile. Elle avait changé de coiffure, et sa chevelure, hérissée en touffes par la laque, faisait l’effet exact d’un pétard en pleine explosion. Bertrand l’accompagnait, avec en main un plein carton de documents sur le basset artésien, auquel il consacrerait son prochain enregistrement.

         « Brrr, quelle froidure, nom de nom, s’écria Viviane ! Eh bien Alain, tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

         – Non, rien ne va, ma pauvre Viviane. Ton maître me bat froid, n’écoute pas ce que je suis venu enregistrer pour ses beaux yeux de myope, et ne m’invite pas non plus dans son bureau pour mener l’entretien prévu. Je vais reprendre le Corail et m’en retourner chez moi !

         – Mais non, attends ! tu ne le connais pas, il est spécial. C’est une personnalité. Viens donc : avec lui, il faut mettre un pied dans la porte ! »

         Et, suivie de Bertrand, toujours plein de sollicitude et curieux de tout ce qui se rapportait à ce projet de radio, elle m’entraînait dans le bureau du grand hiérarque filiforme et figé. Celui-ci parut mécontent de me revoir ; son corps se dressait sur son fauteuil à roulettes comme s’il eût avalé un balai, et il redoublait d’ardeur à tirer sur sa cigarette. Viviane, d’un air dégagé, amorça la discussion de bien maladroite façon :

         « Nous allons bien sûr écouter, ces jours-ci, ce que tu nous as si gentiment préparé, cher Alain ; mais enfin, si tu veux mon avis, un magazine musical vaudrait mieux car, s’agissant d’une émission sur les super-héros, je ne vois pas où réside ta valeur ajoutée. Moi, si je veux lire une bande dessinée, je la lis, et puis voilà.

         – Alors je ne vois pas ce que je fais ici, répliquai-je. Car ce débat, nous l’avons déjà eu, t’en souvient-il ? Si, dans son principe même, mon idée ne vous convenait pas, pourquoi m’avoir fait venir ? Crois-tu que je n’aie rien de mieux à faire que de parcourir cinq cents kilomètres ?

         – Tout doux l’ami ! Ne fais pas de peine aux jeunes filles en fleur ! Et crois bien que je n’avouerais rien de mes préférences si je leur prêtais la moindre influence sur le directeur, seul maître à bord. Pas vrai, directeur ? »

         Viviane passa le reste de l’entretien à tenter de rattraper sa gaffe, et je lui répondais de bonne grâce. Volubile, gaie, charmante et primesautière, elle virevoltait d’un sujet à l’autre, tirait Bertrand par la manche pour le prendre à témoin, m’interrogeait sur les mœurs québécoises en matière audiovisuelle, me proposait d’assurer la création des génériques de l’antenne nouvelle, d’y venir former les producteurs débutants, de leur apprendre à mener une interview, à animer un débat, à présenter un concert, à partir en reportage. Elle faisait beaucoup d’efforts pour compenser le silence de M. de Gasch qui, la tête tournée plus que de profil au risque d’un torticolis, fixait son regard sur Che Guevara.

         Je me donnai pour défi d’obliger le vieillard à desserrer les dents :

         – Comment allez-vous l’appeler, votre radio ?

         – Radio Gasch, bien entendu, fit-il dans un murmure.

         – Vous avez dit Radio Cash ?

         – Non, Gasch !

         Viviane grimaça :

         – Vous savez, directeur, c’est pas très bon. Tous ceux qui entendent ce nom font une mine ahurie. “ Ça sonne carrément mal, qu’ils disent ; et pis ça ne nous renseigne pas sur le contenu de la chaîne. ”

       – Il suffit que ça nous renseigne sur le contenant, c’est-à-dire moi. On pensera : c’est la radio de Morgan de Gasch, point final. C’est curieux ce que tu me dis, cocotte. Moi, tous ceux à qui j’en parle trouvent l’idée géniale. De toute manière, Shakespeare n’a-t-il pas écrit : Love looks not with the eyes, but with the mind, and therefore is winged Cupid painted blind ?

