N° 8 – Le Notaire

Albert Laberge

     Attention, génie ! Le présent numéro est consacré à Albert Laberge, le plus prodigieux représentant du naturalisme québécois. Né en 1871 à Beauharnois, mort à Montréal en 1960, Albert Laberge, nouvelliste fécond (sept recueils), romancier et critique, n’a pas joui d’un destin littéraire pavé de roses. Ses premiers textes furent violemment désapprouvés par la critique de son temps ; les suivants ne se lisaient guère. Aujourd’hui encore, ses lecteurs forment une sorte de club restreint : d’heureux passionnés ayant reconnu en lui un maître, et – si l’on ne craignait les comparaisons, toujours inexactes en ce domaine – un Maupassant du 20ème siècle en sa première moitié. Comme Maupassant, c’est un virtuose de la forme courte ; comme lui, il sait décrire le petit peuple des paysans et du clergé de son époque et de ses provinces, dépeindre leurs lubies, leurs travers, leurs malheurs aussi, et nous faire entendre jusqu’à leur accent. Comme Maupassant encore, Laberge fuit les carcans de tous ordres, cléricaux et esthétiques ; comme lui, il a l’art de trouver la chute, la pointe finale qui renouvelle, de façon saisissante, la perspective de l’ensemble.

     Le Notaire est extrait d’un recueil intitulé Visages de la vie et de la mort, paru en 1936. Nous remercions les éditions Bibebook, par lesquelles nous avons découvert La Veillée au mort et autres nouvelles, ebook gratuit où figure ce morceau de choix, avec trois autres textes de l’écrivain.

     Après avoir lu Le Notaire, ne manquez pas l’interview qui la suit, et que nous a très aimablement accordée M. Michel Lord, professeur de littérature à l’université de Toronto et spécialiste des écrivains québécois et francophones.

Jean-David Herschel

LE NOTAIRE

     Monsieur Anthime Daignault dit Lafleur était maître de poste de son village, marchand général et horticulteur. Son père avait été notaire et les habitants de la paroisse, qui avaient vu grandir le fils, l’appelaient lui-même notaire, lui appliquant le qualificatif qu’ils avaient toujours donné au vieux tabellion. C’était un homme plaisant, aimant à causer et d’humeur égale. Il marchait sur ses cinquante ans ; au premier coup d’œil, on ne lui en eût pas donné plus de quarante, mais lorsqu’on lui parlait et qu’il ouvrait la bouche pour répondre, une bouche sans dents, il donnait l’impression d’être plus âgé qu’il n’était. Monsieur Daignault était veuf depuis plus de vingt ans, sa femme étant morte de tuberculose au bout de cinq ans de ménage, après avoir langui pendant deux longues années. Il ne s’était pas remarié, sa première expérience ne lui ayant pas laissé de bons souvenirs. Deux servantes, deux vieilles filles entretenaient sa maison et l’aidaient aux travaux de son parterre, le plus beau du comté et son orgueil. Françoise, âgée de quarante et un ans, était entrée à son service à l’âge de dix-huit ans. Elle avait pris soin de sa femme malade et elle était restée dans la maison après la mort de celle-ci. C’était une grosse et forte brune, très solide, à figure plutôt bestiale, mais travaillante et très dévouée. Elle se réservait les travaux pénibles : elle faisait la lessive, lavait les planchers, rentrait le bois dans la maison, bêchait le jardin à l’automne, posait les doubles-fenêtres et accomplissait une foule de besognes plutôt du domaine des hommes. C’était une très bonne pâte de fille. Elle retirait un maigre salaire, mais malgré cela elle faisait des économies et, à l’automne, aux environs de la Saint-Michel, des cultivateurs venaient lui payer des intérêts ou lui demander de l’argent à emprunter. L’autre servante, Zéphirine, était une cousine de la défunte femme du notaire. Lorsque ses parents, des fermiers, étaient morts, elle avait continué d’habiter la maison paternelle avec son frère Joachim, mais celui-ci s’était marié un an plus tard et, ne pouvant s’entendre avec sa belle-sœur, Zéphirine songeait à s’en aller, mais où ? Elle ne le savait pas. Sur les entrefaites, elle avait rencontré monsieur Anthime Daignault et lui avait raconté son embarras.

     — Viens-t’en rester à la maison, lui avait dit monsieur Daignault, bonhomme. Tu aideras à Françoise, mais les gages ne seront pas forts.

