N°28 – Le Professeur d’allemand

   Adrien Thério (1925-2003)

 Au tout début de la Révolution tranquille, Adrien Thério en est déjà à publier son cinquième ouvrage de fiction avec Mes beaux meurtres (1961)Si l’on tient compte de toute sa production narrative et savante, c’est là son huitième livre ; son premier roman, Les brèves années (1953), a déjà été réédité dans une version revue et corrigée l’année même où paraissent non seulement Mes beaux meurtresmais aussi Flamberge au vent. L’homme est fébrile et ne cessera de l’être au cours des décennies suivantes, ce, jusqu’en 2003, année de sa disparition. Ses multiples publications (plus de trente livres, des centaines d’articles), ses activités de professeur de littérature à l’Université d’Ottawa, d’animateur et de fondateur de revues littéraires (Livres et auteurs canadiens en 1961, devenue Livres et auteurs québécois en 1969, Co-Incidences en 1971, Lettres québécoises en 1976) en font foi éloquemment.

     Au milieu de ce véritable océan d’encre et de papier, nous retrouvons toujours un homme habité par la passion littéraire, du conte et de la nouvelle autant que du roman et de l’essai, et un fort désir de transmettre ce sentiment à ses semblables.

UN TERROIR ICONOCLASTE

     Mes beaux meurtres, recueil de cinq nouvelles – dont une a la dimension d’une véritable novella, Le chat sauvage – semble au premier abord une œuvre traditionnelle. Elle ne l’est toutefois que sous un certain angle : celui du récit du terroir, et encore. Mes beaux meurtres met en effet en discours au moins deux récits, Le chat sauvage et Carnet de prison, qui se déroulent en bonne partie sur une ferme dans un petit village québécois. Mais ce qu’on découvre lorsqu’on réfléchit à la pratique traditionnelle du genre du terroir et qu’on la compare à ce qu’en fait Thério, c’est qu’il pervertit (dans le bon sens du terme), infléchit, détourne la tradition. L’œuvre est aussi iconoclaste que l’ont été avant lui les recueils Le torrent d’Anne Hébert (1950) ou Contes pour un homme seul d’Yves Thériault (1944), sans compter que, si l’action était transposée de la campagne à la ville, on pourrait y voir une relation avec Le cassé de Jacques Renaud (1964). Le lien entre toutes ces nouvelles : le sentiment de révolte contre l’autorité, des personnages qui ruent dans les brancards et qui, poussés par une volonté de s’en sortir, doivent faire violence à ceux qui les oppriment et aller jusqu’au meurtre. 

LE REFUS DE LA ROUTINE ET LE GOÛT DE LA THÉÂTRALITÉ

     Le cas de la nouvelle intitulée Le professeur d’allemand est en ce sens assez particulier. Elle fait partie des œuvres où Thério met en scène des professeurs d’université. Il est certain que son expérience dans le milieu universitaire a servi d’inspiration à certaines de ses œuvres narratives. En 1961, il était déjà docteur en littérature depuis huit ans, et il avait enseigné dans quatre universités avant d’arriver à Ottawa. Il avait déjà à son actif La soif et le mirageun des cinq romans qu’il publiera dans son cycle des professeurs (1960), textes fort critiques du milieu universitaire. Le professeur d’allemand, en raison de sa virulence et de son étrangeté, va encore plus loin que tous les romans. Dans une entrevue, Thério révèle qu’en publiant ses romans de professeurs, il a « voulu dégonfler un peu tous ces grands intellectuels qui se prennent pour le nombril du monde ». Mais dans Le professeur d’allemand, le discours va beaucoup plus loin. Le récit se cristallise d’abord autour d’un objet – tendance récurrente dans ce recueil, si on pense au motif de la porte comme mobile obscur du crime dans Une porte à ouvrir. Cette fois-ci, c’est un thermos, sorte de métonymie de la haine du narrateur pour les gestes inlassablement répétés par son collègue à l’heure du lunch. Les choses se gâtent très vite parce que le narrateur ne peut supporter l’idée que cet homme poli et érudit « manqu[e] d’imagination » et n’ait jamais eu « le moindre mouvement de révolte ». Voilà bien qui nous replonge dans le contexte de la Révolution tranquille (on pense aussi à ce que sera sept ans plus tard mai 68 en France) où l’on voulait que l’imagination soit au pouvoir, et où la révolte était une valeur en soi.

   Notons aussi que le narrateur est le spectateur d’une sorte de petite pièce de théâtre à laquelle il est obligé d’assister tous les jours de la semaine, car il partage le même bureau avec son collègue allemand. Et c’est dans ce même bureau que le narrateur en pensée « répète la scène », et imagine la mise en scène presque absurde du meurtre qu’il s’apprête à commettre. Cela prend même la forme d’une idée fixe : « Chaque jour désormais, je répétai la scène du meurtre au moment où il allait commencer à manger. »

     D’un point de vue symbolique, tout se passe comme si une forme de théâtralité répétitive cherchait à en détruire une autre, comme si le narrateur, apparemment jeune professeur confronté à un professeur de la vieille école, cherchait à faire disparaître, à gommer une façon d’être et d’agir, de se représenter dans le monde, qui ne convient plus à l’époque moderne. À moins que le désir puis le geste de tuer ne relèvent de l’esthétique surréaliste ; André Breton ne parle-t-il pas, dans le Second manifeste du surréalisme (1930), du « geste idéal » qui consiste à descendre dans la rue et à tirer au hasard sur les gens ? La lecture de l’œuvre de Thério nous amène parfois dans les avenues les plus inattendues.

L’EXCÈS ET LA RÉSERVE

     Ce qui frappe, lorsqu’on jette un regard d’ensemble sur le recueil et l’œuvre de Thério, c’est le motif général de l’excès (meurtres, folie, débordement de sentiments négatifs, etc.) couplé à son contraire, soit celui de la réserve quant à l’expression de certaines données, propension bien propre au genre de la nouvelle qui dit souvent relativement peu pour suggérer beaucoup. Ainsi, on ne saura jamais combien de gens le narrateur avoue avoir tué.

     Et bien sûr, dans Mes beaux meurtressi chaque mot porte (ce qui entre nous est vrai de toute bonne œuvre littéraire), certains mots n’ont pas à être prononcés, pensés, écrits par les narrateurs et les personnages. Les récits brefs en cachent autant sinon plus que ce qu’ils laissent voir, entendre. C’est là une exigence formelle de la nouvelle. Cela dit, il appert également que les nouvelles de Thério ne sont pas simples génériquement. Avant la lettre, Thério mélange, métisse genres et sous-genres à l’intérieur du recueil et des nouvelles elles-mêmes : le récit du terroir mêlé au psycho(patho)logique dans Carnet de prison, la théâtralité dans Le professeur

     Gilles Archambault, autre grand nouvellier québécois, soulignait déjà en 1964 que « ce recueil est excellent et rempli de promesses ». Sa remise en circulation au XXIsiècle permet à un nouveau public de juger à nouveau de sa richesse et de sa modernité.

Michel Lord

     La rédaction d’Onuphrius tient à remercier M. Jacques Richer, directeur de Lévesque éditeur et de XYZ, la revue de la nouvelle, qui nous a accordé la permission de publier cette nouvelle d’Adrien Thério.

 

LE PROFESSEUR D’ALLEMAND

     Chaque jour, à onze heures vingt-cinq, au moment où je revenais à mon bureau, il sortait un thermos de sa serviette, le plaçait sur la table, à droite. Il se penchait de nouveau, ramenait une sorte de petit paquet enveloppé de papier paraffiné qu’il déposait en face de lui. Puis il ouvrait méthodiquement le sac en commençant par un coin qu’il avait appris à déplier avec une adresse consommée. Il faisait la même chose depuis des années. Un sandwich apparaissait, trois ou quatre petits biscuits et une banane. Quand il avait bien rangé ces trois articles sur le papier luisant qui lui servait de nappe, il ouvrait son thermos, se versait une tasse de café après avoir donné deux ou trois petits coups du buste qui avaient pour effet de faire avancer sa chaise un peu plus près de sa table et commençait à manger.

     À le voir tout à son travail, les premières fois, j’imaginais qu’il ne permettait pas qu’on le dérange pendant la demi-heure où il lunchait. Il ne prendrait même pas la peine de répondre à quiconque oserait lui adresser la parole. Je me trompais ! Je me hasardai un jour à lui demander comment s’épelait le mot « littérature » en anglais.

     Je me rendis compte de ma bévue au moment même où je posais ma question. Il se tourna vers moi, déposa sur la table le biscuit qu’il était en train de gruger et épela lentement le mot. Il se leva, s’approcha de mon bureau et commença à discourir sur l’importance de cultiver chez les jeunes le goût de la clarté et de la précision. Sans hausser le ton une seule fois, il m’assura que la plupart des lettres qu’il recevait étaient pleines de termes impropres et que c’était la faute de notre système d’enseignement d’où la grammaire avait été exclue. Je m’étais arrêté d’écrire et je l’avais écouté. De temps en temps, il se penchait un peu en avant, étendait son bras droit et pointait son index, ayant probablement l’impression qu’il mettait le doigt sur nos déficiences scolaires. Par la suite, il devait revenir souvent sur la même idée. C’était une de ses marottes.

     Il avait une sorte de petit visage de fouine qui captait l’attention. Il avait conservé malgré ses soixante-cinq ans une peau presque rosée et comme il était très petit, n’eût été les rides et les cheveux blancs, on ne lui aurait pas donné quarante ans.

     Il avait une façon à lui de monter ses griefs en épingle en dehors de ses heures de lunch. Il avait l’air de se plaindre sans se plaindre. Il redisait toutes les difficultés qu’il avait eues pour en arriver à avoir un diplôme universitaire, mais tout cela semblait avoir été accepté d’avance comme un lot nécessaire à une fin. Il parlait maintenant de ses rhumatismes un peu comme on parle d’un nouveau-né qui nous fait passer des nuits blanches, mais qu’on ne peut s’empêcher de dorloter, d’entourer de tous les soins.