         – Tu te rends compte, s’extasia Viviane, me poussant du coude. Est-il malin ! C’est du Shakespeare ! Quand je te dis qu’il connaît des tas de choses !

         Je me retins de rire, et continuai mes questions :

         – À quelle heure de la matinée les émissions commenceront-elles ?

         – À neuf heures.

         – Que faites-vous de la tranche de sept à neuf, généralement la plus écoutée ?

         Les deux acolytes échangèrent un regard perplexe.

         – On mettra des disques, finit par articuler de Gasch.

         – Prévoyez-vous une grille spéciale pour l’été ?

         Nouveau regard désemparé :

      – Tu mentionnes là une chose à laquelle nous n’avons pas songé, bafouilla Viviane. On passera des rediffusions.

         Ma seule envie était à présent de quitter les lieux.

         – Eh bien, monsieur, au revoir, saluai-je ; à bientôt peut-être. »

         Sans prononcer un mot, de Gasch esquissa une moue et leva une main flasque, comme si j’eusse émis devant lui une bien improbable hypothèse.

       Viviane et Bertrand me proposèrent d’aller rejoindre Anne-Sophie rue des Rosiers, pour prendre un strudel au pavot, ce que j’acceptai avec joie, car il me tardait de revoir mon amie et de connaître son sentiment sur cette étrange initiative médiatique.

         Après avoir longé les parfumeries, les boutiques de vêtements et les échoppes à fallafel de l’étroite rue ondulante, nous entrâmes chez Korcarz, où je reconnus la blonde violoniste, assise à une table, qui lisait une biographie d’Isaac Stern devant un lait chaud.

         « Comment se passent donc tes débuts dans la carrière, Anne-Sophie ?

         – Pour tout dire, Morgan m’apprécie, je le trouve très agréable, très ouvert. Mais ces premières émissions sur les grands violonistes réclament des efforts considérables. Je rentre du Conservatoire dans la fin de l’après-midi ; ensuite j’écris mes micros et je choisis mes plages jusqu’à une heure du matin, au bas mot. Je me sens fatiguée depuis quelques temps. Je suppose qu’on va plus vite, l’habitude venant ? Pour le moment, une heure d’émission me prend une dizaine d’heures de préparation. Je n’ai plus de temps pour mon propre répertoire. De plus, on est très mal payé… si même on l’est : je n’ai pas reçu le premier sou des dix premières émissions mises en boîte !

       – Tu devrais suspendre l’enregistrement tant que tu ne recevras pas ton cachet, conseillai-je. D’autant que vous n’avez pas commencé d’émettre : avec dix semaines de programmes, tu as déjà pris une belle avance. Et toi, Bertrand, comment te sens-tu, dans cette aventure ?

        – Bah, moi, tu sais, si ç’avait été les loutres, j’en aurais fait mon affaire aisément. Mais les chiens et les chats, mon vieux, ça m’oblige à me documenter rudement. Je passe des heures sur des sites Internet, je vais chez les éleveurs, pour les questionner sur les différentes races et leurs caractéristiques, je les interviewe avec mon petit magnéto, j’ai de longues séances de montage avec Bullier. Pour un peu, j’interviewerais les animaux, mais je ne sais pas si ça plairait à Morgan ! J’ai trouvé pour titre d’émission Comme chiens et chats ; qu’en penses-tu ?

        – C’est une idée.

       – En tout cas, c’est formidable, Alain, s’exclama Anne-Sophie. Tu vas te joindre à notre petite bande !

       – Non, je ne vais pas m’y joindre. De mon côté, le courant n’est pas du tout passé avec Morgan de Gasch. Son accueil fut glacial ; tout, dans son attitude, montrait une sorte de refus, de rejet presque physique de ma personne. Peut-être est-ce parce que je suis roux, et bien roux ?

      – Mais qu’est-ce que tu vas chercher là ? protesta Bertrand. Je crois Morgan incapable de tels préjugés. Il semblait, il est vrai, un peu éteint, aujourd’hui. Peut-être était-il simplement fatigué ?

