Catherine Choupin – Adoration

  Née à Rabat, le jour de l’été 1954, Catherine Choupin garde en elle cette double empreinte solaire – géographique et temporelle. Car sa prose rayonne et réchauffe, trouble et émeut par l’intensité de sentiments qui la commande. Classique parmi les romantiques, elle cultive un style d’une inaltérable sobriété, française à l’extrême par son naturel, son équilibre et son harmonie, mais perturbe cette plénitude de forme par l’irruption d’affects ravageurs.

  Ancienne élève de l’École Normale Supérieure – sise alors, pour les jeunes filles, boulevard Jourdan à Paris –, elle est agrégée de lettres classiques. Ces études brillantes l’ont naturellement conduite à l’enseignement, métier exercé pendant trente années, à Versailles, en classes préparatoires à HEC. Depuis 2014, elle publie de nombreux romans, dont le thème central est bien souvent l’amour, des récits fantastiques, des ouvrages de culture générale, et des nouvelles : deux recueils ont vu le jour jusqu’ici, Souvenirs érotiques d’une intellectuelle (2017) et Une série de malentendus (2018).

  C’est dans ce second recueil qu’a paru, dans une version quelque peu différente et sous le titre du Bon professeur, la nouvelle que voici, rebaptisée Adoration. Cette histoire de passion, brève et intense, d’un professeur pour son élève, frappe par son universalité : chacun a pu connaître de ces attirances invincibles pour un être qu’il lui était interdit d’aimer, chacun a pu emprunter de ces chemins où tout semble mener à l’amour et qui débouchent sur la perplexité. Mais seuls le récit particulier, les faits exposés dans leur singularité, font résonner dans l’esprit du lecteur cet écho.

  Et, au-dessus de son épaule, Phèdre est là, qui veille.

Zéphyrin Z. Zamaretto

ADORATION

C’était pendant l’année scolaire 1999-2000. J’avais quarante-cinq ans, j’enseignais les lettres dans une classe préparatoire privée à Versailles depuis plus de dix ans. J’étais appréciée de mes élèves, qui considéraient souvent mon cours comme une « récréation » au sens noble du terme. La littérature, la philosophie et l’art suscitent un engouement qui rejaillit souvent sur ceux qui les enseignent. J’étais encore une belle femme, si j’en juge par ce qu’on m’en disait en dehors du lycée, et j’avais l’habitude que certains élèves s’éprissent de moi d’une manière toute platonique et secrète (du moins, le croyaient-ils). Toutes les ressources du charme et de la pédagogie étaient bonnes afin de transmettre mon enthousiasme pour la langue de Molière et pour les subtilités des plans hégéliens en trois parties.

Chaque année, j’avais donc des « amoureux », qui, par un retour naturel d’affection, devenaient mes chouchous secrets. Cependant, je n’avais jamais envisagé jusqu’ici d’aller plus loin avec l’un d’eux, non que je fusse obsédée par la déontologie du professeur (certain de mes collègues masculins, je l’avais constaté, ne la respectait guère), mais parce que, tout bonnement, mes goûts personnels me portaient non vers la chair fraîche, mais vers des hommes plus âgés que moi. Les jouvenceaux n’étaient pas ma tasse de thé.

Je changeai légèrement d’avis au début du mois de février 2000. Le jouvenceau en question était vraiment beau garçon, grand, bien bâti, paraissant beaucoup plus que ses vingt ans, et doté d’un sourire adorable. Nous prolongions parfois le cours dans la salle de classe, en particulier le soir de la semaine où la salle restait vacante ensuite. Comme nous étions au mois de février, il faisait nuit dehors et nous nous sentions bien protégés par la chaleur et la lumière de la salle. J’étais encore assise à mon bureau. Nous causions de Phèdre et de son amour pour Hippolyte et nous avions dévié, ou plutôt il avait dévié, sur la réprobation stupide de la société vis-à-vis des couples mal assortis du point de vue de l’âge. Pourquoi, me dit-il, un jeune homme ne pourrait-il pas aimer une femme plus âgée que lui ?

