Albert Laberge – Monsieur le président

Albert Laberge, le sublime marginal

Considéré par de rares commentateurs, mais parmi les meilleurs, comme le plus important nouvellier du Québec, tout en étant le plus méprisé en son temps, Albert Laberge fait figure d’exception dans le champ de la littérature québécoise. Né en 1871, fils de cultivateur, il étudie au collège classique Sainte-Marie de Montréal d’où il est renvoyé en 1892. Déjà rebelle, grand lecteur, entre autres des naturalistes (Zola, Maupassant, Huysmans…), tous à l’Index à l’époque, il est à la veille de se mettre à la rédaction de son roman La Scouine, commencé en 1903 et publié en 1918 à compte d’auteur. Le livre fait scandale auprès du clergé dominant et des élites catholiques. On l’accuse contre tout bon sens de pornographie. C’est que l’œuvre prend le revers de la pratique dominante et sacro-sainte du « roman de la terre » : au lieu de chanter les beautés de la vie sur la terre autour du clocher, il en fait une parodie qui confine à de l’anti-terroir. Cela ne l’empêchera pas de devenir journaliste à La Presse de 1896 à 1932, d’abord comme chroniqueur sportif puis affecté à la culture et aux arts.

Une fois à la retraite, il se met sérieusement à l’écriture. Il publiera, toujours à compte d’auteur entre 1936 et 1955, neuf recueils de récits et nouvelles, en plus de plusieurs recueils de portraits de journalistes, écrivains et artistes. Dès 1936, il en publie deux : Quand chantait la cigale et Visages de la vie et de la mort. Comme leur titre respectif l’indique, le premier adopte un ton bucolique, champêtre et autobiographique, Laberge prenant plaisir à évoquer en de brefs récits ses séjours estivaux à sa petite maison blanche à Chateauguay, en banlieue de Montréal. Le deuxième recueil donne le ton à six des sept recueils qui vont paraître de 1942 à 1953, où la peinture de la misère et de la mort prévaudra. Il intitulera de manière presque antithétique son avant-dernier recueil de nouvelles (mais pas de récits) Images de la vie, car toute sa vie il a voulu simplement, loin de toute gloire, donner à lire justement des images de la vie, cette aventure qui finit toujours mal. La grande majorité de ses dizaines de nouvelles débouche en effet sur l’envers de la vie, soit sa fin, le plus souvent horrible. Toujours et inlassablement, nourri par un pessimisme foncier (il lit avec délectation Schopenhauer), il dépeint des êtres perdus, pauvres, en campagne comme en ville. Des parcours de vie qui se terminent tous mal : maladie mortelle, suicide dû au découragement, la perte de tout…. Une panoplie de gens misérables dont les malheurs sont à fendre l’âme. Presque aucune nouvelle n’a une fin heureuse. Tout s’en va  à vau-l’eau, peu importe qui on est ou d’où l’on part dans la vie. Voyant large, Laberge ne se limite d’ailleurs pas aux frontières du Québec ni à la campagne, faisant flèche de tout bois.

Dans Scènes de chaque jour, il offre à l’occasion des intrigues internationales, des riches allant en excursion sur des bateaux de croisière ; mais là encore, personne n’est heureux. Les personnages ratent tous quelque chose, l’amour, la fortune. Il y a aussi des scènes de prostituées misérables qui contaminent leurs clients, boivent, s’empoisonnent avec de mauvais alcools. Certains personnages, tant hommes que femmes, sont méchants, sans cœur, avares et toujours portés à ne rien faire pour aider les miséreux et les misérables.

Si la plupart des personnages de ses nouvelles sont des Canadiens, on y trouve aussi des Américains, comme dans « Fait divers » : un boxer en fin de carrière devient presque aveugle. Il demeure sans le sou, son revenu ayant été mangé par sa femme, une pimbêche qui le méprise et qui, après une défaite amère, lui fait une scène, le traite de singe ; lui, en colère, la tue, prêt à mourir pour meurtre tant sa vie n’a plus de sens. Ailleurs, c’est la Russie littéraire qui est évoquée. Ainsi dans « Le colporteur et son cheval », le narrateur dit qu’il transcrit un fait divers lu dans le journal : « J’estime que cette page pourrait prendre place dans un volume d’Anton Tchékhov ou autre écrivain russe. » Il s’agit de l’histoire d’un homme que sa femme trouve pendu dans la stalle du cheval que l’homme venait de perdre. Il ne pouvait vivre sans sa bête chérie.

Les lecteurs noteront que la nouvelle choisie pour ce numéro d’Onuphrius fait exception à  la règle, tout en la confirmant. « Monsieur le président » n’a pas de chute tragique ou catastrophique, mais elle porte en elle le potentiel ironique et parodique de l’ensemble de l’œuvre, car elle constitue une charge à fond de train contre la bêtise humaine, au plus haut comme au plus bas niveau de la société.

