N°14 – De Montmartre à la gloire

Henri Duvernois (1875-1937)

            Il faut exprimer notre reconnaissance envers la revue Brèves de nous avoir fait connaître Henri Simon Schwabacher, dit Henri Duvernois. Dans le numéro 108 de cette incomparable « anthologie permanente de la nouvelle », M. Eric Dussert choisissait de nous présenter une nouvelle admirable de style, d’humour, d’esprit et de sentiment, intitulée La Leçon. Henri Duvernois y déployait autant de psychologie que de sens dramatique – car il était d’abord auteur pour le théâtre, et cette habitude de la scène se ressent dans ses dialogues. Il était aussi homme de presse, de sorte que la forme courte lui était naturelle ; enfin, il était romancier, et savait bâtir et conter une histoire.

            Comment un auteur qui connut si parfaitement le succès de son vivant peut-il être à ce point oublié de nos jours ? C’est le grand mystère de la postérité, et de l’apparent arbitraire qui l’accompagne. Figure de la vie parisienne, qui côtoya Daudet et Zola, ami de Mistinguett et de Van Dongen, Henri Duvernois laissa une œuvre considérable (où se trouvent aussi des scénarios de cinéma et des livrets d’opérette), œuvre épuisée aujourd’hui, à quelques rares livres près ; quant à ses nouvelles, elles sont éparses dans de vieilles livraisons du Matin, de la Vie parisienne, de l’Excelsior ou du Journal… Qui sortira ces joyaux de leurs écrins de poussière ?

            Nous vous parlions de La Leçon, notre première rencontre avec l’auteur. Ce texte était tiré d’un mince recueil de 1936, Cinq nouvelles, illustré par Georges Gaudion à la manière de Boucher, Rodin, Vlaminck, Friesz… Nous nous sommes procuré ce volume, et y avons trouvé d’autres délices ; c’est l’une d’elles que nous vous proposons aujourd’hui : De Montmartre à la gloire. L’ingénieux Gaudion avait illustré à la manière de Toulouse-Lautrec cette piquante et mélancolique histoire. Quant à nous, c’est à une jeune artiste israélienne originaire d’Ukraine, Sivan (Svetlana) Buntova, que nous avons demandé de représenter les réunions de la bohême décrite ici ; elle y montre bien du talent, et c’est son premier dessin pour Onuphrius.

            Notons qu’Eric Dussert, infatigable défricheur de textes méconnus, consacre à la passionnante question des auteurs oubliés une suite de portraits, en un ouvrage justement appelé Une forêt cachée (La Table ronde).

Jean-David Herschel

 

DE MONTMARTRE À LA GLOIRE

     Cela remonte à l’époque héroïque de Montmartre, un temps qui prend le nimbe de la Légende et dont les survivants affirment : « Nous nous amusions bien alors », car les pauvres hommes n’arrivent même pas à se mettre d’accord avec leurs souvenirs. Imaginez un Montmartre terrible et naïf, mi-bouge, mi-champêtre, hoffmanesque et sentimental, traversé d’injures et de romances, de commerces louches et d’art désintéressé.

     Quelques collégiens, sur la fin de leurs études, se réunissaient le jeudi et le dimanche, dans une petite cabane de la Butte, pourvue de tout l’inconfort, mais compensée par un grand jardin. C’était la propriété du doyen de la bande, un fantaisiste qui avait déjà une ombre de moustache et un soupçon de barbe et qui, les jours de liberté, s’habillait de velours marron, estimant que cela « faisait chansonnier ». Il s’appelait… mettons Francis Héneste, car il convient d’appliquer des noms imaginaires aux personnages réels d’une histoire vraie. Or, cette histoire est authentique. Héneste, orphelin, se trouvait sous la domination d’un tuteur qui dévorait le patrimoine de l’adolescent confié à sa garde. En prévision des comptes à rendre lors de la majorité de Francis et par crainte du bagne, le tuteur s’était constitué le camarade de son pupille qu’il accablait de menus cadeaux : fume-cigarettes, portefeuilles en simili-maroquin, cravates légèrement défraîchies, etc. Venant d’acheter, pour son compte personnel, une villa en Normandie, le tuteur, pris d’un vague remords, avait offert à Héneste cette bicoque montmartroise : « Cela te donnera, affirmait-il, le sens de la propriété et le goût de la campagne. »

     Nous venions là les jours de congé. Héneste, assez dépourvu de ce que l’on appelait l’ « argent mignon » destiné aux plaisirs, offrait à ses invités du coco au citron et des sandwiches de gros pain fourré de pâté de foie. Des paquets de tabac caporal complétaient l’orgie. Les habitués étaient peu nombreux. Il y avait Clément Fournier, poète qui est devenu membre de l’Institut, section des langues orientales ; Paul Mignot, peintre, devenu marchant de primeurs ; Lucien Trouchard, romancier, devenu armateur ; Maurice Daffrot, auteur dramatique, devenu juge au Tribunal de commerce. Seul Héneste ne devait point changer. Oisif il était, oisif il est resté. Sa plus chère ambition est de n’en point avoir. Ayant sauvé quelques sous des griffes de son tuteur, il vit quelque part, en province, dans une bicoque semblable à celle de Montmartre. Il est toujours vêtu de velours marron, toujours rasé de l’avant-veille. Il dispose encore, pour l’invité, d’un siège boiteux, d’une bouteille de vin frais, de pain bis et de fromage. Il n’est pas resté fidèle à sa jeunesse, sa jeunesse lui est restée fidèle : nuance appréciable !

     Dans la cabane baptisée « Le Petit Château » par son propriétaire, si jeune alors, il n’était question que d’art et de littérature. Clément nous lisait ses vers qui s’inspiraient, selon la mode, de Sully-Prud’homme ou de Verlaine. Paul nous montrait ses tableaux de la tradition la plus tremblotante : scènes de genre ou pastels de pensionnat ; Maurice nous régalait de se pièces genre Alexandre Dumas fils, avec répliques mordantes et morceaux de bravoure. Notre hôte représentait le public… charmant public, d’ailleurs, qui trouvait tout admirable, par indulgence personnelle et pour éviter les discussions. Il était entendu que le cénacle resterait fermé aux profanes. Une seule fois, le tuteur fut admis. Il parut, l’œillet à la boutonnière, la lorgnette du sportsman en bandoulière et il se retira au bout d’un quart d’heure, saisi de respect devant cette jeunesse studieuse et atteint d’une forte migraine. Ce vieillard était frivole. Il ne reparut jamais au Petit Château.

