Rodolphe Töpffer – Le Lac de Gers

  Nous devons à notre ami, le professeur Michel Viegnes, de nous avoir fait découvrir les merveilleuses Nouvelles genevoises de Rodolphe Töppfer (1799-1846). Nous ne saurions mieux présenter l’écrivain qu’il ne l’avait fait dans notre numéro 30, de février 2019, et y renvoyons nos lecteurs.

  « Le Lac de Gers », que voici, est extrait du même recueil de 1841, et son caractère est bien différent de « La Peur » que nous publiâmes alors – ce qui illustre de façon éclatante combien le talent de Töpffer est varié dans sa forme et dans son expression. La présente nouvelle commence, à la vérité, comme une chronique, avant que ne se mette en scène la narration proprement dite. L’aventure vécue par le héros de cette histoire peut bien être épouvantable, angoissants les tourments qu’il traverse, tout est raconté sur un mode plus que comique : l’auteur s’y révèle un maître du rire, chaque phrase est marquée du sceau d’une ironie dévastatrice.

  Quant au style, il annonce, dans le décor pourtant si différent des lacs et des montagnes helvétiques, la verve joyeuse, le ton pétillant et gouailleur d’un Albéric Second, d’un Aurélien Scholl, d’un Arsène Houssaye, tous ces princes oubliés de l’esprit de Paris.

Fantine Briochard

LE LAC DE GERS

De Sixt on peut se rendre dans la vallée de l’Arve, en franchissant une chaîne de hautes montagnes qui s’étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n’est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s’approvisionnent à Martigny en Valais ; puis s’acheminant, chargés de poids énormes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.

Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe à la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent jusqu’à ce que vienne à passer une voiture, qui ne passe devant eux que par cette raison justement qu’elle ne contient pas trace de contrebande. — Monsieur n’a rien à déclarer ? — Non. Et les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique, qui ouvrent les valises, et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie et les mouchoirs de poche. L’État les paye pour exercer cet état. Cela m’a toujours paru drôle.

Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu’aux dents, et toujours disposés à piquer d’une balle un douanier qui aurait l’idée d’aller se promener sur le chemin qu’ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m’a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.

Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de douanes sont une ceinture de vices, de libertinage, qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime, d’où sortent annuellement de bons élèves que la société se charge plus tard de loger et de nourrir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.

J’ai eu souvent affaire avec les douaniers. Mes chemises ont eu l’honneur d’être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. Ils n’y ont rien trouvé de prohibé. À propos de chemises, voici une histoire. J’allais à Lyon. À Bellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d’horlogerie ; car Genève n’est pas loin. Je me prêtai débonnairement à cette opération ; mais un officier anglais qui faisait partie des voyageurs, s’étant fait expliquer ce qu’on lui voulait, tira tranquillement son couteau de sa poche, et déclara qu’il couperait en deux « la prémier, comme aussi la sécond » qui ferait mine de le palper, même de loin.

Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d’exécuter le règlement : mais ce grand gaillard de Waterloo, avec son coutelas d’acier fin, les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : « Fouillez cet homme ! » mais l’autre répétait avec une croissante fureur : « Véné ! et je coupé en deux la prémier, comme aussi la sécond, et encore la troisième avec ! » Par ce troisième il désignait le chef.

Les choses auraient pu finir d’une manière tragique, tant était grande l’exaspération de ce digne gentleman, lorsque je m’avisai d’intervenir. « Que monsieur, dis-je, fasse passer ses habits aux douaniers, et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait à en souffrir le moins du monde. » À peine eus-je ainsi parlé, que l’Anglais, acquiesçant à ces conditions, ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la figure des douaniers. Il se mit nu comme la main, et je n’oublierai jamais de quel air il coiffa le chef avec sa chemise, en disant : Téné ! misérabel ! téné !

J’ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers ; cependant j’eus quelque rapport avec eux le jour où je m’avisai de vouloir passer seul de Sixt à Sallenche par les montagnes dont j’ai parlé. Je m’étais fait indiquer la route : une heure avant d’arriver au sommet, on côtoie un petit lac nommé le lac de Gers : au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées ; après quoi, l’on redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenche, la cascade de l’Arpenas. Au bout de trois heures d’une montée rapide, je découvris le petit lac. C’est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes, qui s’y reflètent en teintes sombres, tandis que la transparence de l’onde laisse plonger le regard jusqu’aux mousses éclatantes qui, au fond, tapissent le sol. Je m’assis au bord de cette flaque, et, à l’instar de Narcisse, je m’y regardais… je m’y regardais manger une aile de poulet sans que le plaisir de contempler mon image me fît perdre un seul coup de dent.

Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l’image renversée des cimes voisines, des forêts, de toute la belle nature enfin, y compris deux corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m’amusais à considérer ce spectacle, une tête d’homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie, me parut avoir bougé sur le penchant d’un mont. C’était celui que j’allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l’objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte qu’attribuant ce phénomène à quelque ondulation de la surface de l’eau, je me remis en route, bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j’avais vu quelque chose, je m’arrêtais de temps en temps pour regarder de côté et d’autre, et, quand je fus voisin de l’endroit où j’avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques rocs, et je redoublai de circonspection.

On m’avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir de rochers que je gravissais dans cet instant. C’est, je crois, l’heure de la dire. Dix-huit contrebandiers, chargés chacun d’un sac de poudre de Berne, passaient par là. Le dernier en rang s’aperçut que son sac s’allégeait sensiblement, et il était déjà tout disposé à s’en féliciter, lorsqu’il vint à se douter ingénieusement que l’allégement avait peut-être lieu aux dépens de la charge. Ce n’était que trop vrai : une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu’il avait suivie. C’était une perte, mais surtout c’était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe et compromettre ses destinées. Il cria halte, et à ce cri les dix-sept autres s’assirent en même temps sur leurs sacs, pour boire un coup d’eau-de-vie et s’essuyer le front.

Pendant ce temps, l’autre, l’ingénieux, rebroussait jusqu’à l’origine de sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche, et il y mit le feu avec sa pipe : c’était pour détruire l’indice. Deux minutes après, il entendit une détonation superbe, qui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées, et remontant par les gorges, lui causa une surprise merveilleuse : c’étaient les dix-sept sacs, qui, rejoints par la traînée, sautaient en l’air, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi je remarque deux choses.

La première, c’est que cette histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, suffisamment vraisemblable, prouvée par la tradition et par le couloir qui subsiste toujours, comme chacun peut aller s’en assurer. Je la tiens pour aussi certaine que le passage d’Annibal par le mont du petit Saint-Bernard. Comment prouve-t-on le passage d’Annibal par le petit Saint-Bernard ? On commence par vous montrer une roche blanche au pied du mont ; après quoi, l’on vous démontre que c’est celle que le Carthaginois, arrivé au sommet, fit fondre dans du vinaigre.

La seconde chose que je remarque, c’est que, dans cette histoire, dix-sept hommes périssent ; mais, remarquez bien, il en reste un pour porter la nouvelle. C’est là, si je ne m’abuse, le signe, le criterium d’une histoire modèle ; car, dans une bataille, un désastre, une catastrophe, que peu périssent, c’est mesquin ; que tous périssent, c’est nuit close. Mais que, du beau milieu d’une immense déconfiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pour porter la nouvelle, c’est l’exquis du genre et la joie de l’amateur. Et c’est pourquoi l’histoire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.

Il faisait fort chaud dans mon couloir ; toutefois, à cette élévation, la chaleur est tempérée par la vivacité de l’air ; d’ailleurs la beauté du spectacle que l’on a sous les yeux captive l’âme et fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort près le dôme de glace du mont Buet… je crus voir aussi, pas bien loin, quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j’avais dépassés ; j’allai m’imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j’avais vu la tête, en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.