     Et Zéphirine avait fait sa malle et était arrivée un samedi après-midi. Il y avait quinze ans de cela. C’était elle qui s’occupait de la cuisine, et le notaire, bien qu’il n’eût pas de dents, faisait de fameux repas, car devant son fourneau elle était un peu là.

   Monsieur Daignault menait une existence calme et paisible. Il dirigeait son magasin, causait avec les clients, écoutait leurs histoires et, parfois, à l’automne, à l’époque des paiements, leur prêtait de l’argent. Les portes du magasin fermées, il se réfugiait dans son jardin et s’occupait de ses fleurs. C’était là sa famille. Il sarclait, arrosait, taillait, émondait, arrachait, transplantait et il était heureux.

    Il avait deux commis honnêtes et zélés qui le servaient bien et faisaient prospérer son commerce. Le bureau de poste était installé dans un coin du magasin. C’était lui qui, derrière le guichet, distribuait les lettres et les gazettes au public. Toutefois, il aimait bien qu’on lui témoignât des égards et qu’on lui dît bonjour. Souvent, l’été, des lettres moisissaient dans les casiers parce que des citadins, passant la belle saison dans la localité, négligeaient de le saluer en allant réclamer leur courrier. Simplement, vous lui demandiez :

     — Des lettres pour monsieur Bédard ?

    — Il n’y a rien, vous répondait-il sèchement, même s’il y avait plusieurs plis à votre adresse.

     De la civilité, il voulait de la civilité. Ça ne coûte pas cher, la civilité.

     Et monsieur Daignault, ses deux commis et ses deux servantes vivaient heureux dans la paix et la tranquillité.

     Or, il arriva que le vieux curé du village, devenu infirme, fut mis à sa retraite. Son remplaçant, monsieur Jassais, quarante ans environ, se signala dès son arrivée dans la paroisse par des sermons contre l’impureté. Tous les dimanches, en toutes occasions, il tonnait contre ce vice qui semblait lui inspirer une vive horreur. C’était un homme grand et robuste que ce curé. Un colosse avec une grosse face rouge, sanguine, de petits yeux noirs très vifs et d’épaisses lèvres pendantes. À l’entendre, on aurait cru que les hommes et les femmes forniquaient nuit et jour, dans les maisons, les granges, les champs, en tous lieux, et non seulement entre eux, mais avec leurs bêtes. Et ainsi l’acte de la chair cessait d’être un geste naturel pour devenir un péché monstrueux, répugnant, bestial, excrémentiel, digne des pires tourments de l’enfer éternel. Lorsqu’il prêchait, lorsqu’il condamnait l’impureté avec des éclats de voix et des gestes désordonnés, le visage du prêtre devenait écarlate, apoplectique. Par suite de leur violence, ses prédications jetaient le trouble dans les cerveaux, perturbaient les esprits et éveillaient de malsaines curiosités.

     — Il pense donc rien qu’à ça ! disait la Antoine Le Rouge, la couturière du village.

     — Il doit avoir le feu quelque part, ajoutait le mari.

    — À parler comme ça, il souffle sur les tisons pour allumer le feu, déclarait une vieille voisine qui avait l’expérience de la vie.

     Or, un soir de juillet, après souper, le notaire était à arracher quelques mauvaises herbes dans son jardin, à côté de sa maison, pendant que la robuste Françoise était occupée à arroser les fleurs. Le curé vint à passer. Courbé entre les plants de géranium, le notaire se redressa en entendant un pas lent et lourd sur le trottoir en bois. Apercevant le prêtre, il le salua. Ce dernier s’arrêta, appuya son corps épais et puissant sur la clôture qui bordait le parterre.

     — Vous n’arrêtez donc jamais de travailler, monsieur Daignault ?

     Alors, celui-ci, badin :

     — Bien, monsieur le curé, ça chasse les mauvaises pensées.

   — Justement, reprit le prêtre, je voulais vous entretenir d’une chose que je ne peux approuver. Vous vivez avec deux femmes dans votre maison. Je ne dis pas que vous commettez le mal, mais ça ne paraît pas bien. Il faudrait vous marier.

   Le notaire restait trop surpris pour répondre. Machinalement, il s’essuyait le front avec la paume de la main.

   — C’est grave ce que vous dites là, monsieur le curé. Forcer les gens à se marier quand ils n’en ont pas envie c’est un peu raide et ça peut avoir des conséquences regrettables. Puis, comme vous venez de le dire, je ne fais pas le mal.

