La Communion

Roland Goeller

            Après chaque séance de catéchisme, Paula se sentait observée. Quelqu’un, là-haut, ne cessait de suivre tous ses faits et gestes. Quelqu’un d’invisible, en dépit des efforts de Paula pour scruter le ciel traversé d’ouest en est par de paresseux nuages qui, tour à tour, jetaient sur les choses une obscurité de confessionnal ou une lumière éblouissante. Des hirondelles prenaient leur envol, leurs ailes battaient aussi vite que des paupières. Elles planaient à quelques mètres du sol et aussitôt remontaient, toutes ensemble, comme de s’être donné le mot.

            Parfois Paula contemplait le grand crucifix de la sacristie en se disant qu’avec un peu de patience, elle verrait bouger les yeux de notre Seigneur Jésus. Hanelore prétendait qu’elle les avait vus bouger, mais elle prétendait aussi qu’elle avait vu trois pattes à un canard. Paula ne pouvait pas se fier à elle, son amie mentait comme on respire, à se demander ce qu’elle racontait à confesse.

            La communion devait avoir lieu au mois de mai, la communion, la grande, celle où monseigneur l’évêque se déplace et vous regarde droit dans les yeux. Elle était prévue le dimanche de Pentecôte. Dans l’Alsace des années soixante, on célébrait les communions à Pentecôte. Cette année, seraient consacrés une trentaine de filles et autant de garçons, et Paula était de leur nombre. Enfin, elle devenait grande. L’église serait remplie, chuchotements et senteurs d’encens. Dès le mois de février, monsieur le curé avait annoncé le calendrier du catéchisme, deux séances hebdomadaires après l’école jusqu’à la communion : « Elles ne seront pas de trop pour apprendre la vie de Jésus, celle des prophètes, les dix commandements et les articles de foi les plus importants. » Monsieur le curé avait une façon captivante de raconter les histoires de la Bible, même celles qui étaient tragiques. Paula était tout ouïe. Elle s’efforçait d’appliquer ce qu’elle apprenait. L’éducation civique, c’était pour aider les vieilles personnes à traverser la rue mais l’éducation religieuse, c’est pour tout le temps.

        Depuis qu’elle se savait observée, Paula redoublait d’attention. Elle pliait ses affaires, finissait ses devoirs, aidait maman à débarrasser la table et lissait toujours les draps de son lit. Elle ne mentait qu’en cas d’extrême nécessité, par exemple à propos des petits cadeaux de Frédéric. Paula prétendait les avoir trouvés, même si maman se demandait qui pouvait bien perdre toutes ces choses sur le chemin de l’école. Frédéric était mignon. Mais il lui tirait les cheveux et, parfois, lui volait un baiser. Elle lui expliquait alors qu’il ne fallait pas, à cause de la communion. Frédéric prétendait que c’étaient des foutaises et, s’il n’avait pas été aussi mignon, elle aurait cessé de lui parler. En attendant, sur les questions de religion, elle ne pouvait s’en remettre ni à lui ni à Hanelore. Le plus simple était encore d’écouter maman et, surtout, monsieur le curé. Il fréquentait notre seigneur Jésus depuis si longtemps qu’il avait certainement de l’autorité en la matière.

§

            La communion donnait lieu à une grande fête où toute la famille se réunissait. Papa et maman discutaient des invitations et certaines semblaient ne pas aller de soi. Paula croyait qu’il suffisait d’inviter oncles et tantes, cousins et cousines, ainsi que les quelques aïeux qui étaient encore en vie. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait regagner sa chambre lorsque ses parents en parlaient. Un soir, elle voulut en avoir le cœur net. Elle fit semblant de se retirer, referma la porte et, sans bruit, redescendit s’asseoir au milieu de l’escalier. De là, elle pouvait suivre n’importe quelle conversation, même les messes basses. Elle entendit maman se demander s’il était convenable d’inviter l’oncle Arthur. Cela l’étonna. Elle connaissait bien Arthur. Il était plutôt gentil, il apportait toujours quelque chose pour elle lorsqu’il venait à la maison, mais maman objectait qu’il avait été soldat dans la Wehrmacht et aussitôt, Paula se dit : « Ça y est, encore la Wehrmacht ! »

            Ce sujet avait le chic de tarir n’importe quelle conversation, chacun ayant peur de remuer de la boue. Parfois maman bavardait avec ses voisines. Elles pouvaient bavarder pendant des heures et des heures, de tout et de rien, jusqu’à oublier l’heure du repas, mais il suffisait que le mot Wehrmacht fût prononcé pour qu’aussitôt elles prissent congé les unes des autres non sans avoir levé les bras au ciel.