     Sa vie avait été partagée entre la petite maison qu’il avait achetée l’année de son mariage et ce bureau étroit de professeur qui croulait sous les livres. Il n’avait jamais pu se payer de longs voyages car les enfants avaient tout pris. Il s’était contenté de la vie simple de professeur dans un collège où les élèves réclamaient un diplôme à grands cris dans le seul but de gagner beaucoup d’argent après leur graduation. « Les valeurs spirituelles, avait-il coutume de dire, perdues ! perdues ! depuis le Moyen Âge. » Lui-même s’accusait. Après quelques années d’enseignement, il en était venu à la conclusion qu’il ne valait pas la peine de se donner tant de mal pour semer dans des terres stériles. Son zèle s’était arrêté là. « Vous voyez, disait-il, vous voyez… » Il laissait la phrase en suspens, haussait les épaules en faisant une sorte de grimace et allait se rasseoir en se prenant en pitié.

     Chaque jour, je devais assister, silencieux, à son lunch, car je m’étais persuadé qu’un spectacle répété des centaines de fois mérite un certain respect. Je me disais parfois : « Qu’emportera-t-il en mourant ? Qu’est-il venu faire dans la vie ? Qu’est-ce que ce petit homme doux, dévoué, sans imagination, a bien pu apporter au monde ? »

     Ce sont là des questions que j’aurais pu me poser au sujet de n’importe qui. Elles ne me venaient à l’esprit qu’en sa présence. Avec mes amis j’aurais trouvé indécent de m’interroger de pareille façon. Mais lui me mettait en face de toutes sortes de problèmes.

     Un jour, je compris que je lui en voulais. La chose me prit au dépourvu, car je ne voyais pas très bien pour quelle raison je pourrais lui faire du mal. Il n’en restait pas moins vrai qu’à certains moments, j’avais un vif désir de le blesser d’une façon ou d’une autre. Un soir, avant de me mettre au lit, je compris tout à coup pourquoi je nourrissais de la rancune contre un collègue aussi posé, poli, plein d’attentions à mon égard. Je souffrais d’avoir à mes côtés un homme de son âge et de son érudition qui, c’était évident, manquait d’imagination. Comment avait-il pu passer trente-cinq années au même bureau, se prélasser aussi longtemps devant ses élèves sans subir le moindre mouvement de révolte ? « Aujourd’hui, pensais-je, il vivrait dans un monde tout différent. » Il s’était laissé emporter doucement par le courant de la rivière sans même penser qu’un jour, ce courant, cette rivière pourraient lui présenter des rives plus généreuses. Il n’avait même pas pris la peine de regarder autour de lui. Son petit train de vie avait été jugé, accepté, une fois pour toutes.

     Quand il avait fini de manger, il repliait le papier paraffiné, le mettait dans sa serviette, refermait son thermos et, après s’être frotté les mains l’une contre l’autre deux ou trois fois, il allait dénicher un livre dans les piles qui l’encadraient. Il se remettait à lire et si personne ne venait le déranger, il était encore dans la même position quand je revenais au bureau vers cinq heures de l’après-midi.

     De tempérament calme et doux, il se fâchait cependant quand l’occasion lui était donnée de pouvoir expliquer à des confrères pourquoi le monde en était arrivé à perdre le sens des « vraies valeurs ». Je suivais ses explications de mon bureau mais je ne réussissais jamais à comprendre ce qu’il voulait dire exactement par « vraies valeurs ». Certains jours, j’avais la tentation de lui demander comment il avait réussi, lui, à s’inculquer le sens des « vraies valeurs », ce qu’elles lui avaient apporté. Intérieurement, je refusais toute communication avec les « vraies valeurs » si elles devaient me rendre semblable à lui, m’enclore dans un champ où je ne voyais que des herbes chétives.

    Au demeurant, ses discours m’eussent laissé indifférent. Mais je ne lui pardonnais pas d’avoir une vision aussi restreinte de la vie et du monde. Je ne lui pardonnais pas d’avoir joué au crabe toute sa vie. Chaque fois qu’il se remettait à son lunch, je me reposais les mêmes questions. Ses rhumatismes l’emporteraient demain que sa disparition ne changerait rien à rien. Qui sait même si le collège ne le remplacerait pas par un jeune professeur plein de vie, d’enthousiasme, capable de faire aimer la langue et la littérature allemandes à ses élèves ?

     Ce jour-là, au moment où il sortait le thermos de sa serviette, j’aperçus mon coupe-papier sur mon bureau. Sans savoir pourquoi, la vue de ces deux objets se mit à m’obséder. J’avais l’impression qu’ils se complétaient. Je mis le coupe-papier dans ma main gauche et le soupesai. Je regardai le thermos et je revins au coupe-papier en bronze, épais, dessiné en forme de poignard. Je refermai ma main sur le coupe-papier. Je ressentis un vif plaisir au cœur. Cela me rappelait des souvenirs vagues d’enfance, de joies que j’avais ressenties pour la première fois.

     Enfin, je compris.

     Je m’appuyai au dos du fauteuil et, avec un plaisir évident, je me mis à répéter la scène. Au moment où il viendrait pour se verser une tasse de café, je me lèverais et je lui enlèverais son thermos. Il me regarderait, surpris, croyant que je voulais plaisanter. Comprenant le sérieux de l’histoire, il se lèverait et essaierait de reprendre le thermos. Je reculerais lentement vers mon bureau et là, contre le mur, par pur plaisir, je tiendrais le thermos au-dessus de sa tête pendant plusieurs minutes pendant que, devant moi, il se démènerait, ferait entendre des mots incompréhensibles, des  bouts de phrases à demi prononcées, en faisant des efforts démesurés pour atteindre son thermos. Je me mettrais à rire doucement, puis, en me penchant, je saisirais le coupe-papier sur mon bureau et le lui enfoncerais dans la poitrine. Il laisserait entendre un petit cri aigu en serrant la main gauche sur sa poitrine et s’écroulerait à mes pieds.

     Au moment où la scène finissait, je me tournai vers lui. Il présentait lentement les lèvres à sa tasse de café trop chaud. « S’il savait, me dis-je, que je viens de le tuer, que dirait-il ? Viendrait-il tout près de mon bureau pour m’expliquer, comme il l’avait fait pour la grammaire, la théorie du meurtre ? » Je le voyais déjà me raconter comment Néron s’y était pris pour exécuter ses ennemis. Il retournerait à sa table et continuerait son lunch en silence, mangeant ses biscuits de l’air craintif d’une souris grugeant un morceau de lard avant de rentrer dans son trou.

     Chaque jour désormais, je répétai la scène du meurtre au moment où il commençait à manger. J’aurais voulu varier les épisodes que je n’aurais pu. Car c’était ainsi que tout allait se passer et je n’y pouvais rien. Tout ce que j’avais prévu la première fois allait se produire phase par phase. Mais que deviendrais-je ? Car vraiment je n’avais pas l’intention de gâcher ma vie pour un pauvre petit vieux qui avait manqué la sienne.

     Je n’ai jamais été sujet à aucune excentricité et jusqu’ici personne n’a trouvé à redire à ma conduite. Je suis comme tout le monde. Quand je dis : je suis comme tout le monde, je ne veux pas dire que je ne me distingue en rien de la foule impersonnelle qui encombre les rues des grandes villes. Je veux dire que, comme tout le monde, il m’arrive d’avoir des pensées que je me hâte d’enfouir au fond de ma conscience, d’avoir des désirs que j’aurais honte de montrer au grand jour, des sentiments que je rougirais parfois de dévoiler. D’être sujet à ces pensées, ces désirs, ces sentiments ne sert qu’à me prouver que j’appartiens à l’espèce humaine. Puisque j’ai toujours eu assez de décence pour garder pour moi ce que chacun convient de garder pour soi, je considère que je suis comme tout le monde.

     Pourquoi donc tuerais-je mon confrère aux cheveux blancs ? Il manque d’imagination, mais cela est-il suffisant pour provoquer mon geste ? Lui n’y perdra rien. Quant à moi, on me fera un procès. Qu’est-ce qu’on pourra prouver ? Si on me condamnait ? Pour me condamner, il faudrait qu’on puisse établir que j’ai délibérément attenté à la vie de mon confrère. Je sais que si jamais je fais cela, ce sera délibérément, mais comment eux le sauront-ils ? Ils iront voir dans ma vie passée, ils examineront ma conduite depuis mon enfance et ils ne trouveront rien qui puisse les mettre sur la trace qu’ils chercheront. J’ai toujours agi en homme sensé, je me suis toujours conformé aux lois de la civilisation, je n’ai jamais eu la pensée de nuire à quelqu’un pour le plaisir de lui nuire. Ils reviendront de leur enquête en disant que je n’ai jamais montré le moindre signe de dérangement mental, que rien ne les porte à croire que j’aie pu un jour décider de prendre ce coupe-papier et de l’enfoncer dans le cœur du petit homme aux cheveux blancs.

     Même en admettant que je suis sain d’esprit, comment pourront-ils en arriver à prouver que j’ai tué délibérément ? Et cela ajoutera-t-il à ma responsabilité ? La plupart des meurtriers tuent délibérément. L’important, c’est que je tue délibérément à un moment où je suis en possession de toute ma lucidité. Comment s’y prendront-ils pour établir que j’ai accompli cet acte dans un état de lucidité parfaite et que je suis coupable?

     Quand j’étais jeune, je me souviens, j’avais l’étrange désir de tuer des petits chiens chaque fois que j’en rencontrais. Je ne sais pas pourquoi, la façon de hurler de ces bêtes me mettait hors de moi et je rêvais tout de suite de leur mettre la main au cou et de les étrangler. Qu’y a-t-il d’anormal à vouloir tuer des chiots ? Tous les amis que j’ai eus m’ont avoué à un moment où l’autre de leur existence qu’ils avaient parfois eu le désir de tuer des bêtes ou des humains. Pourquoi n’aurais-je pas le désir de tuer moi aussi puisque c’est tout à fait normal ?

     J’admets que tous ceux qui m’ont parlé de leurs désirs de meurtres n’ont jamais passé de la théorie à l’action, mais même si j’allais un bon jour me payer un mort, quelle différence cela ferait-il ?

     Car, voudrais-je me le cacher que je ne le pourrais pas, mon désir augmente avec les jours. Je répète encore la scène chaque fois qu’il se met à son lunch, mais je commence à m’en lasser. Au début je souriais. Plus maintenant. Je fais tous les mouvements avec une rare précision. Je compte le même nombre de pas en reculant jusqu’au mur et le professeur redit sans cesse les mêmes bouts de phrases en étirant le bras pour reprendre son thermos.