Malheureusement je suis né très-peureux ; je déteste le danger, où les héros se plaisent, dit-on ; je n’aime rien tant qu’une sécurité parfaite en tête, en queue et sur les ailes. L’idée seule que, dans un duel, on est exposé à voir une pointe d’épée en face de son œil droit, a toujours suffi pour me rendre d’une prudence grande, malgré mon naturel qui est vif ; d’une susceptibilité obtuse, malgré ma fierté qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pis qu’un duel, ce pouvait être un attentat sur ma bourse, ou sur ma personne, ou sur toutes les deux à la fois ; ce pouvait être une catastrophe épouvantable ; et personne pour en porter la nouvelle ! Quand cette idée me fut venue, je n’en eus plus d’autre, et elle me domina si bien, que je finis par me cacher parmi les rochers, pour observer de là ce qui se passait sur mes derrières.

J’observais depuis une demi-heure environ (c’est très-fatigant d’observer), quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesquels j’étais caché, puis il frappa deux fois des mains. À ce signal, deux autres hommes parurent, et tous les trois, chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent à monter tranquillement, en fumant leurs pipes qu’ils rallumèrent. Ils arrivèrent bientôt ainsi à l’endroit même où j’observais, tapi contre terre, et ils s’y assirent sur leurs sacs, précisément comme les dix-sept. Par bonheur, ils me tournaient le dos.

J’eus tout le loisir de faire mes remarques. Ces messieurs me parurent fort bien armés. Ils avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets, sans compter le gros sac, que mon imagination, fidèle aux leçons de l’histoire, ne manqua pas de remplir de poudre de Berne. Et je frémissais déjà à l’idée de quelque traînée, lorsque l’un d’eux, s’étant levé pour s’éloigner de quelques pas, déposa sur son sac sa pipe tout allumée. À cette vue, je recommandai mon âme à Dieu, et j’attendis l’explosion, tout en me serrant étroitement contre un roc sur l’abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.

L’homme qui venait de s’éloigner avait gravi une hauteur d’où il jeta un regard d’observation sur la route qu’ils allaient parcourir ; puis, revenant vers ses compagnons : — On ne le voit plus, dit-il. — Tout de même, dit l’autre, ce gueux-là suffit pour nous vendre ! — Et je parie, interrompit le troisième, que c’est pour cela qu’il galope en avant. Un douanier déguisé, je vous le dis. Il s’arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci, de là, et autre part… — Ah ! que nous ne l’ayons pas dépêché, ni vu ni connu, dans ce petit coin propice et solitaire ! Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.

— Aussi Jean-Jean n’est-il pas revenu, reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de cette rampe, le trou où a péri sa carcasse. Le malin, quand nous le prîmes, pour se donner l’air d’un particulier, venait de jeter loin sa carabine : c’est celle-ci. Son procès fut vite fait. À peine on le tint, que Lamèche l’attacha à un arbre, et Pierre l’abattit d’une balle dans la tempe ; et le farceur ne lui dit qu’après : « Jean-Jean, fais ta prière ! » — Un affreux rire suivit ces horribles paroles, jusqu’à ce que le même homme s’étant levé pour donner le signal du départ : « Parbleu ! s’écria-t-il en m’apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur ! » Les deux autres, à ces mots, se levèrent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.

— Messieurs, leur dis-je, messieurs, je… vous vous trompez… permettez… baissez d’abord ces armes… Messieurs, je suis le plus honnête homme du monde (ils froncèrent le sourcil)… baissez, je vous prie, vos armes, qui pourraient partir sans votre volonté… Je suis homme de lettres… tout particulièrement étranger aux douanes… marié, père de famille… Baissez, je vous en conjure, vos armes, qui m’empêchent de recueillir mes idées. Daignez continuer votre chemin sans vous inquiéter de moi… Je me moque des douanes. Je m’intéresse même à votre métier pénible. Vous êtes d’honnêtes gens, qui portez l’abondance chez les victimes d’une odieuse fiscalité. J’ai l’honneur, messieurs, de vous saluer avec respect.

— Tu es ici pour nous observer ! reprit d’un ton de Cartouche le plus mauvais des trois.

— Du tout ! du tout !… je suis ici pour…

— Pour nous observer et nous vendre. On te connaît. On t’a vu là-bas épier, regarder…

— … La belle nature, mes bons messieurs ; rien autre.

— La belle nature ?… Et ce coin où tu t’es tapi, était-ce, dis-moi, pour cueillir des simples ? Mauvais métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont à nous. Malheur à qui vient nous y flairer ! Fais ta prière.

Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s’approchèrent, plutôt qu’ils n’intervinrent, et tous les trois échangèrent à voix basse quelques paroles, à la suite desquelles l’un d’eux plaçant sans façon sa charge sur mes épaules : — Yu ! cria-t-il. C’est ainsi que je me trouvai faire partie d’une expédition de contrebande. C’était pour la première fois de ma vie ; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la dernière.

Il paraît que mon sort venait d’être décidé dans ce conseil secret, car ces hommes ne s’occupaient plus de moi. Ils marchaient en silence, portant tour à tour les deux charges restantes. J’essayai toutefois de revenir sur la démonstration de mon innocence, mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances ; ils en étaient seulement à ne pas s’expliquer pourquoi j’avais marché avec circonspection et regardé autour de moi, alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère en leur avouant l’apparition qui m’avait frappé quand j’étais à considérer la flaque d’eau. — C’est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre ; marche. Voici tout à l’heure la forêt ; on t’y fera ton affaire.

Que l’on juge du sinistre sens que je dus attacher à ces paroles. Aussi, durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit à la forêt voisine, j’eus le temps de me faire une juste idée des angoisses d’un patient que l’on conduit à l’échafaud. Elles sont, je puis l’assurer, fort dignes de pitié. Encore avais-je en ma faveur mon innocence d’abord, et puis la chance de rencontrer quelqu’un, sans compter celle qui m’était offerte de me précipiter, moi et ma charge, dans un abîme fort convenable qui s’ouvrait à notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas, je ne voulus pas de l’autre, en sorte que nous arrivâmes sans encombre à la forêt. Là, ces messieurs m’ôtèrent ma charge ; ils me lièrent fortement à un gros mélèze, et… au lieu de m’abattre, comme ils avaient fait de Jean-Jean : — Il nous faut, me dirent-ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain, en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. Après quoi, ils reprirent leur charge et me quittèrent.

Je crois que jamais la nature ne me parut belle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière ! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute ; ces hommes, de bien honnêtes gens, un peu brusques par nécessité ; mais d’ailleurs estimables et connaissant les usages. C’est que la vie m’était réellement rendue ! Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable, j’éprouvai une sorte d’anéantissement, et, quand je revins à moi, les larmes inondaient mon visage. Je n’ai pas voulu mêler au récit d’angoisses devenues risibles par le dénoûment auquel elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion ; mais pourquoi tairais-je qu’à peine délivré je rendis grâce à Dieu de toutes les forces de mon âme, et que ces larmes que je versais avec tant de douceur étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que pour celui-là seulement qui tient nos jours en sa main ? Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces fut celui du bonheur que j’éprouverais, après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J’étais tellement impatient d’aller me jeter dans ses bras, que c’est par là que je commençai à ressentir l’inconvénient d’avoir un mélèze attaché à sa personne.