            Face à maman, papa ne disait rien et Paula ne comprenait pas pourquoi, car papa aimait bien Arthur lui aussi. Maman cependant insistait, elle ne voulait pas décider seule. Elle expliquait que Maurice ne verrait peut-être pas d’un bon œil la présence d’Arthur. Paula n’ignorait pas que, pendant la guerre, Maurice avait été chez les Russes, interprète dans l’entourage du maréchal Joukov. Elle ne savait pas pour autant qui était Joukov ni en quoi cela était de nature à contrarier Arthur. Elle en déduisit que, dans l’esprit de papa et de maman, Maurice avait la priorité pour d’obscures histoires liées à la guerre ou simplement parce que c’était comme ça.

            Paula, du reste, connaissait depuis toujours l’histoire de Maurice et de Joukov. Il lui semblait même qu’on ne parlait jamais de lui sans rappeler systématiquement cette propriété, l’oncle Maurice de chez Joukov. Tandis que dans le cas d’Arthur, on se limitait à oncle Arthur. Son passé de soldat dans la Wehrmacht n’est apparu aux yeux de Paula que fort tardivement, lorsqu’il ne fut plus possible de le cacher. Il y avait donc quelque chose d’infâme dans le fait d’avoir été soldat dans la Wehrmacht, tandis qu’interprète chez Joukov, c’était comme un titre de gloire. M. Lallemand, l’instituteur, expliquait que la Wehrmacht s’était rendue coupable de nombreux crimes. Tel un nid de serpents, elle abritait en son sein des assassins qui mettaient le feu et tuaient des gens dans les villages où ils passaient. Il était originaire d’Epernay. Son père était mort à Verdun, en 1917. Il ne manquait jamais de dire combien l’Alsace était jolie et combien avait été juste la punition des Allemands, obligés de rendre l’Alsace à la Libération.

            Le fait qu’Arthur ait été soldat dans la Wehrmacht prenait soudain une importance nouvelle. Il y avait un lien entre Arthur et ce que disait M. Lallemand, même si tout le monde s’accordait sur le fait qu’il exagérait et que tous les Allemands n’étaient pas des assassins. Les événements du passé n’étaient pas d’un poids égal, certains d’entre eux continuaient de coller aux semelles comme de la glaise qui ne sécherait pas.

§

            Quelques jours plus tard, comme par inadvertance, Paula demanda en quoi c’était mal d’avoir été soldat dans la Wehrmacht. Maman s’en indigna et la gifla. « Tu écoutes aux portes ? » l’accusa-t-elle. Maman n’avait pas complètement tort, monsieur le curé avait dit que c’est un péché. Papa heureusement intercéda : « Paula a quand même le droit de poser la question. » Maman se calma. « L’oncle Arthur a été incorporé dans la Wehrmacht en 1943. Il faisait partie des malgré-nous.

            – Tu veux dire : malgré lui, corrigea Paula, qui se croyait maligne.

            – Non, non ! J’ai bien dit malgré-nous, insista papa. En 40, les Allemands ont envahi la France et l’Alsace, poursuivit-il. Ils ont obligé les Alsaciens à entrer dans la Wehrmacht et à combattre à leurs côtés. Ils n’y sont pas allés de gaîté de cœur mais ils n’avaient pas le choix. Ceux qui refusaient étaient fusillés. C’est de là que vient l’expression malgré-nous.

            – Mais alors, demanda Paula, si oncle Arthur a été dans la Wehrmacht… ? »

            Elle n’osa achever sa phrase et papa comprit qu’elle voulait savoir si Arthur avait été un méchant Allemand. Il fit non de la tête, d’abord avec force, puis plus mollement. Maman, elle, ne disait rien, elle laissait papa se débrouiller avec cette question. Peut-être était-elle encore en colère. Paula avait remarqué cela chez elle, cette manie d’être en colère même après avoir fait la paix. Quant à papa, finalement, il ne savait pas trop si ce qu’on disait d’Arthur était vrai ou faux.