     Aujourd’hui, je me suis levé au moment où il sortait le thermos de sa serviette. J’avais quelque part à l’intérieur de moi une drôle de sensation. Il a sorti le petit sac aux sandwiches et, au moment où il a voulu commencer à déplier le papier paraffiné, j’ai étendu le bras et j’ai saisi le thermos. La scène s’est passée exactement comme j’avais prévu. Il m’a regardé, amusé. Il a probablement lu dans mon regard que j’étais très sérieux. Il s’est levé et a essayé de reprendre le thermos que j’avais soin de tenir à une hauteur que sa main ne pouvait atteindre. J’ai reculé lentement jusqu’au mur. Il a encore fait des efforts pour reprendre le thermos et j’ai souri de voir ce petit homme tout blanc s’étirer devant moi, faire des gestes hétéroclites dont il aurait été le premier à rire s’il avait pu y réfléchir un moment. J’ai souri et, soudain, je me suis penché et j’ai saisi le coupe-papier. Une sensation très douce m’a envahi. Au contact de ma main, le froid du bronze m’a donné du courage. Le professeur dansait devant moi sur le bout de ses orteils et murmurait toutes sortes de syllabes incompréhensibles. D’un coup bien porté, j’ai frappé.

     Il a fait une grimace effroyable et je suis sûr que si jamais je regrette de l’avoir tué, ce sera à cause de cette grimace. J’étais content de voir qu’il portait la main gauche à son cœur, puisque cela faisait partie de la scène, mais cette façon de me regarder en mordant ses lèvres et en laissant entendre un cri d’animal m’a déplu. J’aurais voulu partir, m’incorporer aux spectacles étranges de certains de mes rêves, mais j’étais rivé à lui, j’étais rivé à ce corps qui venait de tomber à mes pieds. Il a fait encore quelques gestes, quelques mouvements, puis plus rien.

     Devant moi, sa table était là avec ses piles de livres. J’ai eu alors l’impression d’entendre un bruit étrange, un grand vent balayant tout sur son passage. Je suis resté seul plusieurs minutes avec mon mort à mes pieds.

     Plus tard, je suis sorti, j’ai frappé à la porte voisine et j’ai dit : « Venez voir ! » Ils étaient deux qui causaient. En m’entendant, ils se sont levés et m’ont suivi. Je les ai amenés dans mon bureau et là, devant le mort, je leur ai dit : « Je l’ai tué à cause du thermos. »

***

            Voilà deux jours qu’on me ramène devant ce juge et ce jury. Les avocats ont essayé de me faire parler mais j’avais décidé de me taire et de les écouter. Pendant qu’ils discouraient, j’examinais la figure des membres du jury. Je ne cache que l’avocat de la Couronne a été éloquent. Il a parlé de l’exemple qu’il fallait donner afin que les écoles prennent la peine de mieux choisir à l’avenir les professeurs qui sont chargés de former la jeunesse. Il a soutenu que mon passé ne permettait pas de laisser entendre que j’aie pu avoir à un moment ou l’autre la moindre attaque de ce qu’il a appelé « dérangement ». Il ne s’est pas aperçu qu’en voulant me faire condamner parce que j’avais accompli le crime à un moment où je possédais tous mes esprits, il contredisait sa première proposition au sujet de l’exemple à donner aux écoles négligentes. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de lui pour savoir que je suis sain d’esprit. J’ai refusé de dire le moindre mot, de faire la moindre déposition, parce que si je le voulais, il me serait facile de déjouer tous les psychiatres du monde. J’ai en effet, pendant le temps que j’ai passé en prison, construit un petit discours en trois points où je prouve clairement que personne ne peut décider de tuer on prochain sans avoir de troubles mentaux. Comme mon énoncé se tient du commencement à la fin, je réussirais certainement à leur prouver que, pour parler aussi sensément, il faut que je sois sain d’esprit. Ils croiraient me tenir dans un piège. Je sais que n’importe qui peut tuer de sang-froid, mais si je leur fais part de cette idée, ils se récrieront. Ou ils ajouteront que n’importe qui, en pleine démence, peut tuer de sang-froid. Comment leur prouver le contraire ? Comment leur expliquer qu’au moment où j’ai tué, je n’ai fait que répéter une scène que je savais par cœur, que j’avais jouée déjà une centaine de fois auparavant et que par conséquent j’ai accompli mon action avec toute la lucidité possible.

            L’avocat de la défense s’est levé. Je savais qu’il allait faire un discours sur la folie. Que je me sois refusé à dire le moindre mot en cour était déjà une preuve de mon désarroi mental. J’étais, selon lui, tombé dans une sorte de nuit dont personne n’avait réussi à me tirer. Depuis l’assassinat, je n’avais en aucune façon manifesté mon émotion, ma peine ou ma joie. Je m’étais retiré dans un monde à moi, peuplé de tous les fantômes qu’on se plaisait à imaginer. J’avais, disait-il, été sous l’effet d’une tension nerveuse. J’avais lutté jusqu’au jour où une sorte de fibre s’était détachée dans mon cerveau. Ce jour-là, tout doucement, calmement, j’avais décidé de tuer le professeur.

            Qui pourrait jamais me condamner ? J’avais passé des années à acquérir la science nécessaire à remplir le cerveau des étudiants qui m’étaient confiés ; je m’étais dépensé sans compter au service de mes concitoyens. Personne ne savait comment c’était arrivé. Personne ne pouvait juger. J’avais tué le professeur à cause du thermos. N’était-ce pas déjà un signe évident d’égarement mental que de tuer « à cause du thermos » ? Il répétait ce bout de phrase qu’il avait repêché sur les lèvres de mes collègues avec une joie absolument déconcertante.

            L’humanité souffrante était déjà assez malheureuse sans y ajouter. Il valait mieux, selon lui, me confier à une clinique où des psychiatres prendraient soin de moi, finiraient peut-être par découvrir la raison profonde de mon mutisme et, ce faisant, la raison pour laquelle j’avais tué. Emporté par son éloquence, il tendait les bras vers moi et disait : « Regardez-le ! Regardez-le ! » Ne faisais-je pas pitié en effet ? Il découvrait dans mon regard comme une sorte de défi, tous les membres du jury me regardèrent intensément et je vis que, pour eux aussi, j’avais dans le regard quelque chose qui en disait long sur mon compte. Si je n’avais pas craint de passer pour ridicule, j’aurais demandé la permission de me regarder dans un miroir pour voir si vraiment mes yeux étaient aussi troublants. Cette façon d’agir eût rendu la tâche trop facile à mon avocat. Un client qui refuse de parler et qui se regarde dans un miroir au beau milieu du procès ! En faudrait-il plus pour conclure qu’il était nécessaire qu’on me renvoie aux psychiatres?

     Il n’avait pas besoin de mes preuves. Il avait l’imagination assez fertile pour savoir où les trouver. J’appris que mon grand-père, un jour, dans un moment de colère, avait brisé trois côtes à un voisin parce que ce dernier l’avait injurié. J’étais la victime de l’hérédité. Ma mère, déclara-t-il, avait toujours eu la mauvaise habitude de se promener nu-pieds dans la maison à tous moments de la journée. Où avait-il pris ces renseignements? En quoi pouvaient-ils m’intéresser ? Il aurait de nouveau crié à l’hérédité s’il avait su que moi-même chaque fois que je rentrais chez moi, avant de me mettre au travail, je sentais le besoin de me retrouver nu-pieds sur le bois dur. Qu’est-ce que le fait d’aller nu-pieds peut bien changer à l’esprit d’un homme, d’une femme ?

     Mon grand-père et ma mère étaient donc les deux grands responsables du meurtre qui avait été commis. J’étais une victime innocente qu’on immolait sur l’autel d’un parti pris de mauvaise foi selon un rite barbare et inexcusable.

     Si je n’avais pas été l’accusé, je crois qu’à certains moments, j’aurais eu des larmes pour le récompenser des efforts qu’il faisait pour me sauver de la chaise électrique. Mais j’étais l’accusé et il fallait faire bonne figure pour ces messieurs du jury.

     Du haut de sa chaire, le juge écoutait, impassible. Il était plutôt sympathique. Il avait l’air de se dire : « Si on le condamne, il l’aura bien un peu mérité ; si on l’absout, tant mieux, car il me fait bonne impression. » Il était le seul à ne pas voir de défi dans mon regard. « Si on me libère, me disais-je, j’irai lui serrer la main en sortant. Il me donnera une tape sur l’épaule et me dira en faisant un signe de tête : “T’as eu de la chance d’avoir un bon avocat !” »

     Au plus beau de la péroraison, j’eus une grande envie de rire. Mon avocat allait vraiment un peu trop loin. Je ne pouvais pas imaginer que des gens intelligents puissent se laisser prendre par une éloquence aussi fausse et qui convenait si peu à un cas comme le mien. Oh ! comme c’eût été bon de laisser mon rire couler dans la salle, en cascade claire et vibrante. Mais ce rire eût aidé mon avocat à convaincre les membres du jury que j’étais vraiment ce qu’il tentait de leur expliquer. Pour mieux contenir ce rire qui menaçait d’éclater malgré moi, je me mis à fixer un des membres du jury, un petit homme noir qui portait une cicatrice au front. Je ne sais pourquoi, il me faisait penser à un descendant rachitique d’une famille de gros rats de grange. Il me regarda pendant plus d’une minute sans bouger. Puis il commença à faire des signes avec sa tête, à fermer brusquement les yeux, à les rouvrir. Reprenait-il son calme que je recommençais le jeu. Lentement, je le vis qui mettait son bras sur le bras de son voisin comme pour se protéger de quelque chose.

     « Et maintenant, messieurs… », disait mon avocat, pendant que le petit homme à cicatrice serrait de plus en plus le bras de son voisin.

     La voix qui tonnait s’arrêta au milieu d’une phrase. L’avocat avait surpris le manège entre le petit homme noir et moi. Il n’avait pas trouvé d’autre moyen de rendre le calme à ce balafré que de s’arrêter au milieu de son discours pour recapter mon attention. Je baissai la vue. Je ne pouvais décemment continuer à regarder cet homme qui n’en pouvait plus de subir mon regard. Je ne voulais pas que les autres membres du jury s’aperçoivent de mon jeu. Ils auraient tout de suite sauté à des conclusions que je cherchais à éviter depuis le commencement du procès.