     Par un joli dimanche de juin, Clément nous lisait un poème. Au dixième vers, il s’arrêta. Nous restions surpris de cette concision inaccoutumée. Il nous imposa silence :

     – Je n’ai pas fini ; mais il y a quelqu’un dans le jardin.

     – Nous allons voir ! décida Héneste.

     Il sortit. Nous nous mîmes à la fenêtre et nous aperçûmes une petite fille d’une douzaine d’années, une petite fille en haillons, pieds nus et qui levait vers nous une frimousse sale où la crainte se tempérait d’un sourire.

     – Qu’est-ce que tu fabriques ici ? interrogea Héneste. Tu ne sais donc pas que tu es dans une propriété privée ?

     Il lui jeta deux sous.

     – Tiens, prends ça et fiche le camp !

     – Je ne pilonne pas, protesta la petite fille. Vous pouvez reprendre vos deux sous. Sûr que je ne me baisserai pas pour les ramasser.

     – Elle a de l’amour-propre, murmura Maurice.

     – C’est même la seule chose qu’elle ait de propre ! dit Paul.

     Et il ajouta :

     – Le savon doit coûter cher dans ton pays !

     – Je me suis lavée ce matin, protesta la petite fille, mais la suie tombe dans mon quartier.

    – Enfin tout cela ne nous explique pas ce que tu es venue faire ici, reprit Héneste.

     – J’écoutais ! dit-elle.

     – Et, interrogea le poète avec une nuance d’anxiété, tu trouvais ça gentil ?

     – C’est selon.

     La réponse nous charma. Héneste balança un instant, puis il demanda à la petite si par hasard elle n’avait pas soif, car il est permis à tout le monde d’avoir soif par une chaude après-midi de juin. Et sur sa réponse affirmative, il ajouta :

     – Entre. Tu mangeras aussi un petit morceau pour accompagner le champagne pur jus… Tu n’as jamais bu de champagne ?

     – Non, monsieur.

   – Tu goûteras du nôtre. Il est sucré et il a le goût de réglisse. Comment t’appelles-tu ?

     – Matiousse, Joséphine.

     Afin de rendre un délicat hommage au poète qui venait de nous chanter les mérites d’une nommée Éliane, notre hôte n’hésita pas à débaptiser la nouvelle venue :

     – Entre, ma petite Éliane.

     L’enfant ne se le fit pas dire deux fois. Elle enjamba la fenêtre, tomba, pieds joints, dans notre salle d’audition, dévora deux énormes sandwiches et but un grand verre.

     – C’est du foie de cochon, décida-t-elle entre deux bouchées ; c’est fameux, vu que ça graisse les boyaux, mais votre champagne ressemble à du coco. Il ne faudrait pas, tout de même, me prendre pour une tourte !

     L’invitée conquit la sympathie de tous, sauf de Clément qui lui en voulait d’avoir interrompu son poème. Fine mouche, elle s’en rendit compte. Quand elle fut rassasiée, elle ramassa les miettes qu’elle avala :

     – Reprenez où vous en étiez, pria-t-elle ; je ne bouge plus.

     Et elle ne bougea plus, ayant remarqué comme elle nous l’apprit plus tard, que l’on s’instruisait quand on croyait s’ennuyer. Si nous avions été des observateurs plus sagaces, nous aurions été frappés par la faculté d’attention de la jeune Éliane. C’est une qualité rare entre toutes et ceux qui la possèdent ont toutes les chances de réussite. Il y avait, dans cette vagabonde, l’étoffe des grandes ambitieuses qui écoutent, en attendant que sonne pour elles l’heure de parler. Elle appréciait la voix humaine, quand elle ne profère ni insultes ni grossièretés. Et, à ce point de vue, les vers de Clément, fleuris de roses et bondés de petits oiseaux, lui plaisaient. Elle manifesta sa satisfaction, après la lecture, en jugeant : « C’est bien envoyé ! » Puis elle cueillit dans le pot de grès une énorme boulette de pâté qu’elle enfourna gracieusement, comme elle eût fait d’une praline…

     D’où venait-elle ? Nous ne le sûmes jamais au juste. J’ai déjà expliqué qu’elle n’était pas bavarde, surtout en ce qui la concernait. Sa mère, blanchisseuse, ne s’occupait guère de sa progéniture. Joséphine ne désignait que vaguement une sorte de parâtre qu’elle appelait avec haine : « Monsieur Désiré ».

     Ainsi notre public s’augmenta d’une unité.

     – Il faut faire mieux pour elle, jugea Héneste ; nous avons donné à cette enfant l’habitude du luxe et de l’art. Dans deux ans, nos études seront terminées. Que deviendra-t-elle ? J’ajoute que cela me crève le cœur de la voir courir pieds nus et vêtue de toile d’araignée. Voici une tirelire qui sera celle d’Éliane – car elle avait accepté d’enthousiasme ce prénom romanesque et prétentieux. – Je mets vingt francs. Que chacun fasse ce qu’il peut !

     Ainsi notre adoptée put bientôt s’acheter une paire de bottines. Ce fut une cérémonie imposante qui se déroula chez un revendeur de la rue Lepic. La première paire de bottines que mit Joséphine n’était pas absolument neuve et, malgré l’épaisseur des bas, elles parurent trop larges : « Ça fait mon blot, remarqua-t-elle, vue que je suis plutôt appelée à grandir ». Le jeudi suivant elle boitait.

     – Je les ai gardées pour dormir, nous confia-t-elle, tant j’avais peur que maman les chipe. Il vaut mieux les retirer, rapport que les pieds ont tôt fait de gonfler ; mais vous pouvez être tranquilles : je m’habituerai.

     Elle eut aussi un chapeau qu’elle voulut à plumes, une petite robe à pois beiges sur fod rouge et un parapluie.

     – Qu’as-tu raconté à ta mère et à Monsieur Désiré ? interrogea Héneste.

     – Je leur ai dit que j’ai trouvé des louftingues, répondit-elle avec simplicité.