            « Les Allemands, ils ont tué beaucoup de gens ?

            – Hélas oui, affirma papa, ils en ont tué beaucoup, certains uniquement parce qu’ils étaient juifs ou tsiganes. Pourtant, tous les Allemands n’étaient pas des assassins et beaucoup ignoraient qu’il se tuait autant de gens.

            – On n’est pas obligé tout le temps de leur trouver des excuses » fit observer maman avec véhémence. Elle faisait à nouveau sa tête de colère, pâle avec les yeux qui semblaient vouloir sortir de leurs orbites, et papa la regardait sans savoir quoi dire.

            « Beaucoup savaient et n’ont rien dit, ajouta maman. Ils se sont contentés de détourner les yeux, comme les gens qui en ville passent devant les mendiants en faisant semblant de ne pas les voir ! »

            Maman resta assise un instant encore, comme si elle voulait ajouter quelque chose, puis elle se leva d’un bond pour ranger la table. Papa haussa les épaules en un imperceptible geste d’impuissance et dit à Paula : « Bon, je crois que tu as encore des devoirs à faire ! »

            Papa et maman se disputaient parfois mais jamais ils ne l’avaient fait de cette façon, du moins lorsqu’elle pouvait les entendre. Papa disait des mendiants que, s’ils se prenaient en main, certains réussiraient peut-être à s’en sortir. Monsieur le curé, lui, était de l’avis de maman. Il prétendait qu’il était plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. La première fois qu’elle entendit cela, Paula crut qu’il s’agissait d’une aiguille avec un chat et elle se dit que le royaume de Dieu était une question que seules les grandes personnes peuvent comprendre. Quant à monsieur le curé, il lui arrivait aussi de passer devant un mendiant sans faire l’aumône, peut-être de songer à l’homélie de sa prochaine messe. Mais monsieur le curé n’aurait jamais avoué cela, il s’en sortait toujours avec une citation.

            La question de l’invitation d’Arthur n’était pas réglée pour autant. Un soir, papa prétendit qu’Arthur n’avait pas eu le choix, qu’il n’était pas responsable de ce que la Wehrmacht avait fait.

            « Arthur, a-t-il ajouté, a été fait prisonnier en Russie et il n’en a réchappé que de justesse.

            – Et l’oncle Maurice, pourquoi s’est-il retrouvé en Russie aux côtés de Joukov ? »

            Maman avait décidé de ne pas prendre part à la conversation et restait assise les bras croisés, ce qui devait être fatigant. Papa quant à lui s’essuya le front avec un coin de son mouchoir.

            « Au début de la guerre, expliqua-t-il, l’oncle Maurice était lui-aussi dans la Wehrmacht…

            – L’on-cle-Mau-rice, ça par exemple ! »

            C’était plus que Paula ne pouvait entendre. Toute l’injustice qui frappait Arthur lui apparut aussitôt. Papa lui demanda de s’asseoir et d’écouter.

            « Arthur et Maurice figuraient parmi ces Alsaciens que les Allemands avaient obligés d’entrer dans la Wehrmacht, les malgré-nous. Tu sais maintenant ce que cela veut dire. Mais les Allemands ont envahi la Russie et l’oncle Maurice a été fait prisonnier par les Russes. Ensuite, il avait été repéré pour ses qualités d’interprète. L’oncle Maurice parle français, allemand, russe et même polonais.

              – Si l’oncle Maurice a été soldat dans la Wehrmacht, il sait comment cela s’est passé, objecta Paula. Par conséquent, il sait aussi que l’oncle Arthur avait fait cela contre son gré, malgré lui, ou malgré-nous. Alors on peut les inviter l’un et l’autre. »

            Papa la considéra avec de grands yeux dubitatifs et elle comprit que, depuis le début, il ne faisait que des suppositions. Il dit qu’il prendrait sa décision après en avoir parlé au grand-oncle Charles, lequel était le seul à connaître vraiment le détail des histoires et surtout s’il restait entre eux une inimitié quelconque. Cela cependant ne devait nullement retarder les préparatifs de la communion, une fête où les familles se réunissent et aiment se retrouver.