     « Enfin, me dis-je, finira-t-on bientôt de vouloir prouver que ma conduite est étrange ? Comme si l’homme que j’ai tué était le seul assassinat que j’aie à me reprocher ? Ils ne savent pas et ils ne sauront jamais que j’ai tué des personnages autrement importants que ce petit professeur d’allemand. Certains jours je ressentirais un grand bonheur à voir revenir certains amis qui m’étaient très chers et que j’ai tués malgré moi, sans qu’il y ait eu en moi la moindre petite parcelle de démence. J’ai tué parce qu’il fallait que je tue. Je prends la vie de ce petit vieillard qui n’en pouvait plus de vivre, qui ressentait tous les contretemps d’un jour éclatant de soleil et d’air pur, et on me le reproche ! On va même plus loin, on essaie de dire que je n’ai pas pu accomplir une action pareille sans appartenir à un monde habité par les esprits. »

     La voix de mon avocat vient de se taire. Tout de suite, un tonnerre d’applaudissements a rempli la salle. Je ne savais pas que j’étais aussi sympathique à l’assistance qui pendant ces deux journées n’avait manifesté sa joie ou sa colère d’aucune façon. Maintenant, ils applaudissent au plaidoyer qui m’obligera d’appartenir désormais à un monde tout différent. Ils ont l’impression de faire une bonne action. Ils ont l’impression de racheter la victime innocente, de la mettre de nouveau sur le chemin du salut et de la grâce. Ils n’ont jamais réfléchi à ce que peut être la folie. Autrement, ils n’iraient jamais me condamner à cette vie de désespoir. Ils auraient le courage de m’envoyer à la potence.

     Je leur suis sympathique et leurs applaudissements le prouvent. Si les membres du jury ne pensaient pas comme eux ? Je les vois qui sortent maintenant à la queue leu leu, en arrondissant le dos. J’ai de la peine pour le petit homme noir qui semble avoir rapetissé depuis que j’ai cessé de le regarder.

     Devant cette salle qui attend le verdict avec impatience, j’ai envie de pleurer. Je sais déjà avec quel verdict ils vont revenir. Il était facile de le prévoir. Ce n’est donc pas la fin qui me préoccupe. Mais j’ai vu soudain dans les stalles du jury apparaître tous mes morts. Ce sont eux qui m’ont jugé. J’aurais voulu leur serrer la main, les presser dans mes bras, leur dire combien je les regrette, mais je ne pouvais bouger. C’était à leur tour de me regarder fixement, de me dire combien j’avais eu raison. Si je pouvais seulement quitter cette salle avec eux ! Mais je les ai tués ! Oh ! que je voudrais pleurer devant eux et leur dire combien je les regrette, jusqu’à quel point je les ai aimés malgré ma cruauté. La porte s’est rouverte, ils ont disparu des stalles et le jury a repris sa place.

     Un silence lourd s’est abattu sur la salle. L’auditoire a besoin d’entendre le verdict pour être sûr qu’il s’accorde avec le sien. Quand la voix du président s’est élevée et a prononcé : « Non coupable », un soupir de soulagement s’est élevé de partout. Je sais pourtant qu’il eût mieux valu être coupable. Même si j’essaie de prouver à ces psychiatres que je suis sain d’esprit, on va m’écouter pour découvrir à chacune de mes paroles un sens caché que je n’y ai pas mis. Avec les jours, ma lucidité finira par les convaincre que je suis de plus en plus dérangé. Tout leur sera preuve.

     De partout, je suis entouré, traqué. Je ne pourrai faire un pas désormais sans entendre ce soupir de contentement qu’ils ont tous poussé au moment où on a dit : « Non coupable. » Je leur en veux de s’être laissé prendre aux belles paroles d’un avocat qui me défendait dans le seul but d’ajouter un fleuron à son blason. Car je n’ai pas tué mon collègue, le professeur d’allemand, dans un moment de démence. J’avais bien préparé mon coup et je l’ai porté avec beaucoup plus de lucidité que le jury n’en a mis à juger ma cause. J’ai tout fait pour leur éviter de croire que j’avais pu agir sous l’empire d’une crise passagère. J’ai eu la force de repousser toutes les idées qui pendant le procès eussent pu me faire commettre des actes qui auraient pu devenir des indices. Envers et malgré moi, j’ai été jugé et condamné à un châtiment que je ne méritais pas. J’ai maintenant le droit de douter de l’état mental du monde entier.

Adrien Thério

N°27 – La Glèbe

Camille Lemonnier (1844 – 1913)

     Pour beaucoup, la nouvelle belge se résume à un seul visage : celui d’un récit fantastique. S’il est vrai qu’il a donné au genre des œuvres de premier plan (celles d’un Franz Hellens, d’un Michel de Ghelderode, d’un Jean Ray, d’un Thomas Owen…), quel visage réducteur ne donne-t-on pas là d’une production, dont la marque première, il faudrait le savoir, est ailleurs. Et d’égrener ces autres visages présents  tout au long du vingtième siècle : nouvelle du quotidien, nouvelle de mœurs, nouvelle tirée de l’actualité, nouvelle régionale, nouvelle exotique, nouvelle psychologique, nouvelle dramatique, nouvelle plaisante, nouvelle policière, nouvelle de science-fiction… Et une production qui remonte bien au-delà des années 1900.

      La  seconde moitié du XIXème siècle voit ainsi paraître toute une série de recueils  écrits par des auteurs belges : les Légendes flamandes de Charles De Coster (1858), premières en date, suivies des Contes accélérés de Louis Dépret (1865), des Nouvelles du  pays belge de J. E. Demarteau (1871), des Contes macabres de Jules Nollée de Nodouwez (1884), de Pour se damner (1883) et Péchés capiteux (1884) de Jeanne Thilda, dont un des textes devrait être programmé pour une prochaine livraison d’Onuphrius, des Contes de mon village de Louis Delattre (1898), des Nouvelles de Wallonie d’Arthur Daxhelet (1894)…  

     Parmi tous ces noms – perdus de vue, il faut le dire, à l’exception du premier –, se détache celui de Camille Lemonnier, auteur de vingt-cinq recueils ou florilèges  parus de 1871 à 1909. Nouvelliste prolixe, publié en France comme en Belgique, il a abordé tous les aspects du genre pratiqué à l’époque : la nouvelle de mœurs (Contes flamands et wallons, 1871), la nouvelle amusante (Derrière les rideaux, 1875), la nouvelle dramatique (Les Petits contes, 1884), la nouvelle sentimentale (L’Ironique amour, 1884), la nouvelle du singulier – avec la présence de personnages monstrueux, de scènes morbides, ce qui lui valut quelques procès (Dames de volupté, 1882) –, la nouvelle marquée d’un fantastique allégorique (Les Joujoux parlants, 1892). Qu’il n’ait jamais écrit sur la défaite française de 1870 lors de la guerre avec la Prusse, alors qu’elle est une des grandes sources d’inspiration chez ses contemporains, révèle les distances qu’il souhaitait prendre avec un pays qui n’est pas le sien.

      Le texte choisi pour ce numéro est tiré des Concubins (1886).

     Dans le sillage d’un Maupassant et de ses « nouvelles paysannes », proche encore des nouvelles cruelles des Lettres de ma chaumière (1885) d’Octave Mirbeau, écrite dans une langue où abondent termes rares, obsolètes, parler  populaire, néologismes (d’où ces notes bien nécessaires en bas de page !), la nouvelle raconte l’histoire tragique d’un couple de paysans qui a, pour reprendre des mots du texte, « la colique de misère au ventre ». Elle  jette, tant est grand le souci de s’attarder sur chaque fait et geste, un regard impitoyable sur la réalité de tous les jours d’une classe sociale en proie au désespoir le plus noir, réalité qui ne peut que conduire à la folie meurtrière. Texte sur un autre âge ? peut-être. Mais texte fort ? certainement.

René Godenne

 

LA GLÈBE

     Trente années pleines, il avait remué la terre pour les autres, s’employant à la journée, l’hiver comme l’été, de l’aube à la vesprée[1], la nuque mangée par les soleils, une pourriture de fumier aux pieds, avec les dimanches pour seul soulas[2]. Et maintenant, dans une maturité déjà avancée, ses cinquante hivers pesant sur lui du poids des rhumatismes attrapés à biner, sarcler, bêcher, charroyer des engrais sous le gel, les pluies et la canicule, il avait à la fin conquis, lui aussi, à la sueur de ses membres, un lopin de cette terre maternelle qui nourrissait autour de lui les familles.

     Au dernier automne, par un froid brouillard d’octobre, il avait mis pour la première fois le talon dans son champ, ayant employé ce dimanche-là à régler avec le Gosau, le boucher, propriétaire du fonds. On avait bu ensemble huit chopes, il avait signé d’une croix l’acte de vente, ne sachant pas écrire, et l’après-midi, il était venu là en maître, à son tour, le cœur gonflé d’une grosse joie tranquille, trop grande pour parler. Jusqu’à la nuit il était demeuré dans les humidités de l’air et du sol, marchant à petits pas, en long et en large, dans une prise de possession lente, point encore habitué à l’idée que cette chose qu’il foulait était à lui, qu’il allait fouir dans ce bout de lande une graine qui germerait pour lui seul, comme une autre femme qu’il aurait prise pour l’engraisser aussi de sa semence. Et la semaine suivante, il avait emménagé, il avait quitté la masure délabrée dans laquelle depuis leur mariage ils se terraient, s’était mis à replâtrer les murs, à redresser les marches du seuil, à boucher les trous à rats, à désencombrer la soute des porcs, travaillant d’un courage jamais las, maçon, charpentier, vitrier, plafonneur tout à la fois.

     Il y avait huit ans que la maison était sans habitants ; le propriétaire, après la récolte, y entassait ses pommes de terre et ses regains, n’ayant pu trouver acquéreur pour cette bicoque qui s’émiettait ; et petit à petit les portes s’étaient crevassées sur leurs pentures rouillées, le toit avait fini par s’ouvrir aux ondées, une herbe drue poussa dans les fissures du pavement. Quand le Forgeu et sa conjointe y passèrent la première nuit, un grouillement velu leur monta dans les jambes : il fallut allumer la chandelle pour mettre en fuite les rongeurs, attirés par cette odeur de viande humaine ; et d’énormes araignées noires, sorties de tous les coins, leur firent aux mains et à la face des ampoules, grosses comme des fluxions, qui les amusèrent dans le petit jour vert du réveil.

     Une légende, une histoire de Prussiens jetés dans le puits, après la bataille de Waterloo, avait mis la terreur et la solitude autour de la baraque ; mais comme le puits donnait une eau sapide, très claire, ils ne s’en alarmèrent point, contents de cette mauvaise réputation qui avait écarté les convoitises. Et tout de suite, ils s’étaient rompu l’échine à mettre la maison et le champ en ordre, la femme trimant le jour, l’homme peinant la nuit, tous deux si occupés qu’ils en oubliaient le boire et le manger. Comme par le passé, il s’employait en journées dans les fermes, menait les attelages, activait les labours, gagnant à ce métier un salaire qui l’été se montait à trois francs et l’hiver à deux seulement ; et il ne sentait plus la fatigue, ayant au bout de ses douze heures de travail son bien qui l’attendait.