  — Je n’en doute pas, mais c’est là un exemple pernicieux et je me trouve dans l’obligation de vous parler comme je fais.

   — Mais, monsieur le curé, je me trouve très bien comme je suis. Ça fait vingt ans que ma femme est morte et je n’ai jamais pensé à me remarier. Puis j’ai jamais entendu dire que quelqu’un se scandalisait parce que j’ai deux servantes dans ma maison.

    — Vous ne pouvez savoir ce que le monde pense ou suppose. Faites ce que je vous dis. Mariez-vous.

   — Oui, oui, mais une femme qui nous convient, ça se trouve pas comme une jument qu’on veut acheter. Puis, si elle a des défauts cachés, on peut pas la retourner. Faut la garder.

  — Oui, tout ça c’est vrai, riposta le curé, mais vous êtes l’un des principaux citoyens de la paroisse et il faut que vous soyez au-dessus de tout blâme. Faut vous marier.

  — Dans tous les cas, j’vas y penser, monsieur le curé.

   Et la puissante masse noire se redressa, le prêtre regagnant lentement son presbytère de sa démarche lourde et balancée pendant que le notaire le regardait s’éloigner, suivant des yeux le dos noir en dôme, aux robustes épaules qui faisaient des bosses à la soutane.

     Or, jamais monsieur Daignault n’avait eu le moindre désir coupable à l’égard des deux vieilles filles qui vivaient sous son toit. Sa passion, c’était son jardin, ses fleurs. Si les vers ne rongeaient pas ses rosiers, si ses dahlias produisaient des fleurs rares, quasi inédites, il était enchanté. Mais le notaire resta perplexe. Certes, il avait toujours écouté les recommandations de son ancien curé et il les avait trouvées sages, mais celui-ci voulait l’obliger à se marier. Ça, c’était une autre paire de manches. De quoi allait-il se mêler, ce nouveau curé ? « Ça m’paraît qu’il veut tout révolutionner en arrivant. Mais il n’y a rien qui presse. Attendons », se dit le notaire à lui-même.

     Et il attendit. Des semaines s’écoulèrent, puis, un soir, le curé repassa.

     — Eh bien, monsieur Daignault, quand venez-vous mettre les bans à l’église ?

    — Vous allez un peu vite, monsieur le curé. Je ne connais pas personne et je ne veux pas m’atteler avec quelqu’un qui va ruer, se mater et me donner toutes les misères du monde. Faut penser à ça.

   — Vous ne connaissez personne ? Mais prenez l’une des deux femmes qui sont dans votre maison ! Vous les connaissez, celles-là.

     Le notaire resta abasourdi.

    « Mais si je me marie avec l’une des deux vieilles filles, songea-t il, c’est alors que les gens pourront jaser, supposer des choses, penser à mal, tandis que maintenant »… Mais le notaire se contenta de se dire ces choses à lui-même, gardant ses réflexions pour lui.

   C’est qu’il était un catholique convaincu qui allait à la grand-messe chaque dimanche et à confesse trois ou quatre fois par an. Il n’avait pas de principes bien arrêtés, mais le curé en avait pour lui et les autres, et ce qu’il disait faisait loi.

    — S’il faut se marier, on se mariera, répondit-il simplement.

     Tout de même, l’idée d’épouser l’une de ses bonnes lui paraissait plutôt baroque et n’était pas de nature à lui donner des idées réjouissantes.

     Cependant, il pensait à ce que lui avait dit le curé.

  Pendant plusieurs jours, il fut songeur, taciturne, ce qui fut remarqué de ses employés et des clients qui venaient au magasin.

    — Il y a quelque chose qui le tracasse, disait-on.

   Aux repas, il regardait longuement Zéphirine et Françoise, ses deux servantes. Des plis barraient son front. Laquelle prendre ?

     Les deux femmes avaient constaté son air étrange et en causaient entre elles.

     — Il est curieux, il paraît troublé, disait Zéphirine.

    — Oui, depuis quelque temps, il est tout chose, répondait Françoise.

   À quelque temps de là, alors que Françoise arrosait les plates-bandes de fleurs, après souper, le notaire, qui rôdait dans son jardin, s’approcha d’elle et, à brûle-pourpoint :

   — Qu’est-ce que tu dirais, Françoise, de se marier ?