§

            Les Steger étaient des voisins et amis et, pour Paula, leur invitation ne faisait aucun doute. Elle en parla à Mathias Steger, lequel en resta pantois : il avait entendu ses parents discuter à propos de cette invitation qui ne venait pas et se demander ce qui avait bien pu froisser les parents de Paula. Elle tranquillisa Mathias à qui elle fit promettre de ne rien dire tandis qu’elle mènerait sa petite enquête. Maman en devint pâle et papa se gratta la tête.

            « Est-ce que M. Steger a été lui-aussi dans la Wehrmacht, osa demander Paula.

            – Pas M. Steger, rectifia papa, mais Franz, le frère aîné de Mathias. »

            Paula ne connaissait à Mathias d’autre frère que François et papa confirma :

            « Oui, François, mais pendant la guerre on disait Franz. François avait été intégré dans la pire unité de la Wehrmacht, les SS. Il n’avait que dix-sept ans. Son unité a brûlé un village dans le Limousin, c’était un acte barbare. François a été arrêté et jugé, comme tous les autres Alsaciens qui avaient pris part au massacre. Ils furent condamnés à mort mais leur peine fut commuée. »

            Papa pensait que c’était à cause de leur jeune âge et qu’on ne pouvait pas rendre responsable des enfants pour des massacres commandés par des adultes. Paula fit observer que les oncles Maurice et Arthur comprendraient certainement ce qui était arrivé à François. Papa était d’accord en ce qui concernait Arthur, mais pour Maurice il ne savait pas, et encore moins pour Georges !

            Georges était le mari de tante Viviane, la sœur de maman. Il était originaire du département de la Marne d’où venait M. Lallemand. Georges ne parlait pas un traître mot d’allemand, encore moins d’alsacien, et il apparut qu’il n’en apprendrait jamais le moindre, jamais. Comme M. Lallemand, Georges n’aimait pas les Allemands. Il disait d’eux : « Les boches ! » Il disait aussi que les Alsaciens qui continuaient à parler alsacien, après ce qui s’était passé, étaient également des boches. Papa et maman évitaient de le contredire, quoiqu’ils continuassent à parler alsacien entre eux. Il arrivait aussi à Paula de parler alsacien, sur le chemin de l’école, même avec Frédéric qui continuait à lui tirer les cheveux. Par conséquent, aux yeux de George, Paula était boche elle aussi. Cela faisait partie des choses qu’elle se promettait de tirer au clair plus tard.

            À propos des gens qui traitaient les Alsaciens de boches, monsieur le curé répondait qu’il ne fallait pas faire attention, que souvent les gens ne savent pas ce qu’ils disent, mais que notre seigneur Jésus est mort en croix pour racheter les péchés des hommes. Paula se demanda si, des fois, il n’exagérait pas un peu. Pendant la guerre, il avait été déporté dans les camps. Paula ignorait alors ce que cela signifiait, car les camps, eux aussi, faisait partie de ces choses dont il valait mieux ne pas parler. Elle n’en voulait pas moins savoir ce qu’étaient les péchés des hommes mais M. le curé renonça à l’expliquer : c’était encore une chose qu’elle aurait à comprendre plus tard. Quant à Georges, tante Viviane prenait sa défense, il avait perdu une sœur lors d’une fusillade en 44. Mais si papa parvenait à serrer les dents lorsque Georges s’en prenait aux boches, il était certain en revanche que Franz Steger ne laisserait rien passer, ce pour quoi son invitation était problématique.