     En près d’un mois, la maison fut retapée, les vitres aux fenêtres, les murs échaudés, les fentes du toit bouchées, une chaleur de vie dans tout ce délabrement d’antan. Et le matin des dimanches, uniquement, ils demeuraient les mains molles, pris par la messe, n’osant enfreindre le commandement du repos dominical. D’abord, l’un et l’autre se complaisaient dans la jouissance solitaire des choses accomplies ; elle traînait de la cave au grenier ; lui s’en venait fumer à bouffées courtes sa pipe dans le champ, remué par la pensée des semailles prochaines. Ensuite, malgré l’Église et Dieu, le besoin d’ouvrer les reprenait dans l’ennui de ce long jour vide ; à deux, sous le ciel noir, une sueur glacée perlant à leurs peaux rêches, ils retournaient la terre à coups de reins forcenés, émoussant le fer des bêches aux mottes gelées et aux éternels cailloux qui, dans cette glèbe abandonnée, où les voisins s’étaient accoutumés à déverser leurs mergers[3], avaient graduellement mangé l’humus végétal. Une fois attelés à l’âpre besogne, ils ne pensaient plus au dimanche, aux peines qui frappent l’insoumission de l’homme, aux admonestations prodiguées en chaire par le curé ; et, dans le silence humide des crépuscules, toujours s’entendaient la retombée sourde des pelletées et l’haleine rauque montée de leurs poitrines comme un souffle de bœufs.

     Ils s’étaient pris il y a dix-huit ans, elle servante de ferme, grande fille maigre, d’une force égale de bête sommière[4], avec sa rugueuse chair gercée, ses mamelles plates, ses longues dents pourries par les eaux mauvaises, lui, manouvrier, les reins déjà cassés, tout démoli à chaque retour d’hiver du bourrèlement profond des rhumatismes, n’ayant connu de la vie l’un et l’autre que la corvée, la bataille pour le pain, la passivité résignée à tout, au fermier, aux intempéries, à la malchance. À dix-sept ans un gars l’avait taurelée[5]. Jamais elle n’avait pu se rappeler comment la chose s’était faite. C’était en août, dans une chaleur de midi, à l’étable, parmi les purins ; un étourdissement l’avait roulée sous lui, à même une bottelée de luzerne ; et la douleur qu’elle avait sentie, comme déchirée au ventre, n’était plus revenue, les fois que, machinale, sans savoir, comme la bête, et très honnête d’ailleurs, n’ayant de sa vie ni robé ni souhaité la mort de personne, elle avait ouvert son giron aux mâles, ses maîtres. Puis une parturition[6] l’avait alitée un jour entier, le seul qu’elle eût passé sur son grabat, depuis quinze ans qu’elle se louait. Elle n’aurait su dire au juste de qui était l’enfant, du vieux censier[7] ou de l’aîné des fils. Et cette mise bas, après six jours, avait crevé, toute tordue et nouée, à cause des rudes besognes auxquelles avait été exposée sa grossesse.

     À une ducasse[8], elle rencontrait ensuite Michel Lheureux ; tous deux s’acceptaient sans s’être rien dit du passé ; et leurs économies aboutées, quatre cents francs épargnés sur la toilette et le cabaret, ils étaient partis se marier à l’Église. Comme elle ne cherchait pas à cacher l’enflure de son flanc, on avait ri tout le long du chemin devant cette bosse qui lui remontait les jupes jusqu’à la jarretière. « Un pain qu’la commère s’a payée dessus la fournée », marmottaient les gens sur leur passage. Et au bout de six mois de ménage, de nouveau un fruit lui fendait la matrice, un gros garçon qui lui donnait des joies, car elle savait à présent la souche de cette progéniture. Mais son lait avait tourné à l’aigre, le corps du gromiau[9] s’était troué d’écrouelles, ils avaient souffert dans cette chair malsaine engendrée de leurs deux misères, et tout à coup un malheur l’avait achevée : une journée qu’elle buandait[10] chez de petits rentiers du village, l’enfant, mal confié à une voisine surchargée de marmaille, avait chu dans des tessons de bouteilles, l’anus ouvert par où s’était écoulé tout son sang.

     Depuis, l’éreintement du labeur quotidien avait amorti chez l’homme le feu charnel ; une fraternité de compagnonnage avait remplacé l’aiguillon de la copulation ; et elle se tourmentait du berceau vide, avec une voix en elle qui toujours lui reparlait d’un successeur au petit être décomposé, enterré là-bas sous les herbes du cimetière. Mais, puisqu’il ne voulait pas, elle lui garda sa foi tout de même, se reprenant, tardive, à une virginité dès la nubilité résignée, habituée à la soumission, sans révolte contre cette virilité abolie qui ne la ferait plus germer.

     On l’appelait la grande Lise ; son nom à lui, avait fini par se perdre dans un sobriquet : le Forgeu. Et comme il vivait sur une vingtaine de mots qu’il répétait constamment, il passait pour simple d’esprit.

     Deux de ces mots s’appliquaient invariablement à l’idée de travailler, l’un qui était « forger », l’autre qui était « manœuvrer », mais avec une différence dans les significations, le premier employé pour les coups de collier, le second pour le labeur courant. Et toute l’activité de son intelligence sans cesse aboutissait à ces deux vocables qui suppléaient à tous les autres et dans lesquels se résumait la fatalité de sa condition d’ouvrier de la terre, toujours ouvrant et mis au monde pour toujours ouvrer. Jusqu’à quinze ans, il avait, chez le ferrant, ventilé la tuyère[11] et tapé sur la bigorne[12]. Le martèlement de la forge lui était resté dans la caboche, plus dure que le grès, à travers l’effacement de la petite enfance et de la puberté. Et c’était comme un peu de sa vie lointaine qui lui revenait dans le mot, grotesque à force d’être mis à toutes les sauces, dont, par dérision, on l’avait à la longue baptisé.

     Une fois Jaumart, le fermier chez lequel voilà près d’un quart de siècle il suait le sang et l’eau de sa guenille, lui ayant demandé pourquoi sa femelle demeurait brehaigne[13], il avait lâché cette réponse :

     – D’z’enfants ! L’voudrait ben, c’te garce-là. Pour sûr é demande qu’à manœuvrer. Mais, que j’lui dit : « Manœuvre toute seule, si c’est ton plaisir. Tant qu’à moi, j’n’forgerai nin, j’n’veux nin forger. J’en ai assez d’taper à l’éfant. V’là ce qu’j’li dis. »

     Maintenant, d’ailleurs, qu’ils avaient leur maison, avec le champ au bout, les poussées sourdes de la maternité la remuaient moins : le mal de chien qu’elle se donnait à casser la terre, à clouer les ais disjoints, dans une dépense de force continuelle, momentanément obturait la plaie toujours vive. Les chevrons du toit s’étant consommés sous les averses, c’était elle qui, grimpée par la tabatière à ras des ardoises, avait au bois pourri substitué de la volige de la dernière coupe ; elle avait aussi planté une haie au courtil[14], derrière l’habitation, redressé avec de la glaise et des moellons la hutte aux porcs, enduit de brai le pignon ouest contre lequel battaient les pluies, cavé un coin de l’aire pour y enfoncer les pieux d’une grange ; et le reste du temps, elle avait défriché le champ, brouetté les caillasses, éventré la croûte du sol revêche où se rompaient ses bras. C’était chez tous deux une guerre sans trêve contre la terre marâtre, cette pierreuse matrice qu’il fallait ouvrir comme avec des forceps et qui toujours poussait en l’air des cailloux.

     Depuis les six ans que le dernier occupant était parti, elle gisait à l’abandon, fermée à la blessure du soc, dans un état de jachère morte où plus rien n’avait poussé que du chardon, des orties, de la ronce, mais si profondément enracinés que la fourche et le hoyau n’en pouvaient avoir raison. Cependant, l’avant-dernière année, le Gosau avait essayé d’un plant de féveroles, dans de la décomposition de bête, une charretée putride de tripes animales. Et cet engrais roboratif un instant avait nourri le gésier affamé du champ qui s’était mis à verdir, dans une levée maigre sitôt après mangée par les chiendents voraces et les vesces parasites. À la fauche, on avait eu dix bottillons à peine, pas même un fourrage pour le râtelier, mais simplement de la litière sur laquelle on avait fait bouser les vaches. Et par milliers, les taupes, les campagnols, les mulots, les musaraignes, tout un grouillement baveux de limaces avaient élu domicile dans les sillons.

     L’hiver entier se passa à recommencer la lutte ; jamais on n’en avait fini d’extirper les filaments du sous-sol ; c’était comme une forêt ramifiée en tous sens et qui s’enchevêtrait, drue, en des profondeurs de deux pieds. Et après les cailloux, toujours les cailloux, dans une marée montante, comme si une mer de pierre dût sortir par les fissures ouvertes à la bêche. Quelquefois, rarement, érénés[15], à bout de souffle, ils désespéraient ; un sort avait été jeté sur ce lieu désolé, une malédiction, peut-être celle des quatre Prussiens précipités dans le puits ; et l’inutilité de leur éternel effort leur donnait le regret de cette chevance[16] inféconde. Puis, la défaillance passée, ils se reprenaient, d’un labeur plus opiniâtre, à verser leur sueur dans ce crible qui ne retenait rien. Quand la neige tomba, ils rentrèrent au logis, mais pour fourbir leurs armes, les houes, les pelles, les râteaux, constamment démolis et dont le fer faisait feu sur le silex.

     Dans la maison, un bel air d’ordre régnait. À rez terre, dans une grande chambre, la garbure mijotait sur le poêle, dans l’odeur surie des draps de lit ; car c’était là aussi qu’ils couchaient. Et à côté, une pièce plus petite, éclairée par une fenêtre à barreaux, ouvrait sur le courtil : un vieil homme y logeait, une souche humaine desséchée et qui, sans sève, ne savait pas finir, le Caco, comme patoisaient les paysans, en moquerie des débordements de sa défunte. Un escalier à pic menait sous le toit, où, avec des planches, on avait fait une troisième chambre, le reste servant de grenier. Et dans ce réduit pendaient les hardes, s’entassaient des coffres et des bannes[17], avec un berniquet[18] éventré pour la graine. C’était toute l’habitation : une famille y avait poussé avant eux, huit enfants qui ne s’y étaient pas trouvés trop enserrés, un trou de chair par trou de pierre : et, à trois, ils y avaient des aises larges, sans risquer de se coudoyer.