    – Et puis tu as de si jolies moustaches rousses à crocs – on dirait deux flammèches – et de si mignonnes taches de rousseur, plaisanta Anne-Sophie. D’ailleurs, moi-même, je m’appelle Roux ! S’il en voulait aux roux, ce monsieur ne me confierait aucune tâche (de rousseur, naturellement) !

       On applaudit à ce mot. La serveuse au rouge tablier, chargée d’un lourd plateau, nous apporta des strudels luisants, débordants de pâte de pavot ou de pomme, des gâteaux au fromage polonais et du thé.

         – Tu peux bien t’appeler Roux, repris-je : la blondeur nordique de tes cheveux te sauve ; et – qui sait ? –, peut-être cet autre cheveu, que tu as sur la langue, et qui plaît tant à votre grand Manitou. Non, je vous assure qu’il ne s’agissait pas seulement d’un accueil réservé, mais d’une sorte de mur de Berlin mis entre nous. Ce type refusait purement et simplement d’entrer en relation avec moi. L’hostilité était palpable, grossière, risible.

        – Alain voit juste, intervint Viviane. Je me sens assez confuse, car c’est moi qui ai insisté pour que tu viennes ; le comportement du directeur me plonge dans une perplexité… démentielle. J’espère fort que son regard changera quand il écoutera ton émission. Tu sais, c’est comme ça, les artistes ! Avec eux, on ne sait jamais sur quel pied danser. Parfois, on ne danse pas du tout.

         – Il ne s’agit pas ici d’artiste, rétorquai-je ! Anne-Sophie, elle, est une artiste, ce qui ne retranche rien à sa courtoisie. En tout état de cause, les mystères de l’âme de M. de Gasch importent peu. Sa conduite m’a mis mal à l’aise, ce motif suffit à ce que je ne reparaisse pas. En outre, monter une radio exige un minimum d’expérience dans ce domaine, ainsi que des compétences managériales, qui manquent essentiellement à cet homme. Enfin, je ne me vois décidément pas annoncer aux auditeurs : “Vous êtes à l’écoute de Radio Gasch.”

         – Il t’a blessé, suggéra Bertrand ?

        – Non, mais son attitude était offensante. Il y a quelque chose de pervers à faire venir quelqu’un, puis à l’ignorer ; à lui demander la conception d’un objet, puis à dédaigner cet objet une fois conçu. Je vais envoyer un petit message à cet individu.

       – Oh, je t’en prie, supplia Viviane. Attends donc un peu ; la nuit porte conseil. Ne prends aucune décision précipitée.

         – Entendu, je te le promets, je ne déciderai rien avant demain. »

         Le lendemain, rassasié de sommeil, égayé par l’air vivifiant de l’Auvergne et ragaillardi par les baisers de ma femme, de mes enfants et de ma mère, je renonçai à toute lettre vengeresse, et me contentai d’adresser au vieux milliardaire un billet de quatre mots :

 

Point de Gasch

Fontanges

 

         Anne-Sophie m’appela deux semaines plus tard :

         « Ton courrier a horrifié Morgan. Il le montre à tout le monde, en fulminant : “ Quel monstre c’est ! Quel monstre ! Ah, on l’a échappé belle, foi de morue ! ”

         – Bah, il s’en remettra. Mais toi, chère violoneuse, comment t’en tires-tu dans ce fameux gaschis ?

    – Ne m’en parle pas, c’est atroce. J’ai voulu faire une pause dans mes enregistrements, comme tu me le conseillais, le temps de recevoir quelque argent pour l’ouvrage déjà accompli. Mais l’animal refusait de payer ! Comme j’ai menacé la station d’un procès, sais-tu quel ordre il a donné au preneur de son ? De détruire toutes les émissions que j’avais produites, afin d’effacer toute trace et toute preuve de mon travail.

         – Bullier n’a tout de même pas fait cela ?

         – Bullier l’a fait, cette andouille ! Ce sont des mois de boulot qui seraient partis en fumée… si je n’avais pris la précaution de lui demander une copie de chaque émission après enregistrement ! J’ai donc ma preuve, bien massive, joliment numérique, et j’attaque.

         – Comment ton amitié avec Viviane pourrait-elle survivre à un tel conflit ?