            Par la suite, d’autres incompatibilités se firent jour. Tout ce dont, en temps ordinaires, il était convenu qu’on ne parlerait pas, parce que les efforts à faire étaient de l’ordre du possible, tout cela resurgissait lors d’événements singuliers comme les fêtes familiales. Ainsi grand-père Joseph avait lui aussi été soldat dans la Wehrmacht, mais au cours de la Première Guerre mondiale. Au début de la seconde, en revanche, il combattit avec les Français de l’intérieur, sur la ligne Maginot. C’était pendant la drôle de guerre. Après la débâcle, il fut démobilisé. Georges n’aimait pas qu’on parle de débâcle, il disait que l’événement important de cette époque, c’était l’appel du 18 juin. Grand-père Joseph avait connu les deux armées, allemande d’une part, française de l’autre, quoique à des époques différentes. Il ironisait volontiers sur le peu d’organisation de l’armée française en 40. Georges se fâchait et finissait toujours par dire quelque chose où il y avait le mot boche. Alors grand-père Joseph se fâchait lui aussi et quittait la table. Viviane quant à elle ne savait plus à quel saint se vouer.

            Papa et Georges tombaient d’accord cependant sur le fait qu’il y avait des Français de l’intérieur et d’autres qui ne l’étaient pas. Mais pas pour les mêmes raisons. Papa disait que ce n’était pas de la faute des Alsaciens s’ils avaient été alternativement allemands, puis français, puis allemands, puis français. Georges en convenait mais faisait observer que les Alsaciens n’avaient pas opposé beaucoup de résistance au fait de redevenir allemands. Papa répliquait que c’était un peu facile de faire le procès après coup. Il se défendait en disant que l’Allemagne, c’était une partie de leur histoire, qu’ils n’avaient pas, du reste, forcément à s’en plaindre, ils avaient bénéficié de la sécurité sociale créée dès 1883.

            Georges haussait les épaules en disant que c’est pour ce genre de raisons que les Alsaciens ne seront jamais tout à fait des Français. Papa pâlissait mais maman et Viviane intervenaient pour que l’on parle d’autre chose, et ils se mettaient à parler de choses à propos desquelles tout le monde tombait d’accord, comme de savoir s’il valait mieux attendre que soient passés les Saints de glace pour mettre en terre les pieds de tomate.

§

            Quelques jours avant la communion, il y eut une grande séance de confession générale à l’église. Monsieur le curé se tenait au milieu du chœur et expliquait comment les choses se passeraient. Il parlait à voix basse en se tenant les mains et, quand plus personne ne remuait le moindre cil, il était possible d’entendre jusqu’à ses soupirs – pas étonnant que notre Seigneur Jésus préférât se réfugier dans une église. Dans l’obscurité du confessionnal, Paula avoua qu’il lui arrivait de poser des questions qui mettaient le feu aux poudres à la maison, mais qu’elle ne faisait pas exprès, elle voulait savoir et avait l’impression qu’on lui cachait beaucoup de choses.

            Monsieur le curé répondait que la curiosité était parfois source de conflit. De ces choses dont les adultes disaient qu’il valait mieux ne pas parler, il fallait  user avec précaution, ce dont les enfants manquaient bien souvent. Les parents avaient connu une guerre, parfois deux, et ils n’aimaient pas remuer leurs souvenirs. Peut-être, avec le temps, les esprits s’apaiseront-ils. Il évoqua longuement cette période, à croire qu’il en avait lui aussi gros sur le cœur. Il en oublia même de l’interroger sur ses petites messes basses avec Frédéric, comme quoi ces dernières n’étaient pas si graves, et ne lui administra qu’un demi-rosaire en pénitence.

            Le jour de la communion, malgré les nombreuses discussions qui avaient précédé, personne ne manqua, ni Maurice, ni Arthur, ni Georges, ni les Steger, jusqu’à grand-père Joseph qui avait fait un effort. Cela ne s’était pas fait sans mal et Paula les observait les uns et les autres, à boire, rire, faire semblant de ne pas savoir et parler d’autres choses. Il y avait plusieurs plats qui se suivaient et, comme il fallait attendre que les plats fassent le tour, à quatre heures tout le monde était encore à table. Hélas, ce qui devait arriver arriva. Maintenant qu’elle était presque grande, Paula avait si bien en tête tout ce dont elle devait ne pas parler qu’elle finit par demander :

            « Pendant la guerre, est-ce que grand-père Joseph et oncle Arthur se sont battus l’un contre l’autre ? »

            Il se fit aussitôt un silence d’avant une lecture de l’Evangile. Papa et maman la foudroyèrent du regard. Elle ne savait plus où se mettre, mais c’était trop tard, le mal était fait.