Il était deux heures de l’après-midi. Je n’en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d’un profond respect pour mes persécuteurs, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l’eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n’approcher pas. Toutefois, vers quatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances, et en même temps mon mélèze, toute figure à part, commençait à me scier le dos d’une façon étrange : mais je n’en étais guère plus avancé, et je ne voyais plus que le rat de la fable qui pût me tirer de là, lorsque parut un naturel.

Ce naturel était lui-même très-fabuleux. Il avait un chapeau percé, des culottes, point de bas, et, sous le nez, une sorte de forêt noire provenant de l’usage immodéré d’un tabac de contrebande apparemment. — Holà ! hé ! au secours ! brave homme ! lui criai-je. Au lieu d’accourir, il s’arrêta court et huma une énorme prise.

Le paysan savoyard n’est pas cauteleux, mais prudent. Il ne précipite rien, il n’allonge le bras que là où il y voit clair, et ne se mêle d’une affaire que lorsqu’il n’aperçoit au travers ni noise avec l’autorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carabiniers royaux ; d’ailleurs, le meilleur homme du monde : ce que je dis sérieusement, et pour l’avoir éprouvé en mainte occasion.

Mon naturel était donc le meilleur homme du monde ; mais cet homme attaché à un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait être de par l’autorité, ou de par quelqu’un ou de par autre chose. C’est pour cela qu’avant de s’avancer, il voulait me voir venir.

À la fin : — Fait un bien joli temps, me cria-t-il en souriant matoisement, et comme si j’eusse été là pour l’agrément de la promenade ; bien joli !

— Venez donc me délier, au lieu de me parler de beau temps, plaisant que vous êtes !

— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

— Il y a trois heures. Allons ! à l’ouvrage !

Il fit deux pas : — C’est-il rien des méchants qui vous ont ainsi arrangé ?

— Je vous conterai tout cela. Déliez toujours.

Il fit encore trois pas, et je crus que j’étais enfin arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu’il se prit à dire à voix basse et d’un air mystérieux : — Dites voir ? C’est-il rien des gens de la contrebande ?

— Tout juste. Vous y êtes. Ces scélérats-là m’ont attaché dans ce bois, pour que je meure d’ici à demain qu’ils repasseront.

Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur, et fit mine de me planter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je l’insultai et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n’ont pas une face humaine. Pour lui, sans s’émouvoir de mes injures : — On verra voir, murmurait-il en se retirant tout doucement. On vous déliera assez !… Puis, doublant le pas, il disparut au tournant du sentier. Je l’accompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j’avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n’était pas lui-même un affilié de la bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s’assombrir singulièrement : et, sans les ébats de deux écureuils qui m’offrirent quelque sujet de distraction, j’aurais été fort malheureux. Ces jolis mais timides animaux, se croyant seuls dans les bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d’arbre en arbre, ils me surprenaient par l’agilité de leurs sauts et par l’élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l’un d’eux descendit étourdiment le long de ma personne, pour escalader un arbre voisin, sur lequel l’autre le poursuivit de branche en branche jusqu’à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles, comme d’un commun accord ; ce qui me fit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu’un s’approcher.

Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l’œil petit et malheureusement très-prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m’eut aperçu, il se constitua en état d’observation. — Qui êtes-vous ? lui criai-je ;

— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d’un pas.

— Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de me délier ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés !

— On vous déliera assez ! dirent-ils tous les deux en même temps… Dites voir un peu votre affaire, ajouta le syndic.

Instruit par l’expérience, je m’étais promis de ne plus souffler mot des contrebandiers. — Mon histoire ? elle est fort simple. J’ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m’ont attaché à cet arbre, et je demande d’être délivré promptement.

— Ah ! voilà l’affaire ! dit le syndic. Des brigands, que vous dites ?…

— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Ils m’ont volé et le mulet et la valise…

— Ah ! voilà l’affaire !

— Bien certainement que voilà l’affaire ! Et maintenant que vous êtes au fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons !

— Voilà l’affaire ! répéta-t-il au lieu d’avancer. Dites voir ! C’est que ça va coûter beaucoup en écriture…

— Déliez-moi toujours, misérable ! Que voulez-vous donc que je fasse de vos écritures ?

— C’est que, voyez-vous, il faudra verbaliser, comme de juste.

— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.

— Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d’abord, et puis vous délier après. Je vas faire quérir des témoins. Il faut que j’en aie deux à même de signer leur nom. C’est du temps qu’il faut pour les avoir, vous concevez ! et puis leur journée à payer ; mais monsieur a les moyens… Puis se tournant vers le naturel : — Descends voir chez la Pernette, à Maglan. Elle t’indiquera où est son homme le notaire ; tu iras le quérir pour qu’il monte ; après quoi, tu tires sur Saint-Martin, où tu trouves Benaîton le marguillier, qui y est, bien sûr, puisqu’il sonne aujourd’hui la noce pour les Chozet ; tu lui dis qu’il monte de même. Et que le notaire apporte l’écritoire, la nôtre s’est répandue mardi à la veillée, et aussi le papier timbré. Va, mon garçon, fais diligence ; avec les honnêtes gens on compte après, et on n’y perd rien. Va, et en passant à Veluz, dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve, et qu’on lui a mis les feux ; mais que l’automne la refera. Va.

— Qu’il aille au diable ! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec !… Magistrat stupide ! misérables sans humanité !… Ou bien, tenez, déliez-moi, et je vous donne un louis d’or à chacun.

À cette proposition, le naturel, qui s’était déjà mis en chemin, s’arrêta court en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic : — Vous payerez les écritures et les frais, et vous baillerez, par après, un pourboire à volonté : s’il est fort, quiconque ne veut s’en plaindre ; mais pour ce qui est d’acheter le monde par avance, vous mettriez louis d’or sur louis d’or, que ça n’y ferait rien. Savez-vous qu’on est syndic de la commune de père en fils, depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu’avant qu’on se donne une tare l’Arve n’aura plus d’eau ? Vas-tu, toi ! cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge, qui vous veut réconforter des mieux.

C’est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul, et, cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin ; je tâchai de m’accoutumer à cette idée. Heureusement la soirée était chaude, et l’air d’une sérénité délicieuse. Le soleil, déjà sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le jour à ses rayons, et les troncs de mélèze se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes chaudes et éclatantes. Quelques buses que j’avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu ; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de l’Arve, pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu à peu, semblaient passer de l’activité de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir, ce spectacle de la nature qui s’enveloppe d’ombres et s’endort dans la nuit, exercent sur l’âme une secrète puissance qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d’une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n’échappai pas à ces impressions. Mon cœur, mollement remué, se reportait sur les heures de cette orageuse journée, et, en y retrouvant la trace des angoisses du matin, il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d’une délivrance, sinon immédiate, du moins assurée et prochaine.

Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraître sur mon horizon quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village. Ces figures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes sur le transparent feuillage de mélèzes inférieurs, en sorte que je ne reconnus pas d’abord parmi elles mon syndic et sa chopine. Il s’y trouvait pourtant, et à ses côtés le curé, qu’amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranima mes espérances, et je m’apprêtai à faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.

Ce curé était fort âgé, infirme ; il montait lentement. — Ohé ! dit-il en m’apercevant, ces scélérats vous ont vilainement emmailloté, monsieur ! Je vous salue.

Le ton franc et l’air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. — Vilainement en vérité, répondis-je ; excusez-moi, si par leur faute je ne puis ni m’incliner ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puis-je vous entretenir quelques instants en particulier ?

— Le plus pressé, ce me semble, c’est de vous délier, reprit-il. Vous m’entretiendrez après plus commodément. Allons, Antoine, dit-il au syndic, à l’œuvre ! et coupez-moi ces cordes, ce sera plus tôt fait.