     Bientôt une espèce de coquetterie lui vint. Elle enleva de son répertoire tous les mots d’argot et elle nous pria de la reprendre quand elle ne faisait pas « les liaisons ». Deux ans plus tard elle entrait en apprentissage chez une somnambule. Désiré expiait en prison quelque espièglerie. La mère blanchisseuse, adoucie, se vouait définitivement à son rôle de mère. Munis de diplômes, nous nous séparâmes, laissant à notre protégée une garde-robe convenable, des opinions littéraires avancées, quelques notions d’orthographe et une somme de deux cent quatre-vingt-douze francs, fruit d’une collecte.

     – Ne vous dérangez plus pour moi, nous conseilla-t-elle en manière d’adieu. Je me débrouillerai toujours, n’ayez pas peur !

     Et quinze années s’envolèrent. Beaucoup d’entre nous n’ayant à leur actif qu’un bienfait, n’oublièrent pas Joséphine-Éliane. Héneste, à chacun de ses passages à Paris, nous réunissait. Il était parfois question de la petite : « Qu’a-t-elle pu devenir ? »

     La réponse nous fut donnée un soir par Clément :

     – J’ai rencontré Joséphine avant-hier… Un vrai miracle ! Très chic et très jolie ! Nous lui avons porté bonheur. Nos regards se sont croisés. J’ai hésité. Elle aussi. Elle est entrée dans une pâtisserie et je n’ai pas osé l’aborder, mais je parierais que c’était elle.

     Héneste nous apporta la confirmation le lendemain :

     – Une nouvelle formidable… Tenez ce portrait !

     – Eh bien ! oui. Fanny Duprait, des Variétés…

     – Regardez ! Fanny Duprait, c’est Joséphine !

     – Tu es fou !

     – Joséphine avait de la volonté. Quand une femme a de la volonté, elle devient jolie !

     – Sa bouche, je retrouve sa bouche, une bouche à torgnoles, comme elle disait.

     – Allons ! Je l’ai vue trois fois sur la scène, je l’aurais bien reconnue !

     – Aux Variétés, nous nous rendrons compte.

     Je dois constater qu’au rendez-vous fixé, chacun de nous apparut vêtu, coiffé et ganté avec soin, car chacun de nous avait l’obscur espoir d’une aventure, juste rétribution de nos générosités d’antan. Quoi qu’il arrivât, nous nous promettions une charmante escapade dans les coulisses, l’explosion reconnaissante de notre protégée : « Enfin, c’est vous ! »… Etc…

     La fête commença dans un restaurant célèbre, voisin du théâtre. Nous nous sentions déjà un peu rivaux : « C’est moi qui l’ai tirée de la crotte » se vantait Héneste. Et Lucien s’écriait : « En tous cas, c’est moi qui ai eu l’idée de lui acheter des bottines. Elle n’aurait pas fait sa carrière pieds nus. » Nous fûmes les premiers arrivés en un temps où il n’était pas de rigueur de venir au spectacle avec une heure de retard. Nous avions loué l’avant-scène droite. On jouait une comédie parisienne et Joséphine parut. Car c’était bien elle. La petite fille haillonneuse, chrysalide grisâtre, s’était muée en papillon radieux. C’était elle, son air appliqué et mutin, sa bouche « à torgnoles » désenflée et rougie avec art, une Joséphine svelte, élégante, et vive et spirituelle. Nous ne pûmes nous empêcher d’applaudir. Quelques spectateurs se tournèrent vers nous en riant et applaudirent à notre suite. Fanny Duprait avait la faveur du public. On reconnaissait alors cette faveur au succès obtenu par une actrice grâce à ce qu’elle apportait de grimaces personnelles, de phrases improvisées, enfin à tout ce qui n’était pas le texte de l’auteur. La fin du premier acte fut accueillie chaleureusement, mais notre avant-scène se signala par son enthousiasme. Nous n’obtînmes de notre amie qu’un regard à peine appuyé, très peu différent de celui qu’elle avait adressé à gauche, en s’inclinant.

     À la fin du deuxième acte, nous chargions le chasseur du restaurant où nous avions dîné, d’apporter à l’élue une gerbe de roses et un billet ainsi conçu : « Les anciens camarades du Petit Château, en souvenir de Montmartre et d’Éliane, prient Mlle Fanny Duprait d’agréer leurs compliments amicaux. Ils viendront la saluer à la fin de la pièce et lui demander de souper avec eux, – sans pâté de foie ni coco au citron ! » Suivaient nos prénoms. Héneste retint un cabinet particulier et commanda un menu soigné.

     Pendant le troisième acte, prise par l’action sans doute, notre protégée ne nous adressa aucun signe : « Elle a raison, approuva Maurice ; cela ne se fait pas et elle risquerait une observation de son directeur ». Le rideau chut sur une manière de triomphe. La vedette salua trois fois de face, sans se tourner de notre côté. « Elle a reçu notre lettre, mais elle ne veut avoir l’air de rien ! » jugea Héneste, toujours optimiste.

     L’ouvreuse nous conduisit à une porte pratiquée à côté du contrôle et qui menait aux loges d’artistes. Il nous fallut longer d’abord de corridor humide comme des oubliettes et où l’on retrouve le pilier où s’amorçait, en 1807, l’escalier particulier de l’Empereur. Et ce fut le couloir des loges. Un soprano glapissait : « Enfin je ne te demande pas si tu me trouves du talent. Je veux simplement savoir si tu lui as dit que je jouais comme un veau froid : toute la question est là. Je n’accepte pas veau froid et mon ami non plus, je te préviens… » Par bonheur ce n’était pas l’organe si frais de notre amie. Elle avait, elle, tout au fond, une loge isolée…

     – Nous sommes arrivés, dit Héneste. Voici sa carte : Fanny Duprait.

     Il frappa, avec une douceur défaillante.

     – Une seconde, fit une voix, j’ouvre tout de suite.

     La seconde dura un quart d’heure. Puis la porte s’ouvrit et une habilleuse parut :

     – Vous désirez ?

     – Mademoiselle Fanny Duprait.

     – C’est pour quoi faire ?

     – Nous venons la saluer. Nous sommes des amis. D’ailleurs nous lui avons écrit.

     – Qui dois-je annoncer ?

     – Les messieurs du Petit Château, prononça Héneste avec fierté.

     – Les messieurs ?…

     – Du Petit Château…

     – Bien, monsieur le comte. Une minute.