            Monsieur le curé prétendait que la communion marquait le moment où l’on sort de l’enfance. Paula était en train d’en sortir, mais elle se demandait si elle n’aurait pas mieux fait d’y rester.

Roland Goeller

 

Conversation avec Roland Goeller

Onuphrius – Roland Goeller, dans votre nouvelle Prise de bec, publiée dans la revue Brèves, vous mettiez en scène un petit élève aux prises avec l’incompréhension feinte de ses professeurs, quand il s’exprimait dans sa langue maternelle, l’alsacien. Seul le français avait droit de cité. On pourrait dire que la nouvelle proposée aujourd’hui à nos lecteurs, La Communion, constitue l’autre face de cette même pièce : ce n’est plus seulement la langue qu’il faut réprimer, c’est la mémoire elle-même : ce dont on ne parle pas.

Roland Goeller – En effet, dans cette première nouvelle, il était question de la langue. Dans La Communion, c’est la mémoire elle-même qu’on a voulu faire disparaître, « l’autre mémoire ».

O. – Comment un enfant pouvait-il, à cette époque, dans les années 60, se développer harmonieusement avec une telle chape de plomb pesant sur lui ?

R.G. – Les enfants procèdent beaucoup par mimétisme. Les rythmes sont courts et les fréquences élevées ; les fréquences basses, les bruits de fond arrivent plus tard. Par mimétisme, un enfant fera beaucoup de choses. Les enfants que nous étions croyaient au « jour de gloire » de la République ; quand nous lisions Hugo, nous sentions bien qu’il y avait là quelque chose de grand, à quoi nous voulions nous rattacher. J’ai fait des études à Lyon, j’ai entamé une carrière professionnelle dans les chemins de fer1, et j’ai cherché à être l’adulte dont on avait modelé l’enfance. Sauf que… je me suis mis à écrire. Et quand on écrit, on va vers les profondeurs, les racines ; je me suis bien rendu compte que quelque chose n’allait pas. J’ai donc commencé à tirer le fil. Un enfant prend garde de se faire attraper s’il vole une pomme. Pour nous autres, Alsaciens, ce n’était pas seulement une pomme, mais aussi la langue.

     Il y avait l’avenir radieux – qui a quelque chose de totalitaire ou presque – ; les Alsaciens étaient réintégrés dans la République. Et puis il y avait tout ce qu’il nous fallait oublier : la germanité, tout ce passé obscur – nazi ! Très souvent, entre Allemagne et nazisme, la confusion était entretenue,  pas forcément avec malice, ou bien elle n’était pas démentie. Le mot « boche » recouvrait tout, notamment les crimes nazis ; la vox populi parlant des boches, c’était comme Jules César arrivant sur la rive gauche du Rhin : « De l’autre côté, c’est la barbarie. » Peu à peu, il a fallu démêler le vrai du faux, rétablir la vérité, non pas historique, mais la vérité de la mémoire, la vérité de l’être, l’identité : on ne va de l’avant que si l’on sait d’où l’on vient.

O. – Votre petite Paula, l’héroïne de cette aventure, veut savoir, elle, du haut de ses douze ans. Et surtout comprendre ; avec un art consommé pour mettre innocemment les pieds dans le plat. Est-il indiscret de savoir où Paula trouve son origine ? Serait-ce votre double féminin ? Une camarade d’alors ? Ou bien un personnage entièrement imaginaire ?

R.G. – Disons un double féminin, si la chose est possible. Pourquoi avoir choisi un personnage féminin ? Je me suis rendu compte qu’il n’est pas toujours nécessaire de savoir ces choses ; il faut laisser faire l’écriture suivre son cours, en constater l’existence. Un certain nombre de personnages qui traversent cette nouvelle existent, ou ont existé. Puis un mélange se fait. Plusieurs personnages appartenant à des souvenirs différents, qui auraient mérité des récits spécifiques, ont été rassemblés en une même nouvelle. Parfois dans un esprit burlesque ; voire dans l’esprit de l’expressionnisme allemand, où l’on n’hésite pas à forcer le trait.

O. – L’humour, précisément, est-il le liant dernier, la marque d’humanité qui permet de réconcilier les morceaux épars de soi-même, et les personnes éparses d’une même famille ?