Je me confondis en expressions de reconnaissance, et certes elles partaient du cœur. Antoine ayant tiré son couteau, se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel, qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité, écarta le couteau et alla droit au nœud, qu’il parvint à défaire au bout de quelques instants. À peine libre, je serrai la main du curé, et, dans les premiers mouvements de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m’asseoir sur la place même. Alors Antoine s’approcha avec la chopine, pendant que le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre à mon service. Ces ordres donnés : — Je suis prêt à vous écouter, me dit-il. Et tout le village, femmes, marmots, pâtres, syndic et marguillier, firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.

Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les circonstances atroces qui avaient accompagné la mort de Jean-Jean pénétrèrent d’effroi ces bonnes gens ; et lorsque j’eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers : Jean-Jean, fais ta prière ! tous, curé et paroissiens, se signèrent d’un commun mouvement, au milieu d’un respectueux silence. Ému à cette vue, et vivement pressé de m’associer à ce naïf essor d’un sentiment si naturel, je portai instinctivement la main à mon chapeau, et je me découvris… Les paroissiens parurent surpris, le curé demeura grave et immobile, et moi… je me trouvai déconcerté. — Continuez, continuez, me dit le bon vieillard. J’achevai l’histoire, sans oublier la prudence excessive du naturel, ni le louable désintéressement du syndic.

Quand j’eus achevé ce récit : — « C’est bien, dit le vieux curé. Puis, s’adressant à ses paroissiens : Vous autres, écoutez-moi. Vous tremblez devant ces scélérats, et voilà pourquoi ils osent tout ; car ce sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis, c’est que quelques-uns profitent de leur abominable négoce. Vois-tu bien, à présent, André, où t’a conduit ton désordre de tabac, et cette brutale façon d’en consommer par-dessus tes moyens ? Ton nez est gorgé, et tu n’as pas de bas ; passe encore de n’avoir pas de bas : mais ce tabac, tu l’achètes des fraudeurs ; et puis voilà que, pour ne pas te brouiller avec eux, tu n’oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un chrétien ! Mais sais-tu, André, que ces brigands-là seront grillés en enfer, et tirés à quatre diables… et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent ? Crois-moi, mon garçon, prends moins de tabac, et achète-le au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C’est la règle qui l’enchaîne, lui, et non pas ses appétits. » Le bon curé, en achevant ces mots, frappa familièrement sur l’épaule d’Antoine, qui, glorieux de cette approbation donnée par-devant tout le village à sa conduite prudente et désintéressée, se rengorgea naïvement, tenant sa chopine d’une main et son chapeau à cornes de l’autre.

Pendant ces discours, la mule était arrivée. On m’aida à me hisser dessus, et je pus enfin prendre congé de mon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes côtés, puis venaient les paroissiens ; et cette pittoresque procession marchait à la lueur d’un clair crépuscule, tantôt éparse sur les mousses de la forêt, tantôt agglomérée dans le fond d’un ravin, ou descendant à la file les contours sinueux d’un étroit sentier. Au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes des pâturages ouverts, d’où l’on découvrait l’autre revers de la vallée de l’Arve, déjà enseveli dans une nuit profonde, et, à peu de distance de nous, quelque culture, des hêtres, et la flèche penchée d’un clocher délabré. C’était le village. Quand nous y entrâmes : « Bonsoir à tous ! dit le curé à son monde. Pour vous, monsieur, je vous offre un lit et à souper. C’est jour maigre, mais j’ai vu là-haut que vous n’êtes pas catholique ; ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. Marthe ! cria-t-il en approchant de la cure, apprête au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave. »

Je soupai en tête-à-tête avec cet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes bu la fin d’une bouteille de vin vieux qu’il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j’avais grand besoin.

Le lendemain, je descendis à Maglan. Mon but avait été de visiter Chamonix ; mais, après des émotions si vives et une si rude aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin.

Rodolphe Töpffer

Henri Cornélus – El Verdugo

  Professeur de français dans un athénée de Bruxelles, à l’ULB, inspecteur de l’Enseignement au Congo belge de 1946 à 1947 (il est congédié de son poste après avoir dénoncé les mauvais traitements infligés aux enfants noirs d’écoles religieuses), poète, romancier, conteur pour enfants, nouvelliste, conférencier, traducteur de l’espagnol, Henri Cornélus (1913-1983) est un écrivain belge bien oublié à présent – seule trace : un Prix Henri Cornélus de la Nouvelle qui existe depuis 1991. Pourtant, comme tant d’autres auteurs belges des années 1940-1970 – que la critique littéraire actuelle s’obstine à occulter, leur préférant les « vedettes » du moment –, Henri Cornélus mériterait une revie littéraire. Parce qu’il incarne au mieux une image disparue : celle d’un nouvelliste-conteur dans la tradition d’un Somerset Maugham : un sujet fort, extraordinaire, une manière de conduire le récit qui capte d’emblée toute l’attention du lecteur, une manière de saisir, de mettre en avant les moments essentiels, qui dramatiques, qui cruels, de l’histoire racontée.

  Henri Cornélus laisse quatre recueils. – Bakonji. Les Chefs (1955) : le Congo belge et ses envahisseurs racistes. – Ceux de la dure patience (1957) et Le Dauphin, nouvelles (1985) : la mer du Nord. – Les Hidalgos (1971) : l’Espagne et ses drames singuliers vécus par des êtres frustes : un borgne devient aveugle après avoir bu de l’eau de Lourdes (L’Œil de Nanciso) ; trompé par sa femme, un paysan l’enferme dans une cage avec une truie ; quand elle sera atrocement défigurée, il se tuera (L’Honneur).

  Avec un titre qui fait référence à une lignée de récits comme en laisse le 19ème siècle (on se rappellera un titre similaire chez Balzac), El Verdugo, tiré de ce dernier recueil, raconte une histoire singulière elle aussi : après la guerre 1940-1945, un officier allemand, dont on ne saura jamais rien, arrive dans un village perdu de l’Espagne ; en butte à l’hostilité générale, il s’y fixe ; bien plus tard, il connaîtra une mort horrible…

René Godenne

EL VERDUGO

Pourquoi s’était-il fixé à Callosa de Ensarria ? Tant d’autres endroits sont plus pittoresques, plus accueillants que ce village. Il n’a d’autre horizon qu’une route droite comme une épée, des champs faits moitié de terre, moitié de cailloux sur lesquels grince le soc des charrues, puis, le séparant du reste du monde, des collines couleur de fiel où s’agite doucement la verdure de quelques arbres au tronc tourmenté. Il faut bien qu’on s’arrête quelque part. Il suffit, pour cela, que l’on soit seul, que personne ne vous parle, que le moteur fasse entendre toujours son même ronron, que, malgré les cigarettes allumées bout à bout pour chasser le sommeil qui vous guette, la fatigue vous endorme tout à coup au volant, et ne fût-ce qu’une seconde. Alors, il peut se faire qu’on s’arrête une fois pour toutes à Callosa de Ensarria.

Ceux qui vivaient déjà voici vingt ans se souviendraient toujours de cette matinée où le vent chassait les nuages vers la mer. Ils crevaient tous les quarts d’heure, tendaient dans les lointains de sombres draperies, déchargeaient sur la terre leur cargaison de pluie et, de l’unique rue de Callosa, faisaient un bourbier jaune où pataugeaient des canards dans les ruisselets gonflés de bulles.

Lancée à toute vitesse, la Volkswagen grise brillait sous les averses comme un poisson. Près de la fontaine, elle heurta une borne, dérapa dans la boue, fit un rapide tonneau avant de se coucher sur le flanc gauche. El verdugo en sortit péniblement, en tira en toute hâte une énorme serviette de cuir aux multiples compartiments bourrés à craquer.