     La seconde avait duré un quart d’heure. La minute n’excéda pas dix secondes. La porte s’entrebâilla de nouveau :

   – Je viens de faire la commission à Mademoiselle, reprit l’habilleuse. Mademoiselle m’a dit comme ça que je dise à ces messieurs qu’elle regrettait énormément, mais qu’elle ne pouvait les recevoir, vu qu’elle se donne beaucoup dans la pièce et qu’elle se trouve fatiguée.

     – A-t-elle reçu les roses ? interrogea Lucien.

     – Si on les a envoyées, elle les a reçues, mais Mademoiselle ne remercie jamais pour les fleurs ni pour les bonbons. Elle est trop fatiguée par la pièce. Elle m’a bien recommandé de dire à ces messieurs qu’elle était aux regrets… Il faut s’adresser à sa secrétaire pour les rendez-vous.

     Et la porte se referma.

     – Voilà ! Conclut Maurice. Nous en sommes pour notre dérangement, pour notre lettre et pour notre bouquet ! Ça nous apprendra !

  – Vous vous souvenez, murmura Héneste, quand nous lui avons acheté sa première paire de bottines…

    – Filons…

  – Non… Attendez. J’ai une idée… Cette pimbêche-là mérite une leçon. Faites comme moi.

     Il se pencha et retira ses escarpins.

     – Dépêchez-vous ; je l’entends qui vient…

     Et quand Joséphine-Éliane-Fanny, fière comme une reine, enveloppée dans une zibeline et ficelée dans ses colliers de perles, sortit de sa loge, elle dut passer entre une haie formée par des messieurs en habit noir, qui tenaient, comme ils eussent présenté les armes, leurs souliers à la main… Réminiscence de la première paire de bottines et des temps révolus ! L’étoile resta interdite une seconde, puis elle passa, suivie d’un monsieur correct et intrigué.

    – Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? interrogea le monsieur.

     Joséphine répondit :

   – Des musulmans, sans doute. Ils ont l’habitude de se déchausser en signe d’admiration.

     Et elle disparut.

     Héneste conclut :

     – Elle a toujours sa réplique prête ! Pas mal, en somme, ce qu’elle a trouvé. Voyez-vous, mes petits gars, nous avons manqué de psychologie… Le passé, que voulez-vous, c’est le domaine des hommes… Pour les femmes, ce sont des dates et elles ont les dates en horreur… Allons souper tout de même, puisque c’est commandé !

Henri Duvernois

N°13 – Quelques lézardes sans gravité

Eric Faye

     C’est un plaisir bien grand que de publier ici pour la première fois une nouvelle d’Eric Faye. Cet écrivain, né en 1963, est l’un des plus brillants et des plus constants auteurs contemporains de nouvelles francophones : pour l’heure, ce ne sont pas moins de sept recueils qu’il a consacrés au genre, depuis Je suis le gardien du phare en 1997 – outre quelques nouvelles parues hors recueil. Cette fidélité n’a d’ailleurs rien d’exclusif, puisque Eric Faye publie également des essais et des romans – citons Nagasaki (2012) qui reçut le grand prix du roman de l’Académie française.

     Ses nouvelles, quoiqu’elles dépeignent de prime abord un univers familier, mettent en scène de progressives perturbations du réel : c’est l’émergence du fantastique ; non point un merveilleux débridé, voguant au gré de gratuites illusions, mais un ébranlement du quotidien, puissamment ancré dans une tradition littéraire où se rencontrent Richard Matheson, Dino Buzzati ou Italo Calvino, et où toujours l’homme, dans son psychisme et son destin, est au cœur de la création.

     Dans Quelques lézardes sans gravité, nouvelle inédite qu’Eric Faye confie à Onuphrius, on suivra avec passion les réflexions d’un narrateur désorienté, puis entièrement désemparé, jouet des illusions d’un temps insaisissable, et de l’hostilité soudaine des êtres et des choses… jusqu’au dénouement bouleversant. À la suite de cette lecture, ne manquez pas notre entretien exclusif avec l’auteur.

Fantine Briochard

 

QUELQUES LÉZARDES SANS GRAVITÉ

Ce 25 octobre

À Maître E. Zemianski

            Les incidents hors du commun dont il sera question dans cette lettre, cher Maître, ont pour origine le jour du séisme, le 5 mars dernier. Les tremblements de terre sont suffisamment rares, par chez nous, à plus forte raison les secousses majeures, pour que nous nous souvenions précisément des circonstances dans lesquelles elles surviennent. Lorsque le plancher s’est mis à tanguer et à craquer comme un bateau, il était près de trois heures de l’après-midi. Les quinze à vingt secondes qu’a duré le phénomène ont paru une éternité, mais, quand le râle monté de la terre a fini par mourir (alors que, dans notre cabinet d’architectes, nous nous étions précipités sous les tables), nous avons compris qu’il n’y avait pas à s’inquiéter outre mesure. Tout avait diablement vibré, mais il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Au-dehors, les bâtiments étaient toujours debout, intacts. Magnitude 4,9, a-t-on annoncé à la radio au bulletin de seize heures. Aucune victime, seulement des dégâts mineurs. Quelques lézardes sans gravité, a résumé un sismologue en mettant en garde contre les répliques, qui risquaient d’élargir les fissures.

            Des répliques. On se serait cru au théâtre, subitement. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été voir une bonne vieille tragédie, et ce ne serait pas encore le cas ce soir-là : j’avais réservé une table dans le restaurant où j’allais dîner de temps à autre avec ma compagne.

            Le hasard nous avait attribué une table du fond, dans la partie surélevée, comme posée sur une scène de spectacle. J’étais loin d’imaginer que cette « scène » serait le point de départ de curieux événements. D’ordinaire, on nous installe près d’une fenêtre, sur le côté – un endroit  moins en vue qui a ma préférence. Ce soir-là, je n’ai pas osé demander qu’on nous place ailleurs. Cela aurait-il changé quelque chose, au demeurant ?

            Après avoir confié mon manteau au serveur, j’ai prié Alissa de m’excuser un instant, le temps d’aller me rafraîchir un peu, car je ne me sentais pas très bien.

            A l’intérieur du cabinet de toilette, la minuterie s’est éteinte et j’ai attendu un peu, dans le noir. L’obscurité et le silence me faisaient du bien. J’avais pensé annuler notre dîner au dernier moment, mais Alissa et moi avons des emplois du temps si chargés que nous aurions eu du mal à trouver un autre soir, dans la semaine, or je tenais à la revoir. Elle y tenait aussi, m’avait-il semblé. En tâtonnant, j’ai trouvé le commutateur et la lumière est revenue.