R.G. – Benjamin Constant disait : « Les formes préservent de la barbarie. » Je traduis cela ainsi : la tragédie ne saurait être livrée avec pathos. Elle doit être sobre, un brin humoristique, pour que chacun puisse la recevoir et en faire son affaire. Plus c’est tragique, moins il faut de pathos ; plus le fond est lourd, plus la forme doit être vigoureuse, légère, aérée.

O. – Dans une écriture quasi-contrapuntique, vous présentez un premier cas de difficulté : comment inviter deux personnages qui ont servi dans des camps adverses ; puis s’ajoute un contre-sujet : tel parent, aussi, est problématique pour une autre raison ; et telle autre voix fait son entrée dans la fugue… le lecteur se dit : « Ce n’est pas fini ? Il y en a encore ! »

R.G. – À un moment donné, il faut bien prendre congé du lecteur par une chute ; sinon, le texte se déroulerait indéfiniment. Exposer quelques cas de figure familiaux, de voisinage, prendre des éléments suffisamment significatifs, et puis terminer – du tragique, il faut sortir aussi. Ou plutôt du dramatique : pour Paula, les choses n’étaient pas tragique. Elle a perçu l’écho des tragédies dont, d’une certaine façon, elle devient responsable. Elle sort de l’enfance, et cette transformation fait d’elle l’héritière des tragédies qui se sont produites avant elle. J’en appelle au mot de René Char : « Les héritages sont transmis sans testament. » À douze ans, Paula ne rédige pas un testament, mais elle est en train d’acquérir la grammaire pour comprendre son héritage. C’est ce qu’elle fait à travers cette fête familiale, qui devrait être joyeuse, mais où les choses entrent au chausse-pied : la famille a été éclatée par le poids de l’histoire, écartelée par les multiples vicissitudes historiques. Il reste pourtant un espoir, une possibilité de transcender les fêlures. Peut-être par le récit… Peut-être la littérature participe-t-elle de cette « épiphanie ».

O. – Langue et mémoire, histoire, guerre et frontière : ces questions sont encore au cœur de votre roman Cahiers français, ou la langue confisquée2, dans lequel un soldat de l’Alsace alors allemande revient des tranchées, à la fin de la Grande guerre, et retrouve son pays natal à présent rendu à la France. Il devra faire l’apprentissage du français, « tout réapprendre, comme s’il n’avait rien vécu ». On n’imagine sans doute pas quelle peut être la souffrance d’être privé de sa langue. Ce phénomène, dont vous avez été témoin, quels en sont les effets ?

R.G. – Qu’il y eût des effets, c’est indubitable. Je me suis aperçu à mon corps défendant que, si je voulais être moi-même, un être de chair et de sang, et non un individu formaté, qui manipule des concepts et des abstractions, je me devais de comprendre et d’assumer ce passé. Chez mon père, cette chose a été tout aussi sensible, mais elle a été enfouie, et je pense qu’il en a souffert toute sa vie. J’ai publié, il y a quelques années, un recueil de nouvelles intitulé Joseph, dit Sep’l3 ; je commençais à évoquer des épisodes comme ceux de La Communion. À la suite de sa lecture, mon père s’est hâté de modifier l’inscription funéraire sur la tombe de mon grand-père : il y a fait inscrire Joseph, dit Sep’l.

     Si je m’étais contenté de mener une vie de cadre des chemins de fer, d’analyser des dossiers de projets, je ne me serais peut-être jamais posé ces questions à propos de ce grand-père, qui avait passé sa vie d’adulte avec une langue qui n’était pas la sienne, qu’il n’a pu apprendre, qui était bancal en fait. À propos de mon père aussi : il avait neuf ans quand l’Alsace fut annexée par l’Allemagne ; il a passé ses années les plus tendres sur les bancs de l’école allemande, avec un schulmeister. Puis il a dû se défaire de la culture allemande à partir de seize ans, quand il a commencé à travailler ; abandon qui a marqué sa vie. L’histoire de mon grand-père s’est répétée chez mon père. En ce qui me concerne, je n’aurais pas pu rester dans « l’ignorance » de cela. D’où les Cahiers français ; le héros, en 1920, se lance dans l’apprentissage de la langue française, ce que mon grand-père, hélas, n’a pas fait. Le père de Paula, sans doute, ressemble à mon père ; c’est l’adulte qui a du mal à avoir du passé une vision claire, qui est dans la perplexité.