Une rupture survient après Le dernier souper, recueil de 1953, au titre éloquent et pathétique. Laberge renoue en effet en 1955 dans Hymnes à la terre avec le ton bucolique et autobiographique de 1936, où il chante à nouveau les beautés de la vie, surtout les fleurs de son jardin à Chateauguay, Dans « Heures d’extase », il se confie sans ambages : «À quatre-vingts ans, devant les roses qui encadrent les deux côtés de ma maison blanche, j’ai goûté cet après-midi toute la joie qu’un être humain peut éprouver sur la terre. » S’il n’est pas virulent envers le clergé, lui qui a perdu la foi vers la fin de l’adolescence, il évoque avec grâce cette réalité. Dans « Le jeune prêtre », il dépeint aimablement un « jeune prêtre [à l’]âme sereine, [qui] n’a jamais lu et ne lira jamais les strophes d’Omar Khayyam, mais [qui] chaque jour, fidèlement, ressasse les pages latines de son bréviaire. Rien ne peut le troubler. […] Moi, je n’en demande pas tant. Je goûte la beauté et le charme de chaque heure et je partirai satisfait et content. » Dans « Réflexions » il abordera de front ce que d’aucuns auront à vivre  lors de la Révolution tranquille, soit l’abandon des dogmes catholiques : « L’on a empoisonné mon enfance avec la crainte de l’enfer et des châtiments éternels. Aujourd’hui, toutefois, délivré de ces vaines terreurs, je peux vivre en paix les jours de ma vieillesse. Et j’ai renoncé sans regret aux célestes récompenses, aux chimériques paradis. »

Cet immense marginal, menant une belle vie, en inventant d’horribles dans ses nouvelles, et heureux malgré tout de vivre loin des gloires que l’écriture conférait à l’époque à nos illustres écrivains, aura donné le meilleur de lui-même pendant plus d’un demi-siècle. Il meurt en 1960, à quatre-vingt-neuf ans, tout juste à l’aube de la Révolution tranquille, qu’il aura préfigurée à sa façon par son attitude iconoclaste et sa liberté d’écrivain sans pitié pour tout ce qui peut être dogmatique. Et même si l’on comprend que son œuvre est noire à l’excès, rien n’excuse qu’on la maintienne encore dans l’enfer des bibliothèques et de la culture québécoise. Ce n’est point Mozart, mais « Zola qu’on assassine » ; et l’on aurait envie de publier, mutatis mutandis, un autre J’accuse.

Michel Lord

MONSIEUR LE PRÉSIDENT

Monsieur Emmanuel Ramon, président de la Banque de Copahu, arrive dans sa somptueuse limousine à l’imposant édifice de cette puissante institution financière. Sa mince et étroite personne engaînée dans un pardessus gris clair, parfaitement immobile, il fait songer à un mannequin que l’on aurait déposé sur les moelleux coussins. Il y a cependant en lui quelque chose de bizarre, quelque chose qui attire tout de suite l’attention. Ce sont ses yeux vagues, égarés, fous.

Conduite par un chauffeur en élégante livrée, la voiture arrête exactement devant le portique de la maison. Avec des gestes mesurés, précis, celui-ci descend de son siège, ouvre la porte pour son distingué patron, la referme après qu’il est sorti et traversant le trottoir, ouvre celle de la banque. Il laisse passer monsieur le Président puis bondit vers l’ascenseur et presse le bouton électrique donnant le signal convenu pour que la cage descende immédiatement si elle n’est pas déjà au rez-de-chaussée.

Au troisième étage où se trouve le bureau de monsieur Emmanuel Ramon se tient un employé en uniforme. Dès qu’il le voit apparaître, il fait un respectueux salut puis ouvre la porte de la vaste pièce dans laquelle il préside aux destinées de la Banque de Copahu. Lorsque le patron passe devant lui, l’employé en uniforme incline profondément la tête et entre à sa suite dans le bureau. Dévotieusement, comme un servant de messe, il prend la canne de monsieur le Président et la dépose dans un grand vase en cuivre doré. Ensuite, il l’aide à enlever son pardessus et l’accroche à la patère. Après une autre révérence, il se retire.

Resté seul, monsieur le Président s’installe devant son pupitre, met son lorgnon et parcourt le journal apporté là quelques minutes auparavant. Soudain, il pèse sur un timbre électrique. Sa secrétaire qui occupe un petit bureau attenant au sien arrive. – Mademoiselle, appelez donc Madame Ramon. Un moment après, une minuscule lueur verte s’allume sur le pupitre de monsieur le Président. Celui-ci prend le récepteur du téléphone à côté de lui.

– C’est toi, ma chère. Tu vas bien ?

– Oui ? J’en suis très heureux. Et il n’y a rien de nouveau ?

– Tu sais, il ne faudra pas oublier de faire sortir le chien. Il ne faut pas qu’il fasse pipi sur les tapis.

– Je sais que tu es une femme de précautions et que tu penses à tout. Et qu’est-ce que tu fais cet après-midi ?

– Ah ! tu accompagnes Ninette à une séance d’essayage chez un tailleur. C’est très bien ça. Mais sa mère, que fait-elle donc ?

– Elle va au bridge chez madame Brunet. Trouves-tu que ce sont des gens vraiment distingués ces Brunet ? Des personnes de notre monde ?

– Réellement, il y aura tant de grandes dames qui seront là ? Et Ninette chez quel tailleur la conduis-tu ?

– Chez Faubert ? Ce nom-là me paraît commun. Pourquoi ne vas-tu pas chez Braun ? Il a une clientèle de gens riches. Puis, j’y pense, si Ninette va pour un essayage chez le tailleur, que fais-tu de sa leçon privée ? Tu sais elle a cinq ans et demi et il ne faut pas négliger son instruction.