            Je vous livre ici une foule de détails, Maître, car, dans l’état de perplexité qui est le mien, je soupçonne chacun d’entre eux de receler une clé ; aussi, comprenez que je m’attarde sur des points qui, avant de s’avérer utiles, vous sembleront futiles. Vous aurez ainsi un compte rendu plus circonstancié et plus précis que celui, passablement incohérent, que je vous ai fait oralement avant-hier, en état de choc.

            Retournons au restaurant. Devant le lavabo, j’ai aspergé d’eau mon visage gris, qui laissait paraître l’accablement d’une longue période de travail. Le jour même, l’état d’abrutissement qui était le mien m’avait de nouveau joué un tour : au cours de l’après-midi, tandis que je regardais par la baie vitrée de nos bureaux, j’avais vu passer dans la rue un type qui avait tout l’air d’être… moi-même. Un moi libre, décontracté… Le type, que j’avais bien vu de face, puis de profil, me ressemblait en tout point. Etait-ce un éblouissement passager, une hallucination, un pur hasard ?

            Ce n’était pas la première fois que j’avais ce genre de « vision ». Dans les périodes de surmenage, il m’était déjà arrivé de m’apercevoir dans la rue : oisif et nonchalant, sans cravate ni souliers vernis, passant non loin de moi avant de tourner au coin vers une destination inconnue. A deux reprises, nos regards s’étaient croisés, et cette apparition avait cru bon de m’adresser un sourire que j’avais perçu comme ironique. Venir me narguer sous les fenêtres du bureau, dans l’état où j’étais… Un jour, je m’étais dit qu’il serait bon que je rattrape cette silhouette et que nous nous confrontions l’un à l’autre… La peur, cependant, me retenait de lui courir après. Et si je découvrais que le véritable « moi-même » n’était pas celui que je croyais – celui qui vous écrit ces lignes ? Si je constatais que le reflet, c’était moi, pauvre type qui trimait dans une entreprise souffreteuse, sous les ordres de chefaillons sans mérites ? Le médecin à qui j’avais parlé de ces visions n’avait pas voulu entrer dans mon jeu. Grosse fatigue, burn-out, avait-il résumé, en recourant à un terme à la mode et en me prescrivant des psychotropes. Il faut vous ménager, vous savez.

            Que je me sois vu distinctement à plusieurs reprises dans la rue ne paraissait pas l’émouvoir plus que ça.

            Après avoir séché mon visage et m’être repeigné, j’ai défait ma cravate et l’ai glissée dans une poche de mon veston. Je n’avais pas vu Alissa de la semaine et j’avais attendu cette soirée avec impatience. Elle venait de rentrer d’un déplacement à l’étranger et lorsque je l’avais retrouvée, elle m’avait paru soucieuse, ailleurs ; aussi, tout en arrangeant ma mise dans la glace, ai-je imaginé une ou deux plaisanteries destinées à la dérider.

            Vaguement rasséréné, je me suis résigné à regagner la salle. Au fond, je pense que je redoutais d’affronter Alissa dans cet état. Le brouhaha de la salle avait monté d’un cran. Les serveurs portaient des manteaux à la garde-robe. De nouveaux clients entraient et un mauvais courant d’air m’a fait frissonner : l’haleine fraîche de ce début mars s’était engouffrée dans le sillage d’un couple âgé.

            Soudain, j’ai cru me tromper de table et j’ai cherché autour, désorienté. A la chaise que j’avais quittée – si c’était bien elle – était assis un inconnu. C’était bien celle-ci, pourtant, je n’avais pas la berlue : Alissa souriait, devisait d’un air badin face à un type qui me tournait le dos et qu’elle semblait connaître. Qui part à la chasse perd sa place, me suis-je dit en approchant d’eux. Alissa allait me présenter. Pour ce que je voyais de l’individu, il était d’âge moyen, avait le crâne non pas dégarni mais éclairci, et avec ça, il était assez large d’épaules. L’intrus a saisi son téléphone et, sans bouger de son siège, a répondu à un appel. Comme je n’étais plus qu’à quelques mètres d’eux, Alissa m’a aperçu et a froncé les sourcils. J’ai compris instantanément le message : « N’avance pas ! Ce n’est vraiment pas le moment, tu ne vois donc pas ? » Je connais si parfaitement son visage et ses mimiques que je peux les convertir instantanément en sentiments ou injonctions… De l’extrémité des doigts, elle m’a adressé un signe discret qui signifiait sans aucune ambiguïté : « Va… Va-t’en faire un tour ! » Et elle a désigné la sortie à mon intention. Son travail, ai-je pensé. Elle a rencontré un supérieur qui, toutes affaires cessantes, a besoin de régler quelque chose de délicat. Je connaissais Alissa par cœur : même si nous n’habitions pas ensemble, notre liaison avait tout de même dans les cinq ans d’âge… Derrière le signe qu’elle m’avait adressé, j’entendais clairement des mots : « Fais-le pour moi, éloigne-toi un moment ; je t’expliquerai… » Et je savais combien elle se sentait dans une position difficile, jalousée par certains, méprisée par d’autres depuis qu’on lui avait confié un poste d’importance, le mois dernier.

            Un moment, soit. J’ai récupéré mon imperméable à la garde-robe et je suis sorti griller une cigarette. Puis une deuxième, en faisant le tour du pâté de maisons. Ensuite, j’ai adressé par la vitre un signe qu’Alissa a fait mine de ne pas voir. Pouvais-je entrer ? Allait-elle enfin me présenter et faire comprendre à l’autre, de façon plus ou moins appuyée, que la place à laquelle il était assis était la mienne ? C’est que je commençais à avoir froid, à regarder les couples attablés et à observer l’inconnu tourné vers Alissa.

            Froid et honte. Ma compagne avec cet inconnu, de but en blanc… Soudain, elle m’a aperçu. Même froncement de sourcils qu’un peu plus tôt, assorti d’un geste péremptoire de la main : « Ce n’est pas le moment », tenait-elle à souligner.