     Ce Caco qu’ils avaient pris avec eux était le père de la Lise, un ancien bûcheron à qui un arbre avait autrefois cassé trois côtes et qui, en outre, s’était rompu une jambe en croulant d’une haute branche ; bon à rien maintenant sous ses soixante-dix-huit ans, la tête et les mains secouées d’un perpétuel tremblement, avec une effrayante maigreur de grand vieillard debout. Comme il était très propre et touchait à la commune, une fois le mois, sur la caisse des pauvres, un denier de trois francs, ils l’avaient emménagé ainsi qu’un meuble vermoulu, guignant[19] l’appoint de cette menue somme ; et il demeurait là près d’eux, dans la chaleur du poêle, immobile, sans rien dire, ses deux mains ravineuses[20] à plat sur ses genoux, pensant aux forêts laissées en arrière. Tous les premiers du mois, il passait une blouse sur ses loques et s’en allait à la mairie percevoir ses trois pièces blanches, traînant ses pieds gourds[21], encore alourdis par d’énormes sabots rembourrés de paille, deux bâtons dans les mains ; et il butinait aussi en chemin quelques aumônes, deux sous chez le bourgmestre, un sou chez le Gosau, et des « cens » dans cinq autres maisons.

     Dans l’après-midi il rentrait, s’étant fait raser par le barbier, un maçon qui régulièrement lui enlevait une lanière de cuir, avec une légère bruine de sang pâle au fil du rasoir. Et la mairie étant tout juste distante d’une couple de portées de fusil, on pouvait calculer qu’il mettait à faire le trajet deux minutes par pas, contraint, en outre, de s’arrêter tous les six pas pour reprendre haleine. Grêle, brouillards, guilées[22], rien ne pouvait l’arrêter ce jour-là ; cette barbe surtout le travaillait ; et toujours, sur sa peau de pachyderme, des picots de crin reparaissaient, nourris d’on ne sait quoi, dans la mort des chyles[23]. Tous les autres barbiers de l’endroit avaient refusé sa pratique successivement, à cause des bajoues sur lesquelles la main était sans prises ; mais le maçon, une poigne brutale, avait accepté. Et il se faisait payer deux centimes le poil qu’il lui raclait.

     Moyennant l’argent de la mairie, on le laissait sécréter ses pituites[24] dans l’âtre, graillonnant[25] tout le jour avec un bruit de chaînes rouillées au fond d’un coffre d’antique horloge ; et le matin il mastiquait d’un broiement circulaire de chèvre une tartine trempée de café, le midi mâchait trois pommes de terre, jeûnait jusqu’au lendemain, l’estomac atrophié, sans plus de besoins. Autour de lui, c’était un silence continu ; le Forgeu jamais ne l’interpellait, ressentait un mépris froid, d’instinct, pour cette force abdiquée, comme pour une charogne ; mais quelquefois la Lise, bourrue, lui disait une brève parole, à laquelle il répondait par un grognement, tous deux à la longue ayant oublié la communauté du sang. Et pareil à un tronc retenu en terre par les racines, mais de qui l’écorce ne rajeunit plus dans les feuillées, il traînait son bout de vie, paquet d’ossements ayant déjà de l’herbe de cimetière aux narines.

     À la mi-janvier, tout un pan du champ ayant été retourné, ils y versèrent, outre une couple de tombereaux de fumure[26] et de composts payés comptant, les déjections de deux cochons qu’ils empâtaient. La terre mangea cette graisse d’une goulée[27]. Eux-mêmes s’épuisèrent alors en défécations, toujours dans les latrines, raclant ensuite les parois de la fosse. Malheureusement, leur nourriture, avare, donnait peu de résidu ; la grande Lise avait des foires molles comme des pissats, et Caco, tous les cinq jours, lâchait de petits cailloux semblables à de la crotte de bique. Ils maraudèrent derrière les haies, ramassèrent des fientes quelconques, avec les mains grattèrent les poudrettes[28] du pavé. Et constamment ils pétrissaient la glèbe comme une pâte, gardant chez eux dans les habits une odeur nauséabonde de tinette[29] ; mais tout de nouveau alla s’engloutir dans le sol anémique, sans profit. Comme février finissait, ils façonnèrent les billons[30], laissèrent filtrer les pluies et les neiges revenues, continuant sur les routes la chasse au stercoraire[31].

     Puis, aux alentours, les arbres se remplirent de pépiements ; une chaleur détendit les airs ; il poussa des feuilles aux épines de la haie ; et le Forgeu, levé dès avant l’aube, repiqua ses choux, planta ses pois, ses favelottes, ses haricots enfin. Lise et lui, sans parler, eurent alors une grande joie en dedans, qu’ils ne montraient pas : ces germes, mis en terre dans le champ nourri d’eux, c’était la possession définitive ; la fructification viendrait ensuite ; et sans répit, ils le bourraient, oubliant résolument à présent le commandement dominical dans une fureur de lui faire rendre au centuple ce qu’ils lui avaient confié de leur sueur et de leur vie. Partout, sous leur geste rythmé, vola la semence, une pluie de poussières blondes et grises qui s’abattait en long, en large ; et dans les soirs, ils marchaient, très grands, par arpentées régulières, comme va le faucheur en ses andains[32].

     Le champ filait droit devant la maison, resserré entre des emblavures[33] sur un espace de trente ares vingt-huit centiares. À gauche, un vieil orme marquait la limite ; de l’autre côté, des poiriers avaient poussé derrière une haie ; et à l’extrémité, une boulbène[34] s’étendait où, à Pâques, s’installèrent des briquetiers[35]. Tout de suite le Forgeu avait conçu une suspicion à l’égard de l’orme et des poiriers ; là-dessous, selon les temps, la terre demeurait ou trop sèche ou trop crue ; et il songeait que rien n’y germerait à cause de l’ombre. Chez eux, deux pommiers montaient aussi, l’un déjà vieux, avec d’énormes branches qui s’ébouriffaient au-dessus de la maison ; l’autre plus petit, en plein milieu des plants, mais chacun de si fructueux rapport qu’il les tolérait, pour les cinq sacs de pommes qu’une certaine année ces fructifères avaient donnés au Gosau. Le fonds qui allait nourrir ses semailles, leur coulerait bien en surplus les sucs nécessaires. Toutefois il ne les lâchait pas de l’œil, les surveillait sournoisement, de peur d’un tour, ayant été obligé déjà de démolir à coups de briques un nid d’oisillons qui s’était mis dans le plus chenu, toute une bande de futurs robeurs[36] dont les yeux ronds de là-haut avaient guetté son œuvre de semeur. Il en avait massacré deux ; les autres, avec le père et la mère, avaient gagné les poiriers du voisin ; et il gardait une colère contre leur complicité qui favorisait la rapine, non contents de lui prendre son air.

     Petit à petit cela tourna à une hostilité farouche, comme une haine d’homme à homme ; il les eût voulus fracassés par la foudre, rongés d’un mal secret ; et quand il passait près d’eux, son regard leur jetait la cognée. Puis leur rondeur prit une gaîté de bouquet, sous les floraisons roses et blanches ; et comme ils le narguaient, glorieux, avec un pullulement de moineaux à toutes leurs ramures, le meurtre le hanta, il se mit à ruminer des supplices qui les feraient crever. Et toujours ils semaient, plantaient, épierraient, concassant les mottes entre leurs calus[37], pris d’un regret obscur de ne pouvoir passer tout le champ au tamis. Cependant les pommes de terre oblongues, de l’espèce dite des Neuf semaines, commençaient à lever, en lignes parallèles ; un carré de betteraves se massait ensuite ; et les choux, de suite après, dans une fermentation de gadoue, toujours augmentée, pointaient verts et rouges comme des volants de raquettes. En deçà, couraient les plants de pois, les haricots, les carottes, les laitues, les chicorées, les panais, les salsifis, en bandes symétriques, patiemment foulées. Et, aux endroits les plus pierreux, poussait de l’avoine, végétation volontaire.

     D’abord, la croissance avait été prospère ; de proche en proche le verdoiement gagnait ; en tous sens l’aire crevait sous le gonflement des graines ; un acquiescement de la terre jusque-là rebelle et qui ne semblait jamais assez repue, les payait de leur labeur. Entre deux coups de force, l’un auprès de l’autre appuyés sur leurs bêches, ils écoutaient monter un crépitement confus, comme des vésicules éclatant à la surface d’un bourbier : c’était leur sueur qui enfantait, toute leur vie qui, fermée du côté de l’enfant, germait là dans la montée des sèves ; et par la nuit tombée, muets, ils demeuraient, sans penser, l’oreille tendue à ces musiques. Mais des pluies abondantes churent en juin, et du sous-sol tout à coup s’échappa derechef la mêlée hirsute des orties, des vulpins, des cataires et des gratioles[38], l’ancienne forêt dont ils avaient cru triompher et qui repoussait, débordée et goulue.

     Stupides, ils s’acharnèrent. Tout le jour à croupettes ou à genoux, la Lise, pendant qu’il besognait à la ferme, fouillait le sol pour extirper les racines ; et, rentré, jusqu’à la dernière clarté lui-même s’échinait à son tour, tant qu’il distinguait ses mains parmi la terre brune. Ensuite, ils avaient des nuits mauvaises, cette misère du chiendent leur cassant la tête comme elle leur cassait leurs semis. Si vite qu’ils allaient, l’envahissement du parasite allait plus vite qu’eux ; de la vesprée à l’aube, tout en était rempli. En même temps le terrain, tassé par les averses, de nouveau laissait percer le caillou, cet os de la carcasse intérieure. Sacré saint bon Dieu ! Ça ne finirait donc jamais ! Leur garce de guigne ne les lâcherait pas ! Avant le chant du coq, ils étaient debout ; de loin le garde-barrière de la ligne apercevait leur double silhouette grêle, dans la pâleur du matin pointant ; et ils étaient tourmentés de leurs anciennes défaillances devant cette hargne obstinée du champ qui leur jetait ses pierres comme des insultes.