– Oh ! tu diras à Mlle Fréchette de revenir à quatre heures et demie. Alors, elle aura son cours de quatre heures et demie à cinq heures et demie. Dans ce cas, dis bien à Mlle Fréchette qu’elle revienne exactement à l’heure que tu lui indiqueras. Tu sais, ces professeurs privés sont bien négligents ; souvent ils abusent de notre bonté. Je voulais te dire aussi, celle-là, sa toilette laisse à désirer. L’autre jour, elle avait des souliers dont les talons étaient usés et un manteau défraîchi. Pour tout dire, elle avait presque l’air d’une pauvresse. Tu sais, je ne dis pas ça pour critiquer. Je ne voudrais pas qu’elle porte des toilettes comme les tiennes, mais ça ne nous fait pas honneur de la voir si chichement mise ; les gens qui la voient entrer chez nous s’imaginent peut-être qu’on ne la paie pas.

– Du moment que tu me dis que c’est un bon professeur et que Ninette fait des progrès, moi je suis satisfait. Bon, à ce soir.

Il n’y avait que quelques minutes que monsieur Emmanuel Ramon avait terminé son intéressante conversation avec sa chère moitié et il se grattait les profondeurs de l’oreille droite avec l’ongle de son petit doigt, lorsqu’on frappa à la porte de son sanctuaire.

– Entrez, fit monsieur le Président de sa petite voix flûtée.

– Bonjour, monsieur le Président.

– Bonjour, monsieur le gérant. Prenez donc un siège.

– Merci, monsieur le Président. Je sais que vos minutes sont précieuses et je n’abuserai pas de votre amabilité. Je suis simplement venu vous soumettre un cas spécial.

– De quoi s’agit-il ?

–Voici. Nous avons dans notre personnel un employé du nom de Ludger Ledoux. Il est depuis dix-neuf ans à la Banque de Copahu. Or il est malade depuis quelque temps et le médecin déclare qu’il lui sera impossible de reprendre le travail. Il est fini. Ce garçon est le seul soutien de sa mère. Alors, dans les circonstances, il demande à prendre sa retraite avec une pension. Que dites-vous de cela, monsieur le Président ?

– Monsieur le gérant, une seule question. Que disent les règlements de la Banque de Copahu ?

– Les règlements disent que pour avoir droit à une pension, l’employé doit avoir été pendant vingt années consécutives au service de la Banque de Copahu.

– C’est là une réponse claire, catégorique. Alors, puisque vous connaissez les règlements et que vous êtes ici pour les faire observer, pourquoi vous adresser à moi ? C’est là une chose qui est exclusivement de votre ressort. Vous êtes lié par ces règlements. Voudriez-vous que moi, le Président, qui suis sensé vous donner l’exemple, je les brise ? Mais ce serait là le désordre, l’anarchie. Moi-même comme le plus humble des subalternes, je suis soumis aux règlements. Rappelez-vous, monsieur le gérant, que les règlements de la Banque de Copahu ont été élaborés, discutés et adoptés par les directeurs fondateurs après de longues et mûres considérations. Ils ont été faits pour assurer son bon fonctionnement et pour la réussite du but pour lequel elle a été fondée. Ce qui fait la force de la Banque de Copahu ce sont ses règlements. Les enfreindre, c’est travailler contre son parfait fonctionnement.

– Mais, monsieur le Président, ce sont de sages règlements, je le reconnais avec vous et si j’ai voulu vous parler de la chose, c’était parce que c’est un cas spécial.

– Mon cher gérant, que ce garçon travaille encore pendant un an et la Banque de Copahu lui paiera une pension pour le reste de ses jours. Mais, vous comprenez que si la banque paie une pension pour dix-neuf ans de services, il n’y a pas de raisons pour qu’elle n’en paie pas pour dix-huit ans, pour dix-sept, pour seize ans. On ne s’arrêterait plus. Il faut être logique. Les règlements stipulent vingt ans de services. Alors, c’est vingt ans et non dix-neuf. Cela me paraît simple. Je sympathise avec ce monsieur Ledoux, mais les règlements sont là. Que deviendrait la Banque de Copahu s’il fallait marcher à l’encontre de ses règlements ? Elle s’acheminerait rapidement vers un désastre. Certes, je connais votre bon cœur, monsieur le gérant, mais il ne faut pas mêler les questions de sentiment avec les affaires. Ce sont des choses qui ne vont pas ensemble. S’il fallait se laisser guider par son cœur, la caisse de la banque serait bientôt vide. La banque n’est pas une entreprise philanthropique ; son rôle n’est pas de faire la charité, mais d’aider à assurer la prospérité du pays en aidant à développer le commerce, en faisant des prêts aux marchands, aux industriels, en leur facilitant les transactions. Personnellement, je souscris régulièrement lors des appels de nos institutions de bienfaisance, car j’ai un cœur moi aussi, monsieur le gérant, mais je dois veiller avec un soin jaloux à ce que les capitaux de la banque servent uniquement aux buts pour lesquels elle a été fondée. Monsieur le gérant, laissez-vous guider par les règlements, vous ne commettrez pas d’erreur et vous aiderez à assurer le succès et la prospérité de la banque qui vous paie votre salaire.

Convaincu par la logique impitoyable de monsieur le Président, le gérant fait un profond salut et se retire.