            Par dépit, je suis allé m’installer au chaud dans un café où j’ai commandé un whisky, le temps de cuver ma colère. C’était trop fort. A peine mon amie rentrait-elle de voyage qu’elle était prise d’assaut par un quidam. Quidam ? J’ai été saisi d’un doute. Ne le connaissait-elle pas depuis longtemps, après tout ? Si c’était non seulement un collègue à elle, mais davantage ? Il m’a fallu un deuxième whisky, puis un dernier, pour digérer mes élucubrations, après quoi je me suis levé ; mal m’en a pris car j’ai tangué aussitôt et j’ai dû me rasseoir. Mon étourdissement a été bref, mais pendant quelques secondes, un bel essaim d’abeilles a brouillé ma vue. Bien assis, les coudes sur la table pour caler ma tête, j’ai dû perdre connaissance pendant quelques instants. Revenu à moi-même, j’ai attendu un peu et refait une tentative en station debout. Je n’étais guère vaillant et mieux valait patienter encore, si bien que j’ai renouvelé ma commande. Un whisky ! Un dernier. Et alors, de dernier en dernier, je me suis senti mieux, délivré du temps, de la trotteuse que j’ai laissé tourner comme un hamster dans sa roue. Un moment plus tard, le bar-tabac a fermé. Je me sentais bien mieux. Quelle heure pouvait-il être ? Ma montre s’était arrêtée. Peu importe… Si, après tout ce temps, l’individu était toujours là, j’étais décidé à faire un esclandre au beau milieu du restaurant. Pire, un malheur. Peu m’importaient les conséquences. Ma colère n’était plus tant tournée contre cet olibrius que contre mon amie, dont  l’attitude était intolérable, quels que soient ses problèmes au travail.

            Il n’y avait plus personne ! Tout était éteint. Le restaurant avait fermé ses portes lui aussi. J’ai décidé de rentrer chez moi ; malgré l’heure tardive, je téléphonerais à Alissa pour tenter de comprendre. Si ça se trouve, elle cherchait déjà à me joindre chez moi.

            Un moment plus tard, l’ascenseur me hissait jusqu’à mon cinquième étage et je me voyais déjà assis sur le canapé, appelant Alissa et exigeant explications et excuses pour son comportement,  mais ma clé, qui, ces derniers temps, donnait du fil à retordre, a refusé de pénétrer dans la serrure. Aurait-on forcé celle-ci ? Cela m’était déjà arrivé, des années plus tôt ; la clé était restée prise à l’intérieur, impossible de la retirer. Or, maintenant, je ne parvenais même pas à l’engager. J’ai réessayé, puis poussé la porte, pensant qu’elle avait travaillé à cause du temps humide des derniers jours, et c’est à ce moment-là que c’est arrivé.

            Une voix s’est élevée de l’intérieur. De mon appartement ! Voix inconnue et peu amène, qui est allée droit au but. « Foutez le camp d’ici, ou j’appelle la police ! » D’instinct, j’ai reculé. Chez moi. Quelqu’un. Et on menaçait d’appeler la police si je cherchais à entrer chez moi ! Les cambrioleurs s’installent chez vous, maintenant, et toute honte bue, vous parlent de faire intervenir les autorités. Le monde à l’envers… Je suis monté sur mes grands chevaux :

            « Que faites-vous chez moi ? Je vous prie d’ouvrir tout de suite et de vous expliquer !

     – Mais je suis chez moi ! Cessez de m’importuner avec vos plaisanteries. Si vous voulez cambrioler, je vous conseille d’aller voir plus loin.

     – Ouvrez tout de suite ! ai-je ordonné à l’intrus.

     – Vous l’aurez voulu. J’appelle les flics !

     – Je me suis mis à tempêter contre la porte.

     – Je suis chez moi. Je suis honnête, a repris la voix. Fichez-moi le camp, j’ai déjà composé leur numéro.

     – Chez vous ? Mais vous êtes fou ? J’habite ici depuis cinq ans.

     – Cet appartement a été mis en vente il y a des mois. J’ai eu assez de réparations à faire à cause de vous, voulez-vous que je vous présente les factures ? Filez, je vous dis. Je loge ici depuis la fin mars !

     – Mais nous sommes en mars !

    – Oui, police ? Un forcené tente de s’introduire chez moi en prétendant que nous sommes au mois de mars… Oui… Il cogne contre la porte, vous entendez ? Je vous donne mon adresse. Vous avez de quoi noter ?

            Je me suis calmé d’un coup. Si l’intrus retranché chez moi était fou, il simulait la normalité à la perfection. Il gardait un parfait sang-froid, ce qui m’inquiétait. Etais-je tombé sur un comédien de métier ? Statistiquement parlant, il y avait peu de chances. Lorsqu’il eut raccroché, nous avons fait silence pendant quelques secondes. M’observait-il par le judas ? J’ai vite eu la réponse.

     – Vous êtes toujours là, vous ? Vous êtes vraiment bouché à l’émeri ! Les flics seront ici dans dix minutes, ils vont vous ramener à la raison.

            J’avais préparé ma réplique :

     – Vous devrez alors enfin ouvrir, poltron, et nous pourrons nous expliquer les yeux dans les yeux !

     – Poltron ? Mais je suis chez moi ! Je vous dis que vous avez déménagé il y a six ou sept mois ! Si vous êtes amnésique ou nostalgique, je n’y peux rien !

            J’ignore pourquoi mon instinct m’a dicté alors de partir avant que les flics ne fassent irruption. Je n’étais pas vraiment en situation de leur prouver mon bon droit ; trop nerveux, irascible, comme souvent lorsque je me sens victime d’une injustice. J’aurais fauté. Et puis, j’étais encore éméché, à cause des whiskys. Mieux valait me présenter au poste le lendemain matin, calme, avec les idées claires. Pour l’heure, je me donnais l’impression d’être un ivrogne qui se trompe d’appartement au retour d’une beuverie et s’enferre dans l’erreur. Aussi ai-je filé et, une fois dans la rue, ai-je marché au hasard. Que faire ? Au kiosque du quartier, j’ai cherché mention du séisme parmi les titres du journal du soir. Curieusement, pas un mot là-dessus. Et soudain, j’ai été pris de tremblements : non seulement il n’était pas question de la secousse, mais le journal était daté du 22 octobre, et non du 6 mars, comme il aurait dû l’être… Par acquit de conscience, j’ai consulté les autres quotidiens et périodiques du kiosque ; même date, partout. J’ai interrogé plusieurs passants, au hasard : sommes-nous le 22 octobre, ou bien le 23 ?