     Puis un autre fléau les accabla : les poiriers du voisin, leurs propres pommiers décidément s’entendaient pour abriter un ramassis de fauvettes, de pinsons et de verdiers ; par nuées, la moinaille s’abattait, becquetant la semence presque à mesure qu’ils la jetaient. Et ils durent inventer des ruses, fabriquèrent des mannequins en paille, attachèrent à des pieux des loques rouges dont le claquement dans le vent amusa les granivores, après les avoir d’abord mis en fuite. Il finit par installer des trébuchets[39] et leur lâcha des coups de fusil. Alors seulement les guilleris[40] s’enfoncèrent dans les feuillées, plus loin ; un silence couvrit de deuil ce coin de pays sans oiseaux.

     D’ailleurs maintenant, la canardière était toujours armée, à son clou, contre le mur ; il la tenait de Jaumart, le censier, qui, bien avant les Lefaucheux, l’avait employée à ses exterminations ; et il aurait tiré sur les gens tout comme il tirait sur les bêtes. En quinze jours il abattit six pigeons, trois poules, une cane qui obstinément passait à travers la haie pour paître les jeunes salades. Un chat du voisinage arrivait au baisser du jour, guettant les musaraignes et les grenouilles ; mais comme il grattait la terre après y avoir enfoui ses chiasses, le plomb un soir le coucha net. Et vers la fin du mois, il tua aussi un setter superbe que ses maîtres lâchaient une heure chaque jour et qui chassait par les cultures. C’était une rage de massacre, la mort en sentinelle à chaque bout du lopin. Puis une taupe boursoufla l’aire : pendant des heures, sans bouger, rigide comme un roc, il l’attendit, sa bêche dans les mains, et après quatre jours d’embuscade, un museau noir émergea, qu’il coupa en deux d’un coup violent. Cette fois, il se crut à l’abri des déprédations.

     Mais brusquement les charançons se mirent dans les choux, les poireaux s’infestèrent d’un ver minuscule qui mangeait tout, une myriade d’imperceptibles mouches piqua les haricots, et les échalotes étaient dévorées par des larves. Alors une battue s’organisa contre ces nouveaux ennemis, plus redoutables que les autres. Ils semèrent de la chaux, de la suie, les cendres du feu ; et à la fraîche, ils écrasaient les loches[41] et les limaces par centaines. Toujours des humidités du sol il en montait des légions ; leurs baves engluaient toutes les feuilles ; c’était comme la colère et le mépris du champ violé pour leur peine jamais à bout. Et ils étaient très malheureux.

     Cependant, autour de la terre méchante, dans les enclos prochains, une floraison universelle égayait la masse dense des verdures : elle s’étendait en larges nappes, comme les eaux d’un fleuve ; et, mornes, ils ouvraient leurs narines aux aromes subtils de cette fermentation qui était partout excepté chez eux. Ils reconnaissaient l’odeur épicée de la pomme de terre, les fines effragrances[42] du pois, la balsamique senteur des prédommes[43], toutes ensemble roulées par le vent dans la chaleur du soleil. Au contraire leur sol suait les purins mal bus, les engrais insuffisamment décomposés, en des souffles fétides qui empoisonnaient les jectisses[44] vaseuses et les humidités moisies des caveaux. À peine fleuris, les pois s’étiolèrent ; il vint aux haricots des cosses débiles ; celles des fèves de marais se recroquevillèrent. La germination finie, leur terre retombait à ses fainéantises anciennes, à cette torpeur lourde de friche qui, six ans à peu près durant, l’avait laissée comme épuisée, dans la vie des autres. Rapidement, la sève s’était tarie ; une chlorose incurable semblait arrêter la fructification ; et la Lise, les yeux errants sur cette désolation, quelquefois pensait à son ventre qui, comme le champ, ne devait plus concevoir. Du village, le piaillement des petits enfants lui arrivait, avec les gronderies des mères, et comme l’école n’était pas éloignée, elle entendait aussi la douceur monotone des voix épelant toutes à l’unisson l’alphabet. Dans la maison régnait un ennui froid ; l’air sans oiseaux continuait là, dans une paix noire de foyer sans couvée. Par moment, le râle de Caco montait comme une fin d’agonie, et à midi, sur ses deux bâtons, il se traînait jusqu’au seuil, allongeant au soleil l’ombre d’un arbre mort sur la mort d’un cimetière.

     La récolte fut misérable : sous l’orme et les poiriers, une moisissure était venue, comme une lèpre : ils manquaient de légumes, et leurs pommiers, par surcroît, ne rendirent pas un sac. C’était la famine pour l’hiver ; et en outre, ils ne pourraient solder l’annuité au propriétaire, ayant acheté le bien moyennant un premier versement, le reste payable d’année en année. Alors le Forgeu, qui n’était pas méchant, tourna à des humeurs sombres ; pour se soulager, sans motif il tapa sur la Lise, et elle accepta ses coups, passive comme une bête. Mais, éprouvant le besoin de se venger sur quelqu’un, elle enleva au vieux une pomme de terre des trois qu’il mangeait ; et jusqu’à la Toussaint il coucha, tremblant de froid, dans un grabat sans draps.

     Puis la colère éparse de l’homme trouva un objet qui la concentra ; si la terre avait caponné[45], la faute en était aux voisins dont les arbres lui mesuraient la brise et le soleil ; et il jouissait de justifier par ce mauvais gré de l’orme et des poiriers la rancœur qu’il nourrissait contre leurs maîtres, plus heureux que lui dans leurs sueurs. L’idée qui l’avait naguère hanté le posséda désormais entièrement : ruiner l’orgueilleuse santé de ces troncs qui lui pompaient la subsistance de son clos et dont l’insolence allait jusqu’à nouer leurs racines à son tréfonds. Un minuit, après avoir à la veillée affûté un hachereau, il quitta son lit, se coula dans les ténèbres et de toutes ses forces frappa par six fois l’orme au pied, l’entaillant d’une blessure profonde. Dans la nuit muette, le bruit monta avec l’âme de l’arbre jusqu’aux étoiles ; et tranquille à présent, il ramassa les éclats, haussa des mottes de terre par-dessus la plaie, alla se recoucher contre la Lise dormant à poings fermés. Un grand vent aurait raison de l’orme ou bien il sécherait comme un cadavre ; dans tous les cas, ses jours étaient comptés. Et à quelque temps de là, de nouveau il sortit la nuit, n’ayant rien dit à sa femme, par méfiance instinctive de la femelle, bien que celle-là fût murée comme une tour. Cette fois, il était nanti d’un énorme crampon très aigu, qu’il enfonça à coups de maillet dans les poiriers, l’un après l’autre, le retirant ensuite, comme un poignard d’un trou de chair, pour laisser couler la vie. Et l’amertume de sa récolte manquée le tourmenta moins, maintenant que sa vengeance était accomplie.

     Or, il advint ceci. À l’équinoxe d’automne un ouragan, deux jours et deux nuits, sévit si violent que les toits s’enlevaient comme des feuilles, et le soir du second jour, après un craquement horrible, le grand orme s’abattit, fracassant un coin du pignon et écrasant les plants de choux de toute sa hauteur. Du choc, la maison s’ébranla comme sous un coup de tonnerre ; et blême, les dents entrechoquées, le Forgeu longtemps regarda tourbillonner les nuées noires, soupçonnant au fond des cieux une Justice.

     Jusqu’en mars suivant, ils prirent de la peine : c’était le même coup de collier sans fin de l’hiver antérieur. Puisque le champ les avait déçus, tout était à recommencer ; et sans passer un jour, les dimanches compris, sauf les heures de la messe, ils remuaient la terre, sous les ondées, les grêles et les neiges, infatigables. D’un bout à l’autre, l’aire fut travaillée à une grande profondeur. À chaque coup de la houe, la houle des cailloux émergeait, petits et gros, comme si autrefois une rivière eût passé là ; et les fibres des plantes gourmandes ressemblaient à des chevelures de femmes enterrées par tombereaux. Puis la fumaison derechef les couvrit de souillures des pieds à la tête : ils avaient acquis une vache en partie avec le produit des deux porcs gras ; et deux nourrins[46] étaient entrés dans la soute, qu’ils entonnaient du lait de la vache. À trois, les bêtes emplissaient le puisard, riches en excréments ; mais pour rassasier le sol, un gouffre, ils continuaient à glaner les fientes le long des chemins. Quant à eux, mal nourris, la colique de misère au ventre, ils déflaquaient mollement ; et ils étaient en outre rongés d’appréhensions sombres pour l’avenir.

     Au reverdissement des feuilles, tous deux se virent maigres comme des clous, leur cuir collé sur les os, avec le relief saillant des vertèbres. Le Forgeu, dans les pluies, avait pris une vilaine toux qui lui raclait la gorge ; la Lise était tenaillée par des crampes d’estomac ; et quelquefois le Caco, moins démoli qu’eux, avec ses trois pommes de terre dans le gésier, sournoisement les regardait, se gaussant à l’idée qu’ils pourraient crever avant lui. Tout l’hiver ils s’étaient alimentés de « crompires[47] », n’ayant mangé de la viande de porc que deux fois, à la Toussaint et à la Noël, avec des passées de chicorée pour unique boisson. Terrés dans leur maison, ils vivaient en dehors du reste du monde, sans voir personne, pas même leur famille, par crainte de la dépense. Et leur taciturnité était devenue si grande qu’il en oubliait ses vingt mots, tout de suite à court, la bouche bée, et que chez elle la voix tourna à une raucité d’aboiement. Cependant il n’avait pas lâché Jaumart, à cause du salaire sans lequel ils n’auraient pu vivre. Mais il avait fallu payer l’annuité au Gosau, des betteraves et du fourrage sec pour la vache, et le surplus les laissant en une débine noire, à deux ils avaient traîné le vieux sur la route pour mendier.

     L’été qui vint, le champ ne décoléra pas : sa hargne tenait bon ; un peu moins de cailloux seulement, et un peu plus de mauvaises herbes ; et pour comble une jachère leur souffla ses semences folles en tourbillons. Ils durent batailler à nouveau contre les moineaux, les chenilles, les limaces, les vers et les mouchettes, sans repos ; et ils sentaient sur eux l’ancienne malédiction toujours. Tout dans les clos germait, levait, fleurissait ; la fructification battait son plein ; et la même ombre de mort pesait sur leur labeur inutile. Une fureur sombre ne les quitta plus ; pendant un mois il évita la messe, jugeant la divinité vaine aux hommes, mais elle y alla pour lui, avec une ferveur plus active. Et comme un jour il ventait, dérisoirement les poiriers blessés leur jetèrent une volée de fruits dont s’accommoda leur gueuserie.