Non, cet homme n’a pas le sentiment de ses responsabilités, déclare monsieur le Président en se parlant à lui-même. Et il complète sa pensée et se dit que s’il n’était pas là avec son jugement lucide, avec son raisonnement si juste, s’il ne se dévouait pas comme il le fait aux intérêts de la puissante institution qu’il est chargé de diriger, celle-ci subirait le sort de tant d’autres entreprises qui, après un beau début sont tombées à rien.

Sur ce, il se rejette en arrière dans sa chaise et ses yeux vagues, égarés, fous, contemplent le plafond.

À une heure, monsieur Emmanuel Ramon s’en va manger une côtelette d’agneau au Bristol Grill en compagnie de son ami monsieur Brown de l’Empire’s Bank. Comme il souffre de l’estomac, au lieu du café et du whiskey de son compagnon, il prend deux verres d’eau de Vichy.

Monsieur le Président est à peine de retour à son bureau que l’on frappe timidement à la porte. L’un des commis entre.

– Pardon, si je vous dérange monsieur le Président, mais vous êtes le seul à qui je peux m’adresser dans la difficulté dans laquelle je me trouve.

– Qu’y a-t-il ? demande d’un ton glacial monsieur Emmanuel Ramon.

– Je vais vous expliquer, monsieur le Président. L’on veut me faire rembourser un montant de $84 avancé à un client de la banque qui refuse maintenant de remplir ses obligations.

– Un client a reçu $84 et il refuse de les rendre. Je ne saisis pas bien.

– Ce client est venu un jour et a demandé de faire certifier un chèque. J’ai consulté les livres et j’ai vu que cela était impossible parce qu’en lui consentant le montant requis, je me serais trouvé à mettre son compte à découvert. Il avait $58 en banque et il voulait obtenir $142. C’était un client de plusieurs années et, dit-il, il lui fallait absolument cette somme. Je ne pouvais toutefois me rendre à sa demande car je me serais rendu responsable de l’écart. Devant mon refus, il alla voir le gérant qui est une de ses connaissances et il revint avec son papier portant les initiales de celui-ci. Fort de cette autorisation, je certifiai le chèque. Mais, depuis ce temps, le client n’a pas déposé un sou et son compte accuse une dette de $84. Alors, c’est à moi qu’on s’en prend. J’ai déclaré que j’avais certifié l’effet après que le gérant eut approuvé la chose en y apposant ses initiales. Seulement, lorsque j’ai voulu donner la preuve de ce que j’avançais, j’ai constaté que les initiales avaient été effacées. Alors, comme le client qui a bénéficié de l’avance que la banque lui a faite refuse de rendre ce qu’il a obtenu, c’est à moi qu’on réclame l’argent, à moi qui n’ai fait que me conformer aux instructions que comportaient les initiales du gérant.

Monsieur le Président était visiblement ennuyé par cette histoire. Tout en écoutant le commis, il se grattait les profondeurs de l’oreille droite avec l’ongle de son petit doigt, puis interrompit cette occupation pour ajuster son lorgnon.

– Mon ami, finit-il par dire, voilà une histoire bien étrange, bien compliquée, bien bizarre. Le plus clair de la chose est que la banque perd $84 que vous avez avancées à un client…

– Après que le gérant eut mis ses initiales sur le chèque, interrompit l’employé.

– Mais vous reconnaissez que ces initiales n’apparaissent pas sur le chèque.

– Elles n’y sont plus ; elles y étaient. Quelqu’un les a effacées.

– Hum ! c’est grave cela. Qui les a fait disparaître ?

– Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’elles n’y sont plus.

– Mais s’il n’y a pas d’initiales sur le chèque, vous êtes responsable de l’argent que vous avez avancé.

– Responsable ? Mais comment voulez-vous qu’avec mon petit salaire je rembourse $84 ?

– Ah ! c’est pour vous plaindre de votre salaire que vous êtes venu me voir. Si vous le trouvez trop faible pour les talents que vous possédez, tâchez d’améliorer votre situation. Peut-être serez-vous plus apprécié ailleurs.

Et de la main, monsieur le Président indique la porte à son visiteur pour lui intimer que l’entrevue est terminée.

Alors, devant ce geste et la remarque tranchante qu’il vient d’entendre, le commis comprenant qu’il devra payer pour l’imprudence commise par son supérieur ou pour sa fourbe complaisance, baisse la tête et sort.

Des importuns, rien que des importuns ! se dit à lui-même monsieur Emmanuel Ramon, comme le pauvre employé franchit la porte. Débarrassé de celui-ci, il se renverse dans son fauteuil et, les yeux vagues, égarés, fous, il contemple le plafond tout en continuant à se gratter l’oreille droite avec l’ongle de son petit doigt.

Pour finir la journée, monsieur le Président dicte deux lettres et les signe.