Depuis lors, on ne l’avait jamais vu la quitter. Même lorsque, au cours d’une de ses randonnées solitaires, il s’en allait vers Confrides, vers Benassau ou, plus loin encore, vers Sella, il se la fixait sur le dos au moyen de deux solides courroies que Valeriano, le cordonnier, avait fabriquées pour lui.

Quand il eut quitté la voiture, el verdugo fit cinq pas. Bien qu’il boitât, que, déchiré à la jambe, son pantalon de toile kaki se maculât de rouge, il avait le visage aussi impassible que s’il revenait d’une promenade.

Les hommes accoururent. D’un geste, il les maintint à distance, se retourna vers l’auto, sembla attendre que quelque chose se produisît. On entendit une sourde explosion ; aussitôt après, des flammes claquèrent, coururent de l’avant à l’arrière de la carrosserie, la couvrirent tout entière. Immobile, el verdugo assista à l’agonie de sa Volkswagen, malgré la chaleur atroce, malgré la fumée noire que le vent rabattait vers lui, et qui puait le pneu carbonisé et l’essence. Il demeura ainsi jusqu’à ce que, devant lui, il n’y eût plus qu’u tas informe de tôles rougies et tordues.

Il ne dit que deux mots :

Kaputt… Schade…

Les autres restaient à l’endroit où celui qu’ils croyaient un touriste les avait arrêtés. Ils n’osèrent s’approcher qu’au moment où l’homme se détourna du brasier.

Felipe, le forgeron, tendit l’index :

– Vous êtes blessé, Monsieur. Votre jambe…

– Comprends pas.

Puis, la main portée à la bouche comme si cette main tenait un gobelet :

« Beber1. Schnaps… »

Felipe le conduisit vers le plus proche des trois cafés de Callosa. Pourquoi ses camarades ne les suivirent-ils qu’à distance, pourquoi, une fois arrivés devant le rideau de perles qui sépare la salle de la rue, ne bougèrent-ils plus ? Pourquoi ne se parlaient-ils pas ? Le forgeron fit claquer ses paumes une contre l’autre :

– Du vin ! Du vin rouge !

Quand, le visage gras et luisant comme un beignet tiré à l’instant de l’huile, le patron apporta la bouteille, l’étranger laissa tomber quatre autres mots.

Nein. Das nicht. Schnaps2 !

Il était huit heures du matin : on lui présenta successivement du vin blanc, de la limonade, enfin, en désespoir de cause, de l’horchata3.

De la paume, chaque fois, il faisait mine de balayer toutes ces boissons qui ne lui convenaient pas.

Le patron et Felipe comprirent enfin qu’il désirait de l’alcool. Coup sur coup, il vida à fond deux verres à vin d’aguardiente. À croire que le liquide corrosif était de l’eau. Après s’en être servi un troisième, il baissa les yeux vers la serviette, la frôla de la main avec le geste qu’il aurait eu pour flatter un chien, étendit les jambes, esquissa une grimace aussitôt réprimée, passa les doigts dans ses cheveux couleur d’orge mûre, se leva en serrant les dents, joignit les talons et, après une courbette mécanique :

– Heinrich von Falkenstein ! fit-il en tendant à Felipe une main étroite et longue.

Le forgeron y mit la sienne, se demanda si lui aussi devait s’incliner, ne se douta pas un instant que l’étranger venait de se présenter.

Devant le rideau de perles, malgré la pluie, dix hommes regardaient. Les derniers arrivés se hissaient sur la pointe des pieds. Un d’eux apprécia :

– Il sait boire, cet homme.

Dans sa voix de paysan sobre, l’étonnement se mêlait à une sorte de réprobation.

C’était le temps où, malgré les villes allemandes arrosées au phosphore, malgré les soldats feldgrau partout en déroute dans u pays aux trois quarts rasé, malgré ceux que les SS pendaient aux branches des arbres demeurés debout, après leur avoir fixé sur la poitrine un écriteau qui proclamait : Je suis un déserteur ou J’ai trahi, Goebbels vociférait le refrain cher à Hitler : « Wir werden nimmer kapitulieren ! »  Sur les ondes, pour les vivants qui voulaient bien l’écouter encore, pour tous les morts dont – qui sait ? – il attendait peut-être une impossible résurrection, son fausset halluciné clamait des promesses d’armes secrètes qui détruiraient l’Angleterre, feraient reculer les Américains, pulvériseraient les Russes et, sur l’Europe affamée, exsangue, rétabliraient, pour mille ans au moins, la puissance du troisième Reich.

Après son quatrième verre d’aguardiente, l’homme grommela :

Schlafen4.

Comme Felipe et le patron ne savaient pas ce qu’il voulait, il mit la joue sur sa paume, ferma les yeux, fit semblant de dormir.

« Schlafen », répéta-t-il un ton plus haut, la bouche crispée.

Manuel écarta les bras, secoua la tête : son San Marco n’était qu’un café, pas une posada. D’ailleurs, il n’y avait pas d’hôtel à Callosa de Ensarria.

L’étranger eut un mince sourire, glissa la main dans la poche de son pantalon, en tira une coupure de cent pesetas.

Sur lui, l’alcool ne semblait pas avoir de prise. Seuls, dans son visage hâlé, rasé de frais, ses yeux étaient devenus plus brillants. Des yeux comme il y en a peu en Espagne : leur bleu avait la délicatesse de certaines fleurs sauvages ou celle des porcelaines précieuses. On ne pouvait soutenir longtemps leur regard appuyé. Aigu comme une dague, il vous entrait dans les orbites, y faisait le vide, vidait aussi le cerveau.

Si, señor, venez, dit le patron du San Marco en tendant la main vers la serviette.

Brutalement, du tranchant de la paume, l’autre écarté les doigts, saisit lui-même la poignée. Felipe sursauta, fit un mouvement pour se redresser, se laissa retomber sur sa chaise.

Manuel frotta son poignet endolori, glissa le billet dans la pochette de sa chemise :

« Par ici, señor ».

Lorsqu’il eut mené l’Allemand dans son grenier, lorsque, sur les planches râpeuses, il eut disposé une couche de paille et une couverture :

« Vous désirez autre chose, señor ? »

Von Falkenstein leva vers lui son regard de saurien et, avec le geste qu’il avait eu tout à l’heure pour écarter les boissons qu’il n’aimait pas :

Raus5 !

Felipe vida un verre de rouge, rejoignit ceux qui attendaient dans la rue :

– Vous avez vu ? Et ce gros lard de Manuel qui s’est laissé faire ! Il va dormir là-haut, le señor ? Vous avez vu sa tête ? Moi, je trouve qu’il a une tête terrible. On dirait… On dirait du béton, sa tête. Et on dirait aussi qu’il a du béton à la place du cerveau.

– Quand on vient d’échapper à la mort, qu’on est fatigué et que, de plus, on est saoul, tout le monde a une tête terrible, trouva le cordonnier, avant d’ajouter gravement :

« Il n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait à Manuel. On n’est pas des bêtes ! »

Alors, Javier, qui, après la guerre civile, avait passé un an dans les prisons franquistes et ne pouvait plus bouger le bras droit :

– C’est un Allemand. Un noble. Peut-être un Prussien. Ce sont les pires, ceux-là.

Soudain, tous se rappelèrent cette guerre lointaine dont la leur n’avait été qu’un atroce lever de rideau, cette guerre épouvantable qui s’achevait dans les pays du nord, parmi les ruines d’une Europe à moitié détruite, parmi les blessures, les brûlures, les mutilations, les cris de désespoir et de rage, les viols et la mort.