     La grosse fille aux fortes hanches et aux seins puissants dans sa robe d’indienne bleue se redressa stupéfaite. Elle regardait le notaire avec une expression ahurie.

     « Bien sûr qu’il a l’esprit dérangé », se dit-elle.

     Et comme elle était devant lui à le regarder sans répondre, monsieur Daignault reprit :

     — Tu n’as jamais pensé à te marier ?

     — Ben, j’vas vous dire, personne ne m’a jamais demandée.

     — Mais je te demande, moi. Veux-tu te marier ?

     Françoise était bien certaine que monsieur Daignault était devenu fou.

     — Je veux bien, répondit-elle quand même.

     — C’est bon. Dans ce cas-là, on publiera dans quinze jours. Puis, je te donnerai de l’argent et tu iras en ville t’acheter une belle robe et un chapeau.

     Maintenant Françoise se demandait si c’était elle ou le notaire qui avait perdu la boule. Elle rentra à la maison.

     — Le notaire a l’esprit dérangé ben sûr, déclara-t-elle naïvement à Zéphirine. Il m’a demandée en mariage.

     Zéphirine parut stupéfaite.

     — Il n’avait pourtant pas l’air d’un homme qui pense au mariage. Jamais j’aurais cru qu’il était amoureux de toi ni de personne. Et qu’est-ce que tu as dit ?

     — Ben, le notaire m’a demandée et j’ai dit oui.

    Le lendemain, monsieur Daignault annonça qu’il partait pour Montréal. Il reviendrait le soir. Là-bas, il alla voir un dentiste pour se faire faire un râtelier. Il fallait bien se meubler la bouche pour se marier.

     À quelques jours de là, ce fut Françoise qui prit le train, un matin. Elle revint avec une robe de soie bleu marine, un chapeau, des bottines et un corset… Un corset ! Elle n’en avait jamais porté auparavant, mais quand on se marie !…

   La publication des bans de M. Anthime Daignault dit Lafleur avec Françoise Marion, sa servante, causa tout un émoi dans la paroisse. Comme bien on pense, les commentaires furent variés.

     Le mariage eut lieu. Le notaire étrennait un beau complet gris et son râtelier, et Françoise, sa robe bleue et son corset.

     Monsieur Daignault était l’ami de la paix et du confort ; aussi jugea-t-il inutile de se déranger et de se fatiguer pour faire un voyage de noces.

     D’ailleurs, pour l’importance du sentiment qui entrait dans cette affaire!…

    Le midi, les nouveaux mariés prirent donc le dîner à la maison en compagnie de quelques voisins. Et, pour ne pas froisser Zéphirine en prenant des airs de dame et en se faisant servir, Françoise mit un tablier et l’aida à mettre les couverts. M. Daignault ne put guère apprécier le repas, car son râtelier lui était plus nuisible qu’utile. Quant à Françoise, elle se sentait horriblement incommodée dans son corset neuf.

     La journée se passa, très calme. Dans l’après-midi, monsieur Daignault voulut aller faire un tour au magasin.

    — Ben, j’te dis, j’croyais qu’il avait l’esprit dérangé quand il m’a demandé pour le marier, répétait Françoise à Zéphirine en lui racontant pour la vingtième fois la proposition du notaire dans le jardin.

     Le soir, vers les dix heures, les nouveaux mariés montèrent à leur chambre, là où la première Mme Daignault était morte il y avait vingt ans. Monsieur Daignault enleva son râtelier, le regarda un moment, l’essuya avec son mouchoir, l’enveloppa dans une feuille de papier de soie et le serra dans un coffret, à côté d’un collier, de boucles d’oreilles et autres reliques ayant appartenu à sa défunte. Françoise dégrafa son corset, respira longuement et se frotta voluptueusement les côtes et les hanches avec ses poings. Elle aperçut à son doigt le large anneau d’or qu’elle avait reçu le matin à l’église et elle sourit en regardant du côté de son mari. Reprenant le corset qu’elle avait déposé sur une chaise, elle le remit soigneusement dans sa boîte et le déposa au fond d’un tiroir de la vieille commode. Et le notaire et son ancienne servante se mirent au lit.

Albert Laberge

Conversation avec Michel Lord : le cas Albert Laberge

     Michel Lord est professeur émérite de littérature québécoise à l’université de Toronto. Entre autres revues, il prend part au collectif de rédaction d’XYZ, la revue de la nouvelle, notre grande aînée québécoise, où il écrit notamment de passionnants articles critiques et thématiques sur le genre littéraire qui nous est cher. Il connaît bien l’œuvre d’Albert Laberge, et a accepté de répondre à nos questions, ce dont nous le remercions de tout cœur.