À cinq heures moins une minute, l’employé en uniforme que nous avons vu au matin, frappe à la porte du bureau. Il entre et après un profond salut prend au portemanteau le pardessus gris clair et aide monsieur Emmanuel Ramon à l’endosser. Prestement, il lui remet ensuite son chapeau et sa canne puis, respectueusement, il s’efface pour laisser sortir le patron, referme la porte et, avec une souplesse et une agilité de clown, rejoint monsieur le Président, le dépasse en faisant un écart, exécutant en même temps une grave révérence. D’un pas rapide, il arrive à l’ascenseur et donne le signal convenu. Le tout s’est fait si promptement que monsieur le Président n’a pas eu à ralentir le pas, à attendre une seconde. La porte s’ouvre juste à point pour recevoir le distingué passager. Comme il tombe en ce moment une petite pluie fine, le chauffeur attend en bas, sous le portique. Aussitôt qu’il voit apparaître monsieur le Président, il ouvre son parapluie et le tient au-dessus de lui pour traverser le trottoir. Un moment après, la voiture démarre. Enfoncé dans les moelleux coussins de la somptueuse limousine qui le ramène chez lui, monsieur Emmanuel Ramon songe avec une légitime satisfaction qu’il mérite bien le salaire de quinze mille piastres par année que lui accorde la banque.

Albert Laberge

N°40 – Cendrine ; Tirage sépia

Gaëtan Brulotte (1945)

  Auteur d’une quinzaine d’œuvres couronnées et d’autant de prix littéraires, dont des recueils de nouvelles (Le surveillant, Ce qui nous tient, Épreuves,La Vie de biais,La Contagion du réel), un roman (L’Emprise) et une pièce de théâtre (Le Client) créée au Festival d’Avignon, l’écrivain québécois Gaëtan Brulotte a aussi été traduit dans une dizaine de langues, et ses œuvres, figurant dans une trentaine d’anthologies, ont été adaptées pour la télévision, au cinéma, à la radio et à la scène, en particulier ses nouvelles.

  Bien que résolument ancré dans la fiction, son imaginaire, sans relever nécessairement de l’autobiographique, contient des éléments qui peuvent s’en rapprocher. L’écriture fictionnelle le traduit, le trahit, tel qu’en lui-même, depuis le premier roman, L’Emprise (1979), jusqu’à La Contagion du réel (2014). Au total, plus de soixante nouvelles dans cinq recueils, après un roman inaugural qui l’a littéralement propulsé au panthéon du monde littéraire, remportant le prix Robert-Cliche. Avec des plages d’accalmie, mais qui seront meublées par la parution d’études et d’essais critiques sur la peinture et la littérature, ainsi qu’une pièce de théâtre, l’œuvre se fera surtout nouvellière, Brulotte s’affirmant dès Le Surveillant (1982) comme l’un des nouvelliers les plus originaux de notre temps.

  On l’a souvent noté, le ton, la posture rappellent Franz Kafka, Samuel Beckett, Julio Cortázar, Italo Calvino ou Anton Tchekhov par la tendance à vouloir débusquer l’absurde dans les systèmes qui entourent, enrobent, enserrent l’être moderne. Aucune imitation toutefois, Brulotte s’ingéniant à tout parodier, le réel comme le fictif, la folie comme la raison et tous les genres du discours. La seule chose qui demeure identique pendant ces quarante années de création, c’est l’écriture, inchangée dans le sens classique du terme, une écriture qui pourrait s’apparenter à celle d’un Stendhal qui aurait fréquenté Lautréamont, Joris-Karl Huysmans, Sigmund Freud, André Breton, Jean-Paul Sartre, Gaston Bachelard, Roland Barthes et qui s’amuserait à déjouer toutes les esthétiques, à faire feu de tout bois.

  À relire son œuvre en rafale, je suis frappé par cette caractéristique : le sens critique ou la critique sociale (ses portraits-charges contre la fausseté, les apparences, la superficialité, l’absence de jugement, etc.) sert de point d’appui à l’imaginaire, qui se développe formellement selon la trajectoire du labyrinthe, avec une propension à phagocyter les autres genres du discours ; ce qui évite à l’auteur de se conformer aux règles du genre dans lequel le texte, croit-on, devrait s’inscrire. Complexe ? Certes, Brulotte n’est pas de ceux qui recherchent la facilité, ni l’opacité du reste. C’est d’ailleurs ce qui fait la beauté de ses textes narratifs : une grande clarté d’élocution, au service d’une recherche formelle constante pour dire le sens et le non-sens du monde, cela avec une bonne dose d’humour, d’ironie, et une tendance forte à la parodie.

  Le procédé récurrent de la critique tous azimuts, d’un côté, le métissage, le phagocytage, le carnavalesque et la parodie de genres et d’esthétiques multiples (le portrait, le descriptif, le poétique, le dramatique, le philosophique…) de l’autre, témoignent de la richesse d’une pratique scripturaire qui s’alimente à toutes les sources pour renouveler le genre narratif et le conduire à des limites insoupçonnées.  Les deux textes qui paraissent ce mois-ci dans Onuphrius en donnent une idée, nécessairement très parcellaire en regard de cette œuvre polymorphe, en constante métamorphose.

  Pour en savoir plus : www.gbrulotte.com (site Internet officiel bilingue français/anglais).