     – Le 22, Monsieur.

        Aucun n’a évoqué mars…

            Mes tremblements ne cessaient pas. J’étais en proie à un malaise étrange et je n’avais qu’une envie : me retrouver au chaud sous un toit. J’étais transi de  froid, dans mon veston de printemps, d’autant plus qu’une pluie glaciale commençait à tomber. Où aller ? N’ayant pas de famille en ville, je ne voyais d’autre solution que de me mettre en quête d’une chambre d’hôtel ; je n’allais pas importuner mes connaissances parce que je me retrouvais à la rue un soir de mars qui avait glissé vers la fin octobre ; et ma fierté m’interdisait d’appeler pour le moment Alissa, qui devait être chez elle avec le type, voire chez le type… La peur m’a repris. Non seulement ma compagne était devenue une étrangère à mes yeux, mais le temps, ce temps si familier auquel j’avais accordé une confiance aveugle depuis l’enfance, croyant l’avoir domestiqué, le temps n’en faisait plus qu’à sa tête. Avec ses lamelles de vingt-quatre heures dont les noms revenaient chaque semaine, le temps me jouait un tour de passe-passe auquel, en m’installant dans un deux étoiles, je ne croyais pas, tant cela dépassait l’entendement.

            J’ai allumé le téléviseur en quête d’un indice susceptible de dompter l’angoisse qui s’était emparée de moi quand j’avais vu la date des journaux et interrogé des passants. Sur les chaînes d’information en continu défilaient des bandeaux et des images, mais aucun élément n’était susceptible de m’éclairer. L’un après l’autre, les présentateurs servaient une soupe à la surface de laquelle flottaient les ingrédients habituels, qui manquaient tellement de saveur que je n’y prêtais plus attention depuis belle lurette : crise politique, manifestations contre un projet de loi, réunion de partenaires sociaux, attentat au loin, naufrage d’un ferry un peu plus loin. J’avais été trop peu à l’écoute de l’actualité, ces derniers temps, pour repérer dans ce que j’entendais maintenant un élément inhabituel. J’allais éteindre, quand le présentateur est passé au bulletin météo : « L’automne s’installe pour de bon sur la majeure partie du pays. » L’automne ! Le journal disait donc vrai, avec sa date… A ce moment-là, seulement, j’ai compris que je n’étais pas devenu fou. Quelque chose d’inouï m’arrivait, qui n’avait pas de nom. Sur une autre chaîne, une présentatrice disait en me regardant droit dans les yeux « Ce qu’il faut retenir de l’actualité de ce 22 octobre » sans qu’aucun signe de folie ne se lise sur son visage. Ce 22 octobre… Je devais me rendre à l’évidence : s’il y avait concordance entre deux chaînes de télévision, plusieurs journaux et des anonymes interrogés dans la rue, ce n’est pas qu’ils simulaient à merveille ; ils disaient la vérité.

            Allongé sur le lit, je me suis demandé à quel moment une trappe avait bien pu s’ouvrir sous mes pieds pour que je dévale d’un coup plusieurs mois, et pourquoi, malgré moi, j’en étais à vivre « en avance sur mon temps » ; en somme, comment j’avais accédé à mon insu à cette redoute qui me permettait de jeter maintenant un coup d’œil sur mon avenir… Comment me tirer de là ? Car je n’avais guère envie de rester là, à l’avant-garde de moi-même…

            En sortant acheter un paquet de cigarettes, j’ai constaté que durant le semestre que je venais d’enjamber, le prix du tabac avait passablement augmenté, raison de plus pour arrêter de fumer ; mais, ce soir-là, pour essayer de me concentrer malgré mon désarroi, m’aider à surmonter mon état de sidération, j’avais besoin de cette satanée nicotine.

            Car les choses risquaient de tourner au vinaigre si je ne réussissais à me tirer rapidement de cette situation. Après avoir trouvé un débit de tabac, j’ai voulu me procurer de quoi manger dans une épicerie voisine mais, au moment de régler par carte bancaire – n’ayant pour ainsi dire plus de liquide – la transaction a été rejetée. « Votre carte n’est plus valide », a ronchonné le commerçant en lisant la date d’expiration.

            Comment régler ma chambre d’hôtel ? Au bout de trois cigarettes, je me suis dit qu’il devait y avoir moyen de retrouver quelque part mon adresse actuelle ; puisque j’avais quitté l’ancien appartement, j’avais emménagé ailleurs, mais où ? Je pouvais toujours interroger les renseignements téléphoniques ou appeler le centre des impôts, qui sait tout sur tous, mais accepterait-on de me dire où j’habitais désormais ?

            Je me trouvais dans cette ville, cette nuit-là, pareil à un amnésique en quête de ses propres traces, et cela m’a fait peur, tout à coup. J’étais hébété, incapable de prendre une décision. Tout juste bon à fumer pour tenter d’oublier ma faim et mon sort. A force de nicotine, ma réflexion s’aiguisait. De timides éclaircies trouaient ma brume. Mentalement, je me frayais un chemin à travers les heures passées. Quand ? Quand donc avais-je dévalé le toboggan du temps ? A bien y réfléchir, je ne voyais que deux moments possibles : lorsque je m’étais rendu au lavabo (la lumière s’était éteinte) ou bien au café, pendant mon bref étourdissement. Je penchai plutôt pour la seconde hypothèse, sans m’expliquer au juste pourquoi.

            J’allais tenter de dormir, après quoi j’essaierais de trouver le moyen de me tirer de cette situation. De contacter Alissa. Passe pour mon ancien appartement, mais ma vie entière ne pouvait avoir disparu comme par enchantement à l’intérieur d’un entonnoir, en six ou sept mois ; il devait en rester des vestiges, des preuves, ici et là. Sept mois n’étaient pas sept ans… J’avais une sœur et des parents à quelques centaines de kilomètres d’ici ; je m’enquerrais d’eux demain, car il était trop tard à présent. Je connaissais leurs habitudes de bonnets de nuit ; à une heure du matin, la sonnerie du téléphone les effraierait ; et ma voix, expliquant que je venais de faire un plongeon de sept mois et me retrouvais à court d’argent, ne les rassurerait pas sur ma santé mentale. Oui, mieux valait attendre le lendemain matin.