Onuphrius – Cher Michel Lord, quand on est curieux de découvrir le naturalisme québécois, on rencontre bien vite la figure d’Albert Laberge. On est immédiatement saisi par la virtuosité du style, la profondeur des idées – lesquelles émanent des situations sans que l’auteur éprouve le besoin de les souligner explicitement –, et par l’humour, le sens de la formule, cocasse ou terrible (« il voulait de la civilité ; ça ne coûte pas cher, la civilité » ; « une hypothèque sur une terre, c’est comme le cancer ou la syphilis… »). Toutes ces qualités se déploient à longueur de pages, dans une œuvre de grande ampleur : pas moins de sept recueils de nouvelles, un roman, La Scouine, sans compter des essais. Comment donc un tel écrivain a-t-il pu être à ce point oublié ?

Michel Lord – Fort simple : à cause de la bêtise de l’époque, de son intolérance religieuse. L’Église catholique, toute puissante au Québec jusqu’en 1960, a condamné Laberge, Mgr Bruchesi, évêque de Montréal, l’accusant même de « pornographie » dans sa revue La semaine religieuse à propos d’un passage de La Scouine. Le critique influent de l’époque, l’abbé Camille Roy, allait dans le même sens. Laberge, qui avait perdu la foi à l’âge de vingt ans, et trouvait ces gens pitoyables, a néanmoins dû subir leur assauts pendant une  partie de sa vie, surtout au début. Puis, on a fini par faire le silence sur cette œuvre qu’on trouvait honteuse, et on a ainsi ostracisé œuvre et auteur, car le courant des bien-pensants était dominant dans les années 1910-1940. Presque toute l’intelligentsia suivait les diktats de l’Église, à l’exception de Claude Henri-Grignon, l’auteur d’Un homme et son péché et de la série télévisée Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970), avec le personnage célèbre de l’avare Séraphin Poudrier. Cela n’a pas suffi.

     Il y a aussi que tous les livres de Laberge (quatorze volumes) ont paru à compte d’auteur et à très petits tirages. Forcément, ça restreint la distribution, surtout que Laberge donnait ses livres et n’a jamais voulu en vendre un seul. Après les éreintements assassins du début, on n’en a plus parlé du tout. Ce n’est qu’au tout début de la Révolution tranquille (1960-1968), au sortir de la Grande Noirceur des décennies précédentes, qu’une certaine reconnaissance est venue grâce à l’écrivain et professeur de l’Université de Kingston en Ontario, Gérard Bessette, qui publie en 1962 une Anthologie d’Albert Laberge (Montréal, Le Cercle du livre de France). Ses premiers mots en préface sont éloquents : « Je tiens à l’affirmer dès le début : à mon avis Albert Laberge est de beaucoup notre plus grand nouvelliste, le seul qui atteigne parfois à la puissance d’un Maupassant, d’un Zola » (p. vii). C’est tout dire.

O. – On parle à son sujet d’anti-terroir. Quelle est donc cette affaire de terroir et d’anti-terroir au Québec ?

M. L. – C’est une longue histoire, qui commence en 1846 avec La terre paternelle du notaire Patrice Lacombe et qui se développe surtout à partir du début du 20ème siècle, et ce, jusque dans les années 1940, le mot de la fin étant donné avec Trente arpents de Ringuet, et Le Survenant de Germaine Guèvremont, deux chefs-d’œuvre qui couronnent une production romanesque abondante, surtout marquée par l’idéologie religieuse, l’orthodoxie catholique, ultramontaine, toujours dominante dans les années 1900-1940. Essentiellement, le genre du terroir se développe autour d’une maxime : hors de la terre, point de salut. Les romans – car le corpus est massivement composé de romans, mais il y des nouvelles aussi – campent une famille de cultivateurs, qui n’a souvent que deux enfants – alors que les vraies familles en avaient à la douzaine –, dont l’un, attiré par l’Ailleurs, l’aventure, la ville, les États-Unis, et dégoûté par la campagne, quitte la terre paternelle. Les parents vieillissent, et le fils fidèle ne fournissant pas à la tâche, on doit vendre la maison, quitter la terre et croupir en ville, jusqu’au moment où le fils prodigue revient. Alors on peut revenir sur la terre. Le bonheur revient. Les modèles varient bien évidemment, mais grosso modo, il fallait que le roman du terroir soit peu ou prou roman à thèse, pour inciter les paysans à rester sur la terre, à l’ombre d’un clocher, avec son curé omnipuissant, véritable représentant de Dieu sur terre, parfois thaumaturge.