Michel Lord

CENDRINE

Il était une fois dans une grande ville un industriel en vue, Georges Ramier, qui décida de se faufiler incognito au sein de son entreprise en se faisant passer pour un nouvel employé qu’on prend à l’essai pour un travail subalterne. Déguisé en jeans, maquillé et le crâne recouvert d’une perruque d’un style coiffé-décoiffé, il voulait mieux se connecter à ses salariés et apprécier ainsi leurs efforts en les côtoyant au quotidien dans leurs tâches, comme certains entrepreneurs s’y prêtent parfois de nos jours. Au fil de cette expérience qui ne dura que quelques semaines, il mesura mieux l’ampleur et la pénibilité du labeur. Il remarqua surtout Cendrine, petite préposée au début de la trentaine, pour sa gentillesse et ses compétences exceptionnelles dans le domaine de l’étiquetage des marchandises de son vaste entrepôt. Il n’y comprenait pas grand-chose lui-même. Il passa des journées à essayer de suivre ses instructions pour apprendre le métier sur le tas, sans trop toujours y parvenir, et longtemps elle crut qu’il était venu l’aider en permanence dans ses opérations. Les pauses café étaient très importantes pour Ramier, car il pouvait alors discuter avec ses subalternes d’aspects plus personnels de leur vie en plus des questions de travail. De fil en aiguille, Cendrine lui confia qu’elle vivait dans une famille démunie recomposée où son père avait épousé en secondes noces une femme psychorigide. Cette marâtre avait deux filles qui lui ressemblaient par leur tempérament et leur coquetterie vulgaire. Les noces ne furent pas sitôt célébrées que la belle-mère fit connaître ses prérogatives et finit par malmener régulièrement Cendrine, qu’elle considérait comme une inférieure corvéable à merci.  Elle l’obligeait à dormir tout au haut de la maison, dans un grenier mal isolé, sur une mauvaise paillasse. Cendrine devait passer l’aspirateur dans la chambre de ses filles, laver leur linge, repasser leurs vêtements, nettoyer leur salle de bains, mettre les ordures de la famille dans la rue, faire les courses de tous après le travail ou les week-ends, préparer la cuisine, faire la vaisselle de la journée après le repas du soir, etc., jusqu’à peaufiner les ongles de pied de ces demoiselles. Ces dernières, par contre, ne s’occupaient de rien et passaient leur temps en soins de beauté tout en méprisant leur sœur. Cendrine ne s’en plaignait pas, car elle avait pris l’habitude, pendant qu’elle vivait seule avec son père, de tout faire dans la maison après la mort de sa mère. Cette jeune femme parut au patron d’une flexibilité, d’une générosité et d’une finesse sans exemple, malgré sa grande modestie sociale.

Ne voulant pas se révéler à elle tout de suite et souhaitant la récompenser de son dévouement et de ses compétences au sein de l’entreprise, il demanda plus tard à sa secrétaire de la convoquer chez lui, dans son immense maison luxueuse, pour avoir son avis sur le « nouveau » qui travaillait avec elle. Fallait-il l’embaucher en permanence ou pas? Il lui fit indiquer qu’il profiterait de l’occasion pour organiser une réception pour ses employés avec qui il voulait partager de bonnes annonces. Il lui offrit d’être la maîtresse de cérémonie pour la circonstance. Cendrine accepta tout en se sentant affolée, ne sachant trop comment se comporter ou même s’habiller pour cet événement singulier. Pour lui faciliter les choses, il proposa que son épouse l’accompagnât dans un grand magasin chic pour lui acheter des vêtements appropriés à son rôle. Cette compagne lui donnerait quelques indications pour mener le jeu et la conduirait ensuite chez son meilleur coiffeur pour lui conférer une apparence rafraîchie de grande dame, sans oublier un passage embellissant chez son esthéticienne favorite pour manucure et pédicurie, où elle allait bénéficier également de soins féminins destinés à accentuer son charme naturel. Cendrine jubilait, mais en éprouvait aussi un vague malaise. Jamais on ne l’avait traitée avec autant d’égards.

Si son patron n’avait été déjà marié et heureux de l’être, elle aurait été tentée d’y voir presque une déclaration d’amour à son endroit. Secrètement cependant, son employeur, en complicité avec sa femme, avait un stratagème en tête. Ils avaient mis sur pied cette soirée non seulement pour lui rendre hommage, mais aussi pour qu’elle rencontrât homme digne d’elle qui pourrait l’aimer comme elle le méritait et l’aider moralement à sortir de cette misère familiale qui lui gâchait la vie.

Le soir du grand jour, on lui envoya une limousine pour l’emmener à la villa où elle retrouva son patron en qui elle ne reconnut pas du tout l’apprenti à l’essai qu’elle avait formé. Une ribambelle de domestiques s’affairaient déjà aux préparatifs de la fête dans le jardin. On invita Cendrine à passer au salon où une centaine de personnes l’attendaient et l’ovationnèrent. La surprise était totale. Le patron lui révéla enfin qu’il était le maladroit qu’elle avait patiemment essayé de rompre à la tâche. Cendrine n’en croyait pas ses yeux. Il annonça qu’elle était élue employée de l’année et qu’il voulait la féliciter pour sa patience et son professionnalisme en lui offrant une augmentation de salaire substantielle et une promotion dans la hiérarchie de la société. Elle exultait et se mit à pleurer d’émotion.