     Puis il pensa que peut-être il avait commis quelque faute pour laquelle Dieu lui gardait un courroux ; et, très pieux, il se confessa, communia, fréquenta exemplairement l’église, ce qui n’améliora rien. La vache, minée par une stabulation[48] prolongée, se gonfla d’une fausse graisse, lâchant ses aliments en foire ; et comme le vert manquait, la Lise fut contrainte de la promener des jours entiers, pâturant les orties des talus, sur la voirie. Cependant l’hiver fut un peu moins rude que le précédent, les pommes de terre ayant donné un rendement honnête. Mais la taure[49] se mit à beugler jour et nuit, en proie à une tympanite[50] ; on prévint le boucher qui, venu pour l’abattre, la trouva crevée ; et goulûment ils mangèrent cette viande morte, d’un sang pâle.

     Enfin, la troisième année, après un travail surhumain, le champ parut se réconcilier ; les plants germèrent dru ; ils vendaient à pleins boisseaux leurs pois ; et leurs choux rondirent comme des boules à quiller. Ce fut une détente dans leur sauvagerie de vieux loups ; il y eut des jours où ils se parlèrent ; la maison fut échaudée à neuf ; et ils avaient une joie de proie conquise à imprimer sur la terre leur talon vainqueur. Les mauvais temps étaient passés ; ils allaient jouir de leur bien comme les autres ; le Forgeu guigna même une allonge[51] à cette possession qui lui avait tant coûté. Et ils étaient pleins d’estime pour le sol. Toutefois une défiance leur était demeurée ; constamment ils le surveillaient, redoutant une reprise des hostilités, comme d’un ennemi terrassé, mais qui n’attend que le moment propice pour se redresser. Ils s’échinèrent l’arrière-saison et l’hiver suivant à fouir, bêcher, drainer, herser, en un métier de cheval qui les dessécha comme de l’amadou.

     Alors la bête maligne qu’ils soupçonnaient au fond du champ fut matée. En deux ans ils remboursèrent le Gosau, intérêt et capital : par-dessus la haie, des faces havies se tendaient qui regardaient avec curiosité la levée magnifique des verdures ; et ils finirent par regretter leur ancienne haine contre la terre, au temps où elle les décevait. Au soleil, le clos, gorgé d’engrais puissants, bouillait, si pestilent qu’on en sentait le fleur au loin. Ils avaient repris une génisse ; deux porcs avaient remplacé les autres ; et savamment ils répartissaient les bouses froides et les déjections chaudes, selon les endroits. Chaque automne, en outre, ils achetaient les vidanges des maisons, ne jugeant jamais suffisante la dépense de la graisse ; et eux-mêmes, avec des aises, la chemise levée dans le clair du jour, se lâchaient à même les cultures. Leurs sabots s’enfonçaient là dedans en une gélatine visqueuse qui, à la pluie, se diluait comme une sauce ; ils la pétrissaient à la bêche et à la main, toujours accroupis dans cette putréfaction ; et l’odeur montée de dessous eux chatouillait leurs narines comme un fumet délicieux. Maintenant le fonds les payait au centuple de leurs fatigues immenses ; une genèse recommençait sans répit, dans les ferments du sous-sol en décomposition ; et ils prodiguaient les semailles, fatiguant la bénévole ouvrière à une production forcenée.

     Cependant, sous les floraisons, le courtil gardait son air morne de charnier : aucune gaîté n’y chantait ; les oiseaux en étaient bannis ; et putride, tout gonflé d’haleines monstrueuses, il ressemblait à une lande morte, dans un grand silence.

     Les carnages s’y continuaient d’ailleurs : toute aile qui passait était persillée par le plomb ; des poules en grande quantité disparaissaient des environs, qui s’en vinrent périr là ; et le Forgeu, tranquille, était comme la figure du Massacre debout dans la nudité muette de la terre. Jusqu’à la joie des violiers, des lis jaunes, des églantiers sauvages qui enfleuraient les autres jardins était proscrite, pour ne pas faire ombre à la germination des comestibles, comme nuisible et vaine. Puis le sol n’avait pas trop de tout son suc pour son travail d’incessante parturition, sans avoir encore à nourrir le luxe oisif des parasites. Et c’était petit à petit chez l’homme comme de l’attendrissement pour cette soumission de la terre, jadis revêche et qui depuis ne se refusait jamais à la gestation.

     Une pitié lui venait devant son éternel labeur d’esclavage ; par moments, il avait le sentiment confus qu’elle allait se révolter ; et Caco mangeant toujours à midi ses trois pommes de terre, il l’eût voulu couché près de l’enfant, sous les sapins, pour dégrever d’autant la complaisante nourricière.

     Une nuit, il eut un rêve : il lui parut qu’il était devenu le champ lui-même et qu’un maître jaloux lui tirait des boyaux son dernier sang. Des choux, des carottes, des betteraves, des pommes de terre lui sortaient du ventre, à travers un effort prodigieux ; mais il n’était jamais à bout ; une volonté despotique l’obligeait à engendrer sans relâche ; et finalement ses viscères dégorgèrent, que le tourmenteur engloutissait. Des affres mortelles le mouillaient ; il sentit réellement l’agonie ; et dans ses épreintes[52] pour se vider de ses entrailles, brusquement il s’éveilla.

     L’horrible songe ne s’en alla pas tout à fait : il en garda comme la perception d’un cri de souffrance monté de la terre jusqu’à lui. Et pour la soulager, un matin il rasa ses deux pommiers, l’un après l’autre, les punissant en même temps d’attirer les oiseaux. Alors, cette fraîcheur des feuillages en moins, le champ apparut plus morne encore, devant la maison toute nue, sans ombre.

     Mais il fut tourmenté bientôt par un autre ennui : une nuit les briquetiers lui emportèrent cinquante cabus[53] magnifiques, d’une rafle ; et les nuits suivantes, pendant deux semaines, il veilla, rôdant jusqu’au petit jour, dans la fétidité de la terre. De temps en temps, il imitait l’aboiement d’un gros chien pour faire croire à la présence d’un gardien. Et comme la quinzième nuit, une forme tout à coup remua, noire, derrière les ramettes à pois, il tira, embusqué dans la haie. L’ombre chut d’une fois avec un gémissement ; et s’étant coulé jusque-là, il s’aperçut qu’il avait tué sa femme, sortie pour un besoin.

     La préméditation ne put être établie : aux assises, après deux mois de prison, il fut acquitté. Et tout de suite, il se remit à bêcher cette glèbe qu’ils avaient fécondée à deux, avec le remords sourd de la grande Lise, rude comme un cheval.

     Puis, sa peine s’adoucit : il pensa qu’elle en moins, la terre aurait besoin d’un moindre effort pour les nourrir, Caco et lui. Mais, comme la créature ne peut vivre sans un sentiment au cœur, l’espèce d’affection vague qu’il avait toujours eue pour sa compagnonne, se changea en une haine plus tenace pour l’ancien. Et celui-ci, tout seul maintenant des jours entiers dans la maison vide, quelquefois passait ses mains l’une sur l’autre à l’idée que ses prévisions s’étaient réalisées : un des deux l’avait précédé sous les ifs, et il sembla s’éterniser afin de pouvoir enterrer l’autre.

     Cependant, un matin, le Forgeu n’entendant plus son râle, poussa la porte du réduit où il couchait et le vit tout raide sur son grabat, la mâchoire tombée, sans souffle. Alors, sentant le champ définitivement délivré, il eut un grand bonheur, n’en ayant connu qu’un plus grand, le jour où il en avait pris possession.

     La femme partie, le père foui, les oiseaux sans trêve chassés, un tel silence plana autour de la maison qu’il se retournait par moment, croyant ouïr la Mort marcher sur ses talons. Et peut-être eût-il crevé très vieux entre deux sillons, sans une contestation qu’il eut à deux ans de là avec un voisin, le propriétaire des terrains à briques.

     Celui-ci ayant obtenu gain de cause pour une emprise, soixante-deux pieds carrés, illégitimement appropriés, son ressentiment éclata une après-midi que l’homme s’était montré.

     Il lui lâcha un coup de fusil, fut condamné aux travaux forcés et décéda en prison, du regret de son champ retombé en friche, là-bas.

Camille Lemonnier

[1] Vêprée, fin de l’après-midi, soirée.

[2] Soulagement, consolation.

[3] Tas de pierres provenant de l’épierrement du sol.

[4] Bête de somme.

[5] En parlant des bêtes : saillir, couvrir la femelle.

[6] Accouchement.

[7] Fermier recevant le « cens ».

[8] Fête patronale en Belgique.

[9] Gamin.

[10] Elle faisait le lavage du linge.

[11] Ouverture pratiquée à la partie inférieure d’un four pour laisser passer l’air.

[12] Petite enclume à deux cornes.

[13] Stérile.

[14] Petit jardin attenant à une maison de paysan, clos de haies.

[15] Éreintés.

[16] Bien.

[17] Toiles.

[18] Huche, bahut.

[19] Convoitant.

[20] Creusées.

[21] Engourdis, perclus par le froid.

[22] Giboulée.

[23] Produit de la digestion.

[24] Liquide glaireux.

[25] Toussant pour expectorer des graillons, mucosités épaisses.

[26] Fumier, engrais.

[27] Grosse bouchée.

[28] Engrais provenant du traitement des vidanges.

[29] Baquets servant au transport des matières fécales.

[30] Monnaie de cuivre.

[31] Relatif aux excréments. Ici, le mot est utilisé comme substantif.

[32] Rangée de foin déposée sur le sol.

[33] Terres ensemencées.

[34] Terre composée de sable, de limons et de cailloux.

[35] Qui fabrique des briques.

[36] Voleurs.

[37] Chou pommé à feuilles lisses.

[38] Vulpin, cataire, gratiole : plantes herbacées considérées comme mauvaises herbes.

[39] Pièges.

[40] Héros de chansons populaires.

[41] Limaces grises.

[42] Odeurs.

[43] Plante potagère.

[44] Pierres qui peuvent se poser à la main, dans toutes sortes de construction.

[45] Agi comme un lâche.

[46] Jeunes porcs.

[47] Pommes de terre.

[48] Séjour des bestiaux en étable.

[49] Génisse.

[50] Gonflement de l’intestin.

[51] Extension de son terrain.

[52] Envie douloureuse d’aller à la selle.

[53] Cf. note 37.