Et Javier, après avoir lancé un coup d’œil rapide à ceux qui l’entouraient, avoir vu que, devant eux, il pouvait s’épancher :

« Moi, j’aurais préféré qu’il brûle avec sa voiture, le von-je-ne-sais-pas-quoi ! Oui, qu’il crève la gueule ouverte ! Je n’aurais pas tendu le petit doigt pour l’aider.

– C’est un chrétien, intervint Valeriano. Alors, ne dis pas ça.

– Un chrétien ! C’est probablement un des porcs qui nous ont bombardés pendant la retraite. Et qui ont bombardé les femmes et les enfants, comme ça, pour s’amuser.

Il y eut un silence. Puis, Felipe :

– Pour payer son aguardiente et loger une nuit dans le grenier, il a donné cent pesetas à Manuel. Nous, il nous faut presque une semaine pour gagner ça.

– Et alors ? demanda Javier avant de hausser l’épaule gauche :

« Même si un salaud est riche, il reste un salaud ! »

Il tourna le dos à ses compagnons, s’en alla. Depuis qu’il ne pouvait plus mouvoir son bras droit – des coups de crosse, en prison, avait-il raconté un jour à Manuel – Javier ne mangeait pas tous les jours à sa faim, bricolait à gauche et à droite, s’état peu à peu aigri sous un régime qu’il détestait et dont on ne voyait pas la fin. Ne prétendait-on pas que, tous les mois, il prélevait quelques pesetas sur celles qu’il gagnait péniblement, s’achetait un cierge, le faisait brûler aux pieds de la Vierge, dans la petite église de Callosa. Certaines femmes l’avaient vu agenouillé devant la mince clarté du cierge et, lorsque l’une d’elles lui avait demandé ce qu’il désirait obtenir de la Mère, il lui avait confié :

– La mort de quelqu’un.

La femme s’était signée, s’était éloignée très vite.

– Javier, il voit des salauds partout ! ricana Valeriano.

Le troisième jour – il avait donné deux autres billets de cent pesetas au patron – l’Allemand, qui, la veille, au San Marco, avait longuement tracé des lignes et des dessins sur les feuilles grisâtres que lui avait données Manuel, les lui tendit, consulta à deux reprises un petit dictionnaire qui ne le quittait pas :

Casa, construir6

Il pointa l’index vers sa poitrine, fit comprendre ainsi que cette maison serait la sienne.

Pendant les vingt ans qu’il passerait au village, il en serait ainsi : il puiserait des infinitifs dans son dictionnaire, leur accolerait des noms, compléterait le tout par des mimiques. Jugeait-il que la langue du pays ne valait pas la peine d’être apprise ? Instinctivement, pour lui répondre, ceux de Callosa adopteraient le même procédé.

– Construire ! Construire ! Coûter de l’argent, beaucoup d’argent !

Devant Manuel, avec une sorte de mépris hautain, Heinrich vida toutes ses poches, entassa sur le comptoir des billets de banque chiffonnés. Les sourcils levés de plus en plus haut à mesure que s’accumulaient les coupures, l’aubergiste ne disait mot. Jamais, au grand jamais, il n’avait pu contempler une telle quantité d’argent. Heinrich feuilleta à nouveau son dictionnaire, appuya le doigt sur son sternum :

Mucho otro. Casa, construir. Un mes7.

Cette maison, il avait voulu qu’on l’édifiât en dehors du village, sur les contreforts de la colline. Les travaux avaient été achevés en trente jours. Sans arrêt, la serviette toujours à portée de la main, il les avait surveillés, criant : « Schnell ! Schnell ! » aux hommes qui, sous le soleil, faisaient sauter le roc à coups de pioche, transportaient la terre dans de petits paniers tressés de leurs mains, préparaient le ciment, ajustaient les pierres.

Pendant tout ce mois-là, il logea dans le grenier. Le soir, alors que, à d’autres tables, les Espagnols jouaient aux dominos, il vidait ses verres d’alcool. Lorsque les joueurs rangeaient leurs rectangles d’ivoire, il lui arrivait d’inviter un d’eux à s’asseoir devant lui, à boire avec lui. Seul, Javier avait refusé d’un no cassant, qui, sur les lèvres de von Falkenstein, avait fait naître son inimitable sourire.

D’où lui était venu le surnom de el verdugo8 ? Des confidences que, après une bouteille, et à grands coups d’infinitifs, il avait murmurées à ceux qui, muets, tentaient d’éviter son regard, et, du doigt, avec l’alcool répandu, traçaient sur la table d’informes dessins ? De toutes ces confidences mises bout à bout, lorsque les hommes parlaient entre eux ?

– Il a pendu des déserteurs. Oui, pendu de ses propres mains !

– Il a tué des femmes et des enfants. Il le fallait, prétend-il. Tout le monde était franc-tireur en Russie. Les femmes et les enfants comme les autres.

– Il dit que, un jour, il a mangé un morceau de la cuisse de son camarade, tué la veille. Le ravitaillement ne suivait plus depuis une semaine.

– Dans un village, lui est ses hommes ont déshabillé trois femmes, les ont envoyées dehors, dans la nuit. Il gelait à moins vingt. Elles sont mortes debout, embrassées. Elles sont restées ainsi pendant un mois, comme des statues de pierre. À leur cou, on a accroché des panneaux de signalisation.

– Il a fait brûler des maisons, après avoir fait placer des mitrailleuses autour. Ceux qui parvenaient à s’échapper des flammes étaient abattus par ses mitrailleurs !

Quand Javier avait entendu cela, il avait grogné, la bouche haineuse :

– Des choses pareilles, on les fait peut-être pendant une guerre civile ! Pas pendant… non, pas pendant une vraie guerre ! Pourquoi est-il venu s’installer ici, avec sa pourriture d’argent ? On voit bien qu’il nous méprise tous tant que nous sommes, monsieur le major ! Et il nous méprise parce que nous ne sommes pas de sa race d’assassins, et parce que nous sommes pauvres ! À Callosa de Ensarria, on se serait bien passé de lui !

– Tais-toi, Javier ! Pendant un mois, vingt ouvriers ont été payés tous les jours comme ils n l’avaient jamais été. Et, avait continué Manuel en se frottant les mains, il donne pour son aguardiente et ses repas trois fois le prix que je lui en demande. J’ai beau essayer de refuser : quand il me regarde en me jetant les billets, il me faut bien les accepter !

– En te jetant les billets ! Tu n’es pas un homme !

Ce soir-là, une rixe faillit éclater au café. Fouetté par l’injure qu’aucun Espagnol ne laisse jamais impunie, Manuel quitta son comptoir, se dirigea vers Javier, les poings serrés, les yeux rapetissés. Il s’arrêta à un pas de lui. Les autres demeurèrent muets, ne s’interposèrent pas. En un éclair, le patron pensa au bras droit de Javier, à toutes les souffrances qu’il avait endurées dans les geôles de Franco. – Tais-toi, se contenta-t-il de dire d’une voix rauque, avant de retourner derrière le zinc où, coup sur coup, il but trois grands verres de vin rouge.

– Me taire ! Me taire ! Nous, ici, tous tant que nous sommes, sous sommes pauvres comme Job ! Monsieur le major a de l’argent à ne savoir qu’en faire ! Cette serviette, c’est peut-être le contenu de la caisse de son régiment. Pas difficile de faire le seigneur dans ces conditions-là !