Le stratagème de bonne fée moderne du patron fonctionna au-delà de ses espérances. Sous les lustres de la villa, la grande beauté de Cendrine ressortait davantage avec ses cheveux en élégant chignon et sa robe longue noire au décolleté discret sur un collier de perles d’eau douce qui dominait ses petits seins. Son humilité, sa grâce et son intelligence allaient conquérir bien des personnes en cette soirée, à laquelle elle avait aussi demandé la permission de convier ses méchantes demi-sœurs dans l’espoir de les rendre plus aimables. Or, elles cherchèrent sans cesse à la concurrencer chaque fois qu’un prétendant s’approchait d’elle, rivalisant entre elles pour se faire remarquer par tous les moyens en ne parlant que de stupidités et en racontant leur vie ennuyeuse. Elles réussirent à attirer certains mâles à elles, parmi les partis les moins intéressants, ce qui permit à Cendrine de discuter avec un jeune homme qu’elle avait remarqué depuis le début et qui l’attirait beaucoup. Il portait un costume et une cravate assez classiques, mais un peu grand pour lui, selon la tendance très large du moment, et qui lui conférait un air tendre. Il avait les cheveux hirsutes et des yeux noirs perçants ainsi que le banal duvet de fin de journée au menton. Il terminait des études de gestion et s’intéressait peu à ces soirées mondaines. Ses parents avaient bien tenté de lui présenter des jeunes femmes du gratin snob de la ville et il avoua même avoir fait des rencontres sans lendemain sur des sites. Sa famille était désespérée de le voir toujours célibataire, mais il ne pouvait pas supporter toutes ces oies orgueilleuses et intéressées qui lui paraissaient des poupées de luxe incapables de faire quoi que ce fût de leurs dix doigts. Il se trouve que son père et sa mère lui avaient parlé d’elle avec tant d’éloquence et d’admiration ces dernières semaines qu’il lui tardait de faire sa connaissance. Et voilà que cette occasion extraordinaire se présentait enfin. Déjà séduite, Cendrine réalisa alors qu’elle avait affaire au fils du patron et accepta de le revoir rapidement. En était-elle comblée ? Nul ne le sait avec certitude, puisqu’elle essaya de cacher son trouble du mieux qu’elle put et que ses collègues vinrent la chercher pour danser et la relancer dans le tourbillon de la fête. Elle rentra plus tard, et la légende urbaine affirme qu’elle ne put revoir son chevalier avant de partir, tant était grande l’effervescence de la fête, où l’on se trouvait et se perdait tour à tour. Elle était cependant si émue qu’elle en oublia son sac à main à la villa…

  Chers participants de notre téléréalité « Une Cendrillon moderne », dites-nous ce que vous souhaitez qu’il leur arrive : si vous envisagez qu’ils se marient et soient heureux selon les conventions, envoyez un texto au numéro suivant : 09999; sinon exprimez vos souhaits au 06969. Que va-t-il trouver d’important dans le sac de Cendrine qui pourrait peut-être changer le cours des choses? Textez-nous au 06666. Voyez les résultats lors de notre prochaine émission. Merci de votre participation à notre Romance d’aujourd’hui.

Gaëtan Brulotte

TIRAGE SÉPIA

« ‘L’âge est un crime’, tel était leur slogan. »
Dino Buzzati, « Chasseurs de vieux » (Le K)

Wilbro avait l’habitude d’écouter la radio quand il prenait son bain quotidien. Ce jour-là, il syntonisa la seule émission littéraire qui restait sur les ondes. Il avait été prévenu qu’on allait y parler de son dernier roman, Le Jonc rompu, qu’il avait mis une dizaine d’années à peaufiner. Durant sa carrière, il avait reçu de nombreux éloges pour ses vingt livres, mais il n’en était pas pour autant blasé.

            Il ne connaissait pas le critique qui en rendit compte, mais il affichait une voix jeune. Son commentaire lui sembla au départ léger et expéditif, bien que positif dans l’ensemble. Wilbro fut un peu agacé par les nombreuses erreurs de dates et d’éditeurs que contenait la présentation, alors que ces renseignements étaient aisément accessibles sur Internet. Elles indiquaient que le critique n’avait pas pris le temps de se documenter sur l’écrivain dont il parlait. Mais Wilbro y était habitué puisque c’était devenu courant dans le milieu. Déjà bien qu’on parle de son livre à la radio, peu importe ce qu’on en disait. Ne s’improvise pas critique qui veut, constata une fois de plus le romancier et, perdu dans ses pensées au sein des vapeurs de sa toilette, il écouta le reste du commentaire en se savonnant jusqu’à ce qu’il sursaute à la conclusion du commentateur : « Pas surprenant que Wilbro s’intéresse à la nostalgie, à la maladie et à la mort, c’est un écrivain vieillissant. »

En entendant cette remarque qu’il reçut comme une insulte, l’auteur du Jonc rompu faillit se noyer dans sa baignoire. Fouetté hors de sa torpeur, il s’en étouffa de colère et se leva brusquement en attrapant une serviette. Il ferma la radio d’un doigt décidé et, en se séchant avec énergie, se regarda dans le miroir.
Il était soudain devenu, à soixante ans et au meilleur de sa forme, « un écrivain vieillissant ».

            Une telle discrimination, rumina-t-il, rejoignait le lynchage des personnes âgées, si commun à notre époque en Occident, au nom d’un jeunisme forcené à la mode et d’une valorisation irresponsable de la puérilité. Erreur historique qui nous éloignait de plus en plus de la vénération que suscitent les anciens dans les sociétés orientales et traditionnelles, où ils sont intégrés aux décisions collectives pour leur sagesse et leur savoir-faire.