     On voit tout de suite le pavé dans la mare que représentait La Scouine et les nouvelles de Laberge qui, loin de faire la louange de la terre, en montraient les horreurs, les misères, ce qui explique l’opposition féroce de l’institution religieuse qui, trop souvent, tenait lieu d’institution littéraire.

O. – Dans Le Notaire, Albert Laberge compose un tableau pittoresque de son temps : le maître de poste, notable local qui réclame de la déférence, mais qui se soumet à l’autorité d’un prêtre aux principes rigides, des domestiques dévouées et quelque peu hébétées ; puis une phrase finale magistrale dans sa cruauté en creux – magistrale dans ce qu’elle tait : quelle place peut avoir la passion charnelle entre deux êtres que si peu d’élan attire l’un à l’autre ? Laberge appuie là où cela fait mal ; en bon naturaliste, il montre la réalité sans fard. Et à la fois, on sent une profonde compassion à l’égard de ses personnages. Or il se trouve que, pour notre chance, vous aviez mis cette nouvelle au programme de votre cours, il y a quelques années. Elle figurait dans une anthologie de la nouvelle québécoise, et vos étudiants l’avaient choisie unanimement parmi toutes les autres pour en approfondir la lecture. Pourriez-vous nous faire partager un peu ce que cette nouvelle vous inspire ?

M. L. – L’œuvre de Laberge est fort variée, le plus souvent très noire, plus encore que ce qu’on trouve dans les romans des frères Goncourt ou les nouvelles de Maupassant, par exemple ; mais dans Le Notaire, on a affaire à de l’ironie, du sarcasme, et l’effet au bout du compte est plutôt « comique », parodique en tous les cas. L’athée qu’était Laberge se moque ici à la fois d’un prêtre – péché mortel pour l’époque – mais aussi de l’institution d’un sacrement, le mariage. Je ne sais pas s’il fait preuve d’une « profonde compassion à l’égard de ses personnages », je ne le crois pas. Pas envers le curé, c’est sûr. Envers le « notaire » et ses deux servantes ? Il les montre plutôt ahuris, stupéfaits, et il est vrai qu’on le serait à moins si l’on avait à faire face à un prêtre qui vous force à vous marier sans que l’amour ait un rôle à jouer. Ils sont les jouets de cet homme – dont le type a dû exister pour vrai au Québec, et sans doute ailleurs dans la chrétienté – ; mais en même temps, on voit bien par le finale que le mariage n’a rien changé. On se débarrasse du dentier et du corset et on se couche sans autre forme de procès.

O. – Nous voudrions formuler ici le vœu que le public redécouvre cet écrivain passionnant. Mais comment s’y prendre ? Existe-t-il une édition intégrale de l’œuvre ? Faut-il mettre bout à bout des volumes séparés ? Égrener les bouquinistes ? Ou encore se résoudre à l’idée qu’une partie de l’œuvre soit irrémédiablement perdue ?

M. L. – À part La Scouine, toujours disponible, il n’existe à ma connaissance que l’Anthologie… de Bessette dont j’ai parlé. Elle n’a jamais été rééditée et est sans doute épuisée depuis longtemps. C’est donc dire que ce début de reconnaissance n’a rien changé. L’œuvre n’est pas perdue toutefois, car il subsiste des exemplaires dans certaines bibliothèques québécoises et canadiennes. Il y aussi la Bibliothèque nationale du Québec :
(http://www.banq.qc.ca/documents/collections/collection_patrimoniale_quebecoise/archives_privees/239601.pdf?language_id=3).

Tout reste à faire et je vous avoue que j’ai souvent pensé à préparer une édition de ses recueils. Peut-être que, la retraite aidant, je devrais m’y mettre ?

O. – À cette question, nous ne saurions répondre autrement que par un oui franc et massif : let it be the will of the Lord.

Propos recueillis par A. B. C. Noun

Michel Lord est notamment l’auteur de Brèves implosions narratives. La nouvelle québécoise 1940-2000, Québec, Éditions Nota bene, coll. Sciences humaines, Littérature, 340 p.