Sur la table du coin, Heinrich construisait minutieusement des châteaux avec des cartes marquées de massues, de pièces de monnaie, d’épées. Il n’avait même pas levé les yeux pendant l’altercation. Ses lèvres s’étaient faites plus minces. Avait-il compris qu’on parlait de lui, que sa seule présence avait fait se dresser, un contre l’autre, deux hommes du village, deux hommes qui, jusque-là, avaient été des amis ?

Quand le calme se rétablit, il ouvrit son dictionnaire :

Mañana… Camión… A las siete9.

– Mais il n’y a pas de camion, ici, à Callosa de Ensarria !

Camión, a las siete, répéta l’Allemand, imperturbable.

Après avoir rasé de la paume le fragile édifice qui comptait quatre étages, il se leva, enfouit la main dans une de ses poches, lança deux billets de cent pesetas sur le comptoir, sans même daigner regarder Manuel.

Le lendemain, à sept heures du matin, le moteur d’un camion grondait devant l’auberge. Heinrich s’installa au volant, essaya les vitesses, embraya, partit dans un nuage de fumée et de poussière.

Le même soir, le véhicule revint chargé de meubles faits de ce bois sombre qu’on affectionne en Espagne. Un fusil de chasse était arrimé dans un coin. Dans un autre sommeillaient deux jeunes danois aux pattes énormes.

– Dix hommes ! avait commandé von Falkenstein.

Dix hommes s’embarquèrent dans le camion, dix hommes accompagnèrent monsieur le major jusqu’à sa maison, dix hommes déchargèrent les meubles achetés Dieu sait où. Adossé à un platane de la petite place, Javier les vit partir, un rictus au coin des lèvres :

– Des putains ! Tous des putains ! se dit-il en pensant à la serviette.

Trois semaines après, on avait entendu l’écho de coups de cravache, de gémissements venant des collines. Et Javier :

– Écoutez ! Il dresse ses chiens ! Ils deviendront grands comme des veaux. Alors, il les lancera sur nous, vous verrez !

Heinrich n’avait pas lancé ses chiens sur les habitants du village. Tous les jours, pour lui et pour eux, il achetait un kilo de bœuf.

– Nous, avait grommelé Javier, quand tout va bien, nous mangeons de la viande une fois par semaine. Ces sales bêtes-là, c’est tous les jours qu’elles en bouffent !

Un soir, tout en édifiant ses châteaux de cartes, Heinrich interrompit une partie de dominos. Il avait bu plus que de coutume :

Mujer10, cria-t-il et, comme il l’avait fait souvent déjà, il mit le doigt sur sa poitrine.

La tête baissée, les autres firent mine de ne pas comprendre. Seul, Manuel, à voix basse :

Mujer, señor ?

Sí, Mujer !

– Impossible, monsieur.

Il se mouilla les lèvres, reprit :

« Callosa de Ensarria n’est pas un bordel, vous comprenez ? »

L’irritant sourire reparut sur la bouche de l’Allemand. Il montra trois cents pesetas à Manuel. Les paysans ne touchaient plus aux dominos. Le patron ne broncha pas. Heinrich ajouta d’autres billets aux premiers, les tint en éventail, alla jusqu’à mille pesetas. Comme Manuel répétait sans se lasser son « Imposible, señor », von Falkenstein ramassa l’argent, en fit une boule, la fourra dans sa poche, s’en alla très droit.

Jusque tard dans la nuit, on l’entendit chanter, là-haut, des chansons tristes et tendres, eût-on dit, puis d’autres, au rythme plus rapide, plus allègre, celles qui, sans doute, avaient accompagné ses longues marches et celles des fantassins de son pays.

Le lendemain, des détonations éclatèrent dans les collines.

– Il chasse, dit Manuel.

On sut bientôt que, des faisans, des cailles, des lièvres qu’il abattait, il n’en ramassait que trois ou quatre, pour lui et pour ses chiens, abandonnait les autres au soleil, aux fourmis, aux oiseaux de proie.

– Il tue pour le plaisir de tuer, constata Javier. Ce n’est pas permis !

Deux mois après, il y eut cette nuit très sombre où le vent effilochait d’immenses nuages. Il y eut aussi ce coup de feu qui claqua là-haut, puis ce martèlement sur la porte de Manuel. Javier entra au San Marco, montra son épaule gauche d’où dégoulinait le sang.

– Il m’a eu !

– Tu as été là-bas ? Pourquoi ?

– Comme ça. Je voulais voir ce que contenait la serviette. Je voulais…

– La voler ?

Le regard douloureux et fier de Javier :

– Toi, tu ne comprendras jamais rien ! Je voulais voir, voir seulement.

Il se laissa tomber sur une chaise :

« Tiens, au lieu de bavarder, retire-moi ces plombs. Et donne-moi une bouteille d’aguardiente. »

Il but au goulot, longuement, s’affaissa sur son siège et, près de sombrer dans l’inconscience, d’une voix pâteuse :

« Fais bouillir de l’eau. Trempes-y ton couteau. Surtout, dépêche-toi : je ne veux pas perdre l’usage de mon autre patte à cause de cet enfant de truie. »

– Les chiens ?

– Les chiens m’ont laissé approcher. Jusqu’à dix mètres de la terrasse. Puis, l’autre a tiré…

Le lendemain soir, el verdugo entra dans l’auberge, jeta un coup d’œil autour de lui, vit que Javier portait le bras en écharpe :

– Accident ? demanda-t-il aimablement.

Quand Javier se leva, Manuel s’interposa :

– Assieds-toi ! S’il déposait une plainte, si les guardias civiles venaient, tu serais frais ! Si tu retournes en prison après ceci, tu n’en sortiras plus jamais !

Guardias civiles ? rit l’Allemand. Pas besoin guardias civiles !

Depuis lors, Heinrich ne venait plus qu’une fois par semaine au village, ne s’attablait plus au San Marco, se contentait d’y boire un verre au comptoir, emportait de Callosa ses trois bouteilles d’alcool, son pain, sa viande, ses fruits et ses conserves. Depuis lors aussi, le cordonnier lui avait fabriqué une large ceinture de cuir d’où, fixées à deux boucles, partaient de solides courroies. Chacune maintenait le collier d’un des danois. Les chiens, le mufle baveur, les yeux sournois, marchaient au pas de leur maître, se couchaient quand il s’arrêtait. Ils ne grognaient, n’aboyaient jamais, se contentaient de retrousser parfois les babines sur leurs crocs. Leur seule présence isolait l’étranger de tous les hommes, créait autour de lui un vide où personne n’eût désiré s’aventurer. On ne sentait que trop que Heinrich les avait dressés pour se jeter sur celui qui aurait été assez téméraire pour s’y risquer, qu’ils l’auraient mis en pièces sans même donner de la voix.

La première fois qu’on l’avait vu ainsi, l’Allemand avait déclaré, dans le silence qui s’était fait autour de lui et de ses gardiens :

– Moi dormir comme ça aussi. Churchill à gauche, Staline à droite. Chiens pas bouger toute nuit. Et pas aimer visites, Churchill et Staline ! Fusil aussi, pas aimer visites. Ni jour, ni nuit. Fusil toujours chargé.

À l’énoncé de leur nom, les bêtes avaient dressé les oreilles, tourné vers Heinrich un regard aussi féroce que celui qu’ils réservaient à ceux du village. On n’y lisait qu’une fidélité fanatique dénuée de cette sorte de tendresse qui illumine parfois les yeux des chiens.