O. – Il y a quelques paradoxes dans les noms mêmes des personnages : Franz est le double caché de François, et son nom, jusque dans sa version allemande, se réfère à la France ; M. Lallemand, de son côté, n’aime pas les Allemands. Ce doit être terrible, pour lui, de porter ce nom !

R.G. – C’est un petit clin d’œil, car j’en ai connu beaucoup, des M. Lallemand, qui véhiculaient une psyché française, dans laquelle l’Alsace n’était pas à sa bonne place.

O. – Aujourd’hui, auteur de plusieurs romans et de nouvelles en langue française, vous éprouvez le désir, peut-être la nécessité intérieure, d’écrire aussi en allemand. Qu’est-ce qui dicte le choix d’une langue, lorsqu’on se propose d’écrire une œuvre nouvelle, et que l’on est, comme vous, bilingue, et même trilingue (puisque vous maniez aussi bien le français que l’alsacien ou l’allemand).

R.G. – Je dirais plutôt bilingue, car l’Alsacien est une Mundart, une déclinaison orale de l’Allemand. Il est vrai que, spontanément, j’ai envie d’écrire en allemand, parce que c’est ma langue maternelle. Mettre le verbe à la fin de la phrase, tous les wagons se trouvant au milieu, je me gendarme pour ne pas le faire en français, pour respecter la syntaxe française ! Il semblerait, par ailleurs, que le choix de la langue ne soit pas indifférent : certains thèmes conviennent à l’allemand, d’autres au français. D’où l’importance de maintenir l’esprit et la compétence bilingues et biculturels, propres à l’Alsace.

     Dans un de mes textes, qui reste à cette heure inachevé, le choix de l’allemand a été dicté par certaines conversations qui l’ont inspiré, et qui s’étaient tenues en alsacien. Cependant la composition en est suspendue au profit de textes en français.

O. – Vous avez plusieurs marmites sur le feu.

R.G. – Il y a toujours des marmites sur le feu, et « des cadavres dans les placards », si je puis dire !

O. – En dehors de la langue, de l’identité et de la mémoire, quel autre thème abordez-vous dans vos œuvres ?

R.G. – Je fais partie des pessimistes, quant à la prégnance du virtuel, du numérique, quant à la négation de la tradition, combattue, niée par un hédonisme, par une transparence forcée dont j’observe les excès. J’aime bien des auteurs comme Joyce Carol Oates ou Russell Banks, qui ont un regard très critique sur leurs contemporains. L’un de mes romans, La Nuque, est une uchronie, qui met en scène des personnages pour qui les questions de filiation, de descendance, sont totalement abolies.

     Dans Puis-je m’asseoir à côté de vous ?, le texte que je suis en train de finaliser, un homme et une femme sont amenés à passer une nuit dans un hôtel de province ; peut-être se rencontrent-ils. Peut-être, car tout cela est vu par la logeuse de l’hôtel, qui « se fait son film » et le raconte : histoire dans l’histoire. C’est léger en apparence, mais il y a là une certaine gravité parce que, du récit de la logeuse, il ressort que l’érotisme est quelque chose d’extrêmement grave ; elle parle de sacré, de combat entre les deux protagonistes. L’idée m’a amusé de livrer un récit sur un événement qui ne s’est peut-être pas produit.

Propos recueillis par Zéphyrin Z. Zamaretto

On trouvera des chroniques, des dessins de Roland Goeller et des comptes rendus de son activité littéraire dans le blog qu’il tient : acontrecourant2.canalblog.com

1 Roland Goeller est ingénieur de formation. Il a effectué l’essentiel de sa carrière professionnelle aux chemins de fer, dans les domaines de la maintenance, de la vente, du contrôle de gestion et de la prospective en transports publics.

2 Editions Sutton, 2016.

3 Editions Bénévent, 2009. Sep’l est le diminutif alsacien, ou allemand, de Joseph.