            Le sommeil ne m’a gagné que tard dans la nuit. Vers l’aube, j’ai fait un cauchemar. Des loups m’assiégeaient et hurlaient, fort ! Comme ils hurlaient ! Certains réussissaient même à crier mon nom. Ils rôdaient autour de la maison à l’intérieur de laquelle j’étais retranché, je n’avais aucun moyen de leur échapper. Ils se rapprochaient, trépignaient contre la porte, se jetaient dessus au point que je craignais qu’elle ne cédât d’un instant à l’autre. Et je n’avais aucun meuble à déplacer pour faire barrage, rien ! Tourmenté, je me suis éveillé en criant moi aussi, croyant m’en tirer à bon compte en leur échappant de cette façon, mais ils étaient toujours là, tempêtant contre ma porte. Une fois que j’eus repris mes esprits, je me suis souvenu de l’endroit où j’étais et des événements de la veille. « Ouvrez tout de suite ! Ne tentez pas de fuir ! », braillaient des types. Je n’ai pas eu le temps de réagir. Des épaules métamorphosées en béliers ont ébranlé la porte dont la serrure n’a guère opposé de résistance. Trois policiers ont fait irruption et braqué leurs armes sur moi. Tandis qu’on me passait les menottes, j’ai cherché à ordonner mes pensées. En vain. Mon esprit était vide. Un type en civil m’a signifié que j’étais en état d’arrestation et que j’allais devoir m’expliquer. Rendre des comptes. Ils m’ont poussé à l’intérieur de l’ascenseur puis à l’arrière d’un fourgon cellulaire et, tout le temps du trajet, les flics se sont tus. J’étais persuadé que c’en était fini, je ne cesserais plus de tomber de Charybde en Scylla. J’avais froid, une faim infinie et très peur.

            Au commissariat, ils m’ont jeté à l’intérieur d’une cellule où je me suis affalé sur un banc. J’étais seul. Des téléphones grelottaient dans des bureaux, des agents aboyaient, et j’ignore combien d’heures ont passé de la sorte. Au moins n’avais-je plus froid… A ma demande, on m’a apporté un sandwich et un verre d’eau.

            Je devais être assoupi depuis une bonne demi-heure quand la grille a grincé. Ça recommençait. Je devais suivre les agents, et tout de suite. Le malentendu allait-il se dissiper ? Mon somme avait eu un effet bénéfique sur mon état d’humeur et je me prenais à espérer. Je pourrais peut-être regagner mon hôtel et contacter qui de droit : famille, avocat. Quelle mouche avait piqué ces flics ? Tout ça parce que ma carte bancaire était périmée et que, l’ignorant, j’avais tenté de l’utiliser ? Ou était-ce à cause d’une erreur quelconque, d’une banale homonymie qui m’apparentait à un malfaiteur ? Tout ça était risible, et le commissaire, dont je découvrais maintenant le visage en m’asseyant devant son bureau, n’avait pas l’air du genre procédurier ni tracassier. Le sourire qu’il affichait en me recevant augurait d’une issue rapide.

     – Asseyez-vous. Faites comme chez vous !

        Quel était ce ton doucereux ?

     – Alors comme ça, on se jette dans la gueule du loup, parce qu’on avait sommeil ? Un coup de mou, pour aider gentiment la police ?

            Il a continué un temps sur le même registre avant de changer brusquement de ton :

     – Vous pensiez peut-être qu’il y avait prescription, au bout de seulement sept mois ? Vous descendez dans le premier hôtel venu, vous déclinez votre identité et vous faites l’étonné quand on vient vous coffrer ? Merci de nous avoir facilité la tâche, en tous les cas. Je ne devrais pas vous remercier, mais ces situations sont si rares…

     – Je ne comprends rien. Avant même que vos agents n’enfoncent la porte, d’ailleurs, hier…

     – On joue à l’étonné, maintenant ? Bien. On veut des explications, sans doute ?

     – …

   – Reconnaissez-vous cet homme ? m’a demandé ce flic de plus en plus déplaisant, en me collant une photo sous les yeux.

– Mais enfin, c’est une plaisanterie ? Vous m’avez tiré du lit pour…

            Je tentais de réfléchir. Se pouvait-il que cet inspecteur, qui avait tout l’air d’être compétent, fût un aliéné ?

            Il m’a tiré de mes réflexions.

     – J’imagine que vous l’avez fort bien connu, à moins que vous ne soyez devenu amnésique ou que vous ne cherchiez à nier l’évidence. Ou que vous ayez la vue basse, très basse. Vous êtes recherché depuis sept mois pour le meurtre de cet homme. Avouez-vous ?

– Pour meurtre ? Mais cet homme sur la photo, inspecteur, vous voyez bien que c’est moi ! Et vous voyez bien aussi que je suis ici, face à vous !

            Au moment où je prononçais ces paroles, j’ai senti que, dans mon esprit, les pièces d’un puzzle, pièces que, isolément, je connaissais fort bien, venaient de s’assembler, et qu’elles composaient avec une perfection horrible le tableau de ma perte : ce type, sur la photo, n’était-ce pas celui que je n’avais vu que de dos et d’assez loin, au restaurant, sans pouvoir le reconnaître, et que, dans un accès de rage masqué par le court-circuit temporel dont j’avais été victime, j’avais sans doute, aveuglé par la haine,  battu à mort ? Ce type qui, sur la photo des flics, me ressemblait trait pour trait jusque dans le sourire ironique, n’était-ce pas cet autre moi-même que, régulièrement, dans mes phases de découragement profond, j’avais aperçu en train de déambuler dans la rue, oisif et détendu, puis de tourner au coin vers un destin que je n’avais jamais su vivre – et dont la voie m’était désormais irrémédiablement interdite ?

            Voilà donc, Maître, tout ce que je pouvais vous dire, le plus succinctement et le plus sincèrement possible, le plus honnêtement, des heures au cours desquelles tout a basculé, heures qui me valent de m’en remettre à vous. Je crois ne rien avoir oublié. Quel que soit votre talent, que je ne conteste pas, je dois avouer que je suis sans grand espoir ; j’ai eu beau tout consigner le plus scrupuleusement, je doute que vous puissiez, dans ce que je viens de vous exposer, puiser de quoi convaincre les jurés.

Eric Faye, 2016-2017