            « Un écrivain vieillissant », voilà un jugement qui affichait davantage l’inculture du critique, pensa Wilbro, car il est bien connu qu’en littérature, contrairement aux sports, les écrivains gagnent généralement en force avec la maturité. Les œuvres se nourrissent et s’enrichissent de l’expérience acquise, murmura-t-il en se rasant. L’histoire montre que les chefs-d’œuvre sont souvent le fruit de la plénitude de l’âge. Sophocle a écrit à soixante-dix ans Œdipe roi, la plus grande tragédie grecque (et la meilleure de la centaine qu’il avait écrite avant), et il a continué à multiplier les chefs-d’œuvre jusque dans ses quatre-vingt-dix ans. L’écrivain italien De Lampedusa a commencé sa carrière d’écrivain à quatre-vingts ans avec son remarquable roman Le Guépard, qui a été un grand succès mondial. Sa tête se remplissait d’exemples célèbres à chaque coup de rasoir.

            Est-ce que le simple fait de traiter de la mort signifiait qu’il avait fait son temps? Que son potentiel de plénitude était déjà épuisé ? Qu’il n’y avait plus de place pour la diversité des âges et des paroles dans ce monde ?

            Wilbro rédigeait déjà mentalement sa réplique à ce faux cultivé et prétendu critique bourré de préjugés. La mort, la maladie et la nostalgie étaient à ses yeux des thèmes qui interpellent tout être humain quel qu’en soit l’âge. Les enfants s’interrogent même très tôt sur la mort et l’enterrement. De plus, il les avait abordés sur le mode positif, par la résilience, la guérison et le carpe diem. Si c’était être nostalgique que de revendiquer le bien-être du corps et des sens, alors il l’était, mais ce serait bien la première fois que désirer être à l’aise dans sa peau relève du passéisme, marmonna-t-il en se rinçant vigoureusement le visage à l’eau froide au-dessus du lavabo.

            Quand ses yeux rencontrèrent de nouveau le miroir, un sentiment de renaissance l’envahit. Comment réagir à l’ampleur grandissante de la bêtise ambiante ? Devait-il pourfendre ce troll qui bavait en ondes comme tant de pseudo-critiques improvisés, de nos jours, qui n’auront jamais la culture requise ni l’empathie ?

            Il consulta, réfléchit, pesa.

            Et il décida de publier son prochain livre, vite écrit en quelques jours et très court comme il se devait, sous un pseudonyme : Jérémianne Posdam, dix-neuf ans. Tirage sépia. Sur la mort du père, avec des scènes trash de gamins rebelles qui se croient les rois et les reines du monde, dans une langue décervelée, des réflexions médiocres de taverne, des comportements primaires de gangs, une sexualité fruste et violente où les adultes, harcelés parce que plus vieux, tombent comme des ennemis dans les jeux vidéo. Le résultat ne se fit pas attendre. La critique cria au génie précoce. « Découverte d’un nouveau talent littéraire avec lequel il faudra désormais compter ! » titrait le journal de la métropole.

Gaëtan Brulotte

Du même auteur 

L’emprise. Roman. Montréal, Éditions de l’Homme, 1979. 2e éd., Club Québec-Loisirs, 1980. 3e éd. remaniée, Montréal, Leméac (« Poche/Québec »), 1988. 4e éd. définitive, Montréal,  « BQ », 2007. Prix Robert-Cliche (Québec) 1979. Double Exposure. Trad. anglaise de David Lobdell. Ottawa, Can.: Oberon press, 1988, 140p.

Le surveillant. Nouvelles. Montréal, Quinze, 1982. 2e éd. remaniée, Montréal, Leméac (« Poche/Québec »), 1986 (épuisée). 3e éd., préface & biobibliographie J.-P. Boucher, Montréal, « BQ », 1995. 4e éd. Montréal,  « BQ ». 2013. Prix Adrienne-Choquette (Québec) 1981, Finaliste Prix du Gouverneur Général du Canada 1982, Prix France-Québec (France) 1983. The Secret Voice. Trad. anglaise de Matt Cohen. Erin, Can: The Porcupine’s Quill, 1990, 92p. Prix de traduction John-Glassco 1990

Ce qui nous tient. Nouvelles. Montréal, Leméac, 1988. Prix Littéraire de Trois-Rivières (Québec) 1989. Finaliste, Bourse Goncourt de la nouvelle (France) 1989.

Épreuves. Nouvelles. Montréal, Leméac, « Bonheurs-du-jour », 1999

La vie de biais. Nouvelles. Montréal, Trait d’Union, « Script », 2002. 2e éd. remaniée, Montréal, coll. « BQ », 2008. Life Sideways. Trad. anglaise de Steven Urquhart. Victoria, Can.: Ekstasies Editions, 2015, 172p.

La nouvelle québécoise.  Essai. Montréal, HMH, « Les Cahiers du Québec », 2010, 340p. Finaliste Prix de Littérature Gerald-Godin 2011.

La contagion du réel. Nouvelles. Montréal, Lévesque Éditeur, « Réverbération », 2014, 152p. Prix de littérature Gérald-Godin (Grands Prix culturels de Trois-Rivières, Canada) 2015

Ouvrages sur les écrits de G. Brulotte

Margareta Gyurscik, Gaëtan Brulotte ou la lucidité en partage. Montréal, Nota Bene, 2018, 316p. Prix de la Société des Écrivains francophones d’Amérique, Mention d’Excellence, 2018.

Claudine. Fisher, éd. Gaëtan Brulotte: Une Nouvelle Écriture. Lewiston, NY, Mellen Press, 1992. Prix international d’Études francophones, 1992, Strasbourg, Fr.