        – Tu la connais mal : elle s’arrange toujours pour rester en bons termes avec chacun. »

         Ma mésaventure à Radio Gasch fut moins éprouvante que celle d’Anne-Sophie. Elle se révéla même utile. Le jour même de ma visite, François Bullier m’avait transmis le fichier audio du Jour des mutants, en me recommandant de ne révéler à personne que je le tenais de lui, « de crainte de mécontenter le dirlo ». Je le transmis à mon tour à une radio locale installée aux confins de la Limagne, Fréquence volcanique, qui m’en commanda une entière série, à de bonnes conditions, puis une autre série… J’entame aujourd’hui ma quatrième saison sur cette chaîne. Heidi a repris une activité d’ingénieur du son à la même adresse, et la bonne fortune du calendrier nous fait parfois œuvrer à la même émission. Quant à mon livre, Héros & Vilains, il a paru chez Voie lactée ; sa seconde édition vient de sortir des presses. Ma mère en a acheté vingt exemplaires qu’elle distribue à ses cousins, voisins et diocésains.

*   *

         Près de trois ans s’étaient écoulés depuis ma singulière visite rue Vieille-du-Temple. Un soir, je reçus un appel de Paris, et reconnus la petite voix aiguë de Viviane qui roucoulait dans mon oreille.

            « Alain, mon petit Alain, j’ai du nouveau pour toi ! Figure-toi qu’hier soir, je dînais avec le directeur – tu sais bien, Morgan, le directeur du Petit-Cacheton ! Finalement, il a laissé tomber son projet de radio et a acheté un journal d’annonces pharmaceutiques, où j’écris tous les articles, c’est tellement plus simple. Bon. Nous nous trouvions à la Tour d’argent, en compagnie des deux ex-animatrices, qui font désormais office de secrétaires, et qui s’appellent à présent Bronx et Diva. Le brave Bertrand, qui est retourné s’occuper de ses loutres et de ses patients, participait aussi à nos agapes. Et là, je ne sais quelle mouche m’a piquée ; entre le fromage et le dessert, j’ai enfin posé au directeur la question qui me tarabustait depuis tout ce temps : “ Enfin, directeur, nous révélerez-vous un jour la raison de votre froideur envers mon camarade Alain de Fontanges, ce jour de décembre où il nous rendait visite ? Vous pouvez bien nous le dire, à présent que la chaîne a fermé ses portes. ”

         « Alors le vieux, de pâle, est devenu livide, et il m’a dit – tiens-toi bien, c’est du tonnerre : “ J’ai eu peur de lui. Oui, peur ! Vous le savez, je marche à l’intuition. Eh bien, en voyant ses deux yeux brillants, ses grandes mains menaçantes, sa cravate verte à motifs triangulaires, j’ai craint qu’il ne me saute au cou, qu’il ne m’étrangle et ne me tue ! Voilà, mes cocos, vous savez tout, maintenant. ”

         « Alors on a tous beaucoup ri, et puis Bertrand a fini par dire, avec la calme empathie qui le caractérise : “ Alain, je le connais depuis la maternelle, il ne ferait pas de mal à une loutre. Vous savez, Morgan, les peurs, ça s’enracine dans la petite enfance… Avez-vous pensé à consulter un psychothérapeute ? Je peux vous recommander quelqu’un de très bien. ”

         « Moi, ça m’a chiffonnée, tout ça. Et j’ai demandé au directeur : “ Vous vous rappelez ce Boris Brajon, qui vous a extorqué un million ? Si l’on vous obligeait à partir sur une île déserte, soit avec Alain de Fontanges, soit avec Boris Brajon, lequel choisiriez-vous ? – Sans hésiter, l’escroc Brajon, qu’il m’a dit, et on a tous poussé des oh ! et des ah ! Alors là, vas-y que je le titille : – Et au fait, directeur, vous l’aviez écoutée, finalement, cette émission sur les super-héros ? – Oh, non, qu’il me fait, ses ondes maléfiques sortiraient de la bande et me feraient des misères ! ”

        Que veux-tu que je te dises ? Dans ce milieu d’artistes et de nababs, ils marchent tous à la cocaïne. Tous défoncés, tous détraqués. Le directeur est zinzin, comme tous les gens d’Hollywood et autres parasites du showbiz. En tout cas, je voulais te dire ça pour que tu comprennes que cela n’a rien de rationnel. Sache bien aussi que, s’il n’avait tenu qu’à moi, je t’aurais commandé plein d’émissions, chichement payées !