– Il devrait se méfier de ces bestioles, avait dit Felipe, des bêtes pareilles, élevées seulement à la cravache et à la viande ! Puis, des danois peuvent brusquement se retourner contre celui auquel ils se sont attachés…

Pendant douze ans, les animaux n’avaient pas quitté leur maître. On voyait l’étrange attelage dans les collines, sur les collines, sur les chemins, sur la route et, régulièrement, une fois pas semaine, au San Marco. Là, Heinrich s’adossait au comptoir, Churchill et Staline couchés à ses pieds, parmi la sciure et les mégots. Il restait là, sans un mot, et ses yeux avaient la fixité soupçonneuse de ceux de ses danois. Puis, à deux semaines d’intervalle, les bêtes moururent. Elles furent remplacées par d’autres, qui devinrent tout aussi énormes, avaient, elles aussi, l’œil torve, les muscles longs et puissants, l’air méprisant et terrible, le même nom qui leur avait sans doute été donné par dérision : pour un Allemand, cravacher Churchill et Staline, n’était-ce pas une succulente vengeance, n’était-ce pas une gageure, pour lui, d’en avoir fait des sentinelles toujours en éveil, prêtes à le défendre contre tous les dangers ?

Les chiens eurent sept ans, puis huit.

Voici plus de trois semaines que Heinrich n’était plus descendu au village.

– Il serait malade ?

– M’en fous ! Depuis le temps que j’espère qu’il crèvera, celui-là !

Instinctivement, Javier avait tâté son épaule gauche de la main gauche, comme il avait appris à le faire depuis le coup de feu sur la colline.

Et, un jour, les chiens se mirent à hurler. Les échos reprenaient leurs plaintes, les lançaient à tous les vents, les étiraient interminablement comme si, au lieu de deux, il y avait eu vingt, cinquante danois dans la maison de l’Allemand.

– Il faudrait aller voir, fit Manuel

– Moi, je vous dis que le major est malade et que les bêtes ont faim.

– Le major ! Le major ! Cesse de l’appeler le major, depuis le temps !

– S’il est malade, il faut le soigner. On n’abandonne pas un homme ainsi sans essayer de l’aider.

– C’est ça ! Va le voir ! Il te tirera dessus à toi aussi ! Ou, s’il ne le fait pas, et si tu oses t’approcher de lui, ses fauves te déchireront !

Le lendemain, les molosses hurlaient toujours. Ils le firent dès lors sans arrêt, sous le soleil, puis sous la lune, puis sous le nouveau soleil.

Bien souvent, ceux du village levaient les yeux vers la maison qu’ils savaient se dresser là-haut, entre deux oliviers. La nuit, une peur obscure leur faisait vérifier, avant de se coucher, les verrous de leurs portes, la fermeture de leurs fenêtres.

– Peut-être sa vieille habitude l’a-t-elle repris, confiait Javier à qui voulait l’entendre. Peut-être, maintenant qu’il n’a plus personne d’autre à torturer, torture-t-il ses chiens !

Pendant toute une semaine encore retentirent ces cris de folie, de tristesse insondable et de mort. Quand ils cessaient un instant de s’élever, les villageois se regardaient. Dans leurs yeux, il y avait une lueur d’espoir. Puis, les plaintes reprenaient, se cognaient aux rocs, à la terre. La vieille Enriqueta, celle qui ne mangeait tous les jours que sa soupe d’orties dans laquelle elle faisait cuire deux pommes de terre, s’exclamait chaque fois, les paumes plaquées contre ses oreilles rongées par le soleil :

– Ils me rendront folle ! Ils me rendront folle ! Faites qu’ils se taisent, mon Dieu ! Faites qu’ils se taisent !

Elle se signait, se baisait le pouce, comme si, là-bas, dans le bruit inhumain, naissait une diabolique présence qui lui porterait malheur à elle, à la petite maison qu’elle occupait, à tous ceux qui étaient ses voisins.

Enfin, les hurlements se firent plus faibles. Après deux jours encore, ils cessèrent d’habiter les collines. On n’entendit plus, dans le village, que le bruit de pluie douce que faisait la fontaine et, répondant à ce murmure liquide, celui de la brise dans les arbres.

– Moi, j’y vais, dit Manuel, avant de s’armer d’un solide gourdin.

Lorsqu’il revint, trois quarts d’heure après, il était livide. Il traversa la place sans mot dire, passa parmi les autres qui l’attendaient au San Marco, s’affala sur une chaise, essuya la sueur qui, de son front, lui coulait dans les yeux.

– Alors ?

Il secoua la tête, attendit quelques secondes encore avant de parler :

– Passe-moi la bouteille. Là, celle de gauche !

Il but, fit une grimace comme s’il eût avalé du vinaigre.

– Alors ? répétait-on autour de lui.

Il prit encore le temps de s’essuyer les lèvres sur son avant-bras nu :

– Morts…

Un murmure dans la salle.

– Tous les trois ?

Manuel but une autre gorgée, fit une grimace identique :

– Tous les trois. Et pas beaux à voir, je vous assure ! Lui est couché sur son lit…

Il se tut, le regard étrangement fixe ; enfin :

« Les chiens lui ont dévoré les visage, une épaule, la poitrine, une jambe, aussi. Puis, ils se sont déchirés entre eux. Du sang partout. C’est épouvantable ! »

Javier s’avança :

– La serviette, tu l’as vue ?

– Comment peux-tu penser à la serviette, alors que…, voulut l’interrompre Vicente.

– Je te demande si tu as vu la serviette ?

– Oui. Elle est sous le lit.

– Et alors ?

– Elle contient une fortune ! Des paquets de cent, de mille pesetas. Il doit y avoir pour plusieurs millions.

– Qu’est-ce que je vous avais dit ? triompha Javier. Il s’est enfui glorieusement de la grande Allemagne, en emportant la caisse de son régiment !

– Tu accuses ! Tu accuses ! Nous ne le saurons jamais.

Sans plus attendre, Javier, de la main gauche, écarta les autres, fut sous l’immense ciel de Callosa où, tels des clous d’or maintenant une tenture d’un bleu presque noir, scintillaient les étoiles. Il alla jusqu’à la place, s’adossa à un arbre. Doucement, le feuillage chanta pour lui la chanson de mystère et de quiétude que lui dictait le vent. Et Javier commença à fredonner une mélodie, une de celles que, sous le soleil et la neige de la guerre civile, il chantait avec les camarades, une chanson qui disait que la route serait longue jusqu’à la prochaine aurore, que, un jour, pourtant, cette aurore éclairerait tous les hommes de son pays.

Quand il fut arrivé à la fin du deuxième couplet, il se secoua, parut hésiter pendant quelques secondes, se décida enfin, partit vers la colline.

Une heure après, le tocsin de Callosa de Ensarria se mit à sonner : là-bas, entre les deux oliviers dont elle dessinait tous les détails, une aube éclatante illuminait la nuit. De la maison de Heinrich von Falkenstein montaient des flammes, de longues flammes jaunes et rouges que la brise faisait danser mollement.

– Le diable ! Le diable va venir ! criait la vieille Enriqueta.

En découvrant, dans les ruines qui fumaient encore, un bout de cuir noir, à moitié carbonisé, qui tenait à la fermeture d’acier de la serviette, et, grosse comme le poing, une liasse de billets de mille pesetas rongée par le feu, on sut que l’infirme n’avait rien emporté, qu’il n’avait pas touché au trésor, que, à la faim dévorante du feu, il avait laissé les millions de l’Allemand.

On ne revit jamais Javier à Callosa de Ensarria.

Henri Cornélus


1 Boire.

2 Non. Pas cela. De l’alcool !

3 Boisson faite d’amandes pilées, d’eau et de sucre.

4 Dormir.

5 Dehors !

6 Maison, construire.

7 Beaucoup d’autre. Maison, construire. Un mois.

8 Le bourreau.

9 Demain… Camion… À sept heures.

10 Femme !