         – Tu veux dire richement payées ! Mais le lapsus est amusant. »

         J’eus l’idée d’une question malicieuse :

         – Et toi, Viviane, au fait, qu’en avais-tu pensé, de mon émission-pilote ?

         – Euh, bien, à vrai dire… j’ai été débordée ; mais je t’assure que… mince, j’ai un double appel, un truc urgent. Alain, je te rappelle sans faute dans une poignée de minutes. »

         Il va sans dire qu’elle ne me rappela jamais.

       Deux heures après cette conversation, je reçus de Bertrand le courriel que voici, dont il adressait copie à Viviane :

         Cher et valeureux Fontanges,

   Je me trouvais aux côtés de l’inénarrable Viviane durant votre colloque téléphonique, et je vais te dire sans détour ma pensée. En tant que psychiatre, et que simple lecteur de Conan Doyle, cette histoire de peur ne me semble pas crédible. Terrorisé, Morgan eût montré d’autres signes verbaux et non-verbaux : tremblements, souffle court, bégaiement ou incapacité totale de parler… Je reconnais, vois-tu, une personne qui a peur.  Les rares mots prononcés par de Gasch, ce jour-là, n’étaient pas ceux d’une personne apeurée, mais ceux, pleins de morgue, de l’autocrate, qui marque une distance infranchissable avec son interlocuteur et entend le lui signifier.

         Si la peur de l’étranglement l’eût étreint, il n’eût pas approché du studio, mais se fût barricadé dans son bureau. Puis, une personne atteinte de névrose phobique n’en fait pas le sujet de ses causeries mondaines, ne s’expose pas ainsi au rire d’un groupe de convives.

       Je ne crois donc pas à ce bobard. Et, suivant la méthode du grand Sherlock Holmes, notre maître à tous, une fois que l’on a éliminé toutes les fausses hypothèses, celle qui reste est la bonne, aussi incroyable qu’elle paraisse. Ici, elle ne paraît même pas incroyable : défiance de classe (du parvenu parisien contre un gentilhomme provincial, retour d’Amérique) ou, comme tu l’as d’abord supposé, défiance de race (les discriminations et incivilités contre les roux, me dit-on, persistent en France et s’amplifient) ; mais de telles tendances ne sont sans doute pas facilement avouables, et se vanter d’être un frappadingue décadent fait plus chic que d’offrir l’image d’un bobo complexé et kokkinophobe.

         Quant au motif invoqué de la peur d’une agression, je le trouve intéressant. Car enfin l’agression, consistant à neutraliser symboliquement autrui, c’est bien de Morgan de Gasch qu’elle venait. Je tenterai donc cette explication : le patron a jugé commode d’inverser les rôles, de te faire endosser la figure du malfaiteur, afin de garder son estime de soi face à sa propre tendance agressive. 

         Amitiés inoxydables,

         Chapsal

          Le surlendemain, Viviane faisait cette cybernétique réponse :

         Ton hypothèse, Bertrand, ne vaut pas un clou, et ton Sherlock peut aller se rhabiller : le directeur vient d’engager comme stagiaire une rouquine qui n’a rien à envier à Alain sous ce rapport (je joins sa photo : n’est-ce pas qu’elle est trognon ?). Il ne faut simplement pas tenter de comprendre les fous, non plus que de les contrarier. L’aliénation, chez eux, cohabite avec le génie, et sans doute le conditionne.

         Six mois plus tard, j’appris par Bertrand que Viviane Couzinet épousait Jacques Martin, alias Morgan de Gasch. Le jour de ses noces, dit-on, elle arborait une coiffure iroquoise, verte et rose, et un collier de chien.

Louis-Gabriel Montoya