À ce moment de la conversation, j’eus un énorme soupçon, ou plutôt une énorme certitude : il prenait un air détaché et me regardait à peine, mais j’étais persuadée qu’il était en train de me déclarer sa flamme, avec un mélange de prudence et de hardiesse, qui correspondait bien à l’impression de maturité qu’il donnait, par rapport à ses autres camarades. Quand il évoqua le cas de Gabrielle Russier, en s’indignant du fait qu’un élève ne pût aimer son professeur de français, je n’eus plus aucun doute. Il me quitta rapidement sur cette évocation en me souhaitant de bonnes vacances.

Ses paroles firent leur chemin dans mon esprit pendant toutes les vacances de février qui suivirent. Sur le coup, j’avais été très surprise par cette déclaration que je n’avais pas vu venir, puis j’en fus extraordinairement flattée. Ce magnifique jeune homme m’aimait et me désirait, moi qui avais passé la quarantaine ! Je me sentis soudain pousser des ailes et j’eus le sentiment d’avoir, moi aussi, vingt ans. Je montais l’escalier étroit de ma maison de campagne avec l’énergie d’une jeune fille amoureuse, je souriais à tout le monde dans la rue et j’étais même surprise que l’on m’appelât « Madame » plutôt que « Mademoiselle ». Pendant quinze jours, je fus sur un nuage, attendant le moment béni des retrouvailles. Pourrions-nous nous embrasser dans une classe, où pourrions-nous nous retrouver en cachette ? Ces deux questions assaillaient mon esprit en permanence et j’imaginais mille scenarii de frôlements de mains et de baisers enflammés.

Au retour des vacances, les élèves passaient le concours blanc. Je surveillais avec amour la salle immense dans laquelle Damien composait avec tous ses camarades. Il y avait plus de cent-soixante élèves, mais j’avais le sentiment que nous étions seuls à rayonner au milieu des prisonniers de la caverne. Jamais surveillance ne me parut aussi agréable, alors que d’habitude j’aurais payé très cher pour échapper à ce genre de corvée. De temps en temps, il jetait un regard vers moi, et cela suffisait à mon bonheur. Certes les autres élèves également jetaient de temps en temps un regard vers leur surveillante, mais je savais que celui de Damien se chargeait d’une signification spéciale.

À la fin de la semaine, j’eus la chance de le rencontrer au moment où il sortait du secrétariat. Nous étions debout et je pus constater combien il était grand. Ce n’était pas la première fois que je constatais avec étonnement la taille d’un ou d’une de mes élèves, étant donné que je les voyais le plus souvent en position assise quand j’étais debout, ou qu’inversement j’étais assise lorsqu’ils venaient me parler au bureau à la fin du cours et qu’ils se penchaient pour ce faire.

Nous nous saluâmes gauchement, avec un immense sourire. Je lui demandai s’il n’était pas trop fatigué après toutes ces épreuves. Puis me souvenant de l’attente de ces trois interminables semaines et peu soucieuse de passer encore de nombreux jours avant de lui dire que je partageais ses sentiments, je me lançai à l’eau. Il était évident que c’était à moi de le faire, car il avait fait un premier pas, mais il ne pouvait avancer davantage par respect pour son professeur. Je devais faire le second pas, sinon il ne me restait plus qu’à me consumer secrètement de désir, ce qui ne me semblait pas compatible avec une correction efficace et sereine des nombreuses copies que je venais de récupérer.

– J’ai beaucoup pensé aux dernières paroles que nous avons échangées avant de nous quitter pour les vacances et je voulais vous dire que je partageais ce dont vous m’avez parlé.

– Ce dont je vous ai parlé ? Pouvez-vous me rafraîchir la mémoire ?

J’avais déjà bien rougi en me lançant abruptement dans cette déclaration, mais à cette réponse, je devins écarlate, et j’eus presque l’impression de fumer de partout. Je tentai une réponse.

– Vous m’avez dit que vous éprouviez des sentiments pour votre professeur de français, et comme votre professeur de français, c’est moi, j’ai pensé que…

Devant son air à la fois stupéfait et gêné, je ne finis pas ma phrase, j’en avais dit bien assez. Cependant à ce stade, je pouvais encore attribuer sa surprise et son embarras au fait qu’il ne s’attendait pas du tout à voir sa passion trouver un écho en moi. Je refusai de penser à la malheureuse Phèdre face à son Hyppolite.

– Je comprends. Je suis désolé que vous ayez mal compris : c’est vrai que je suis amoureux de mon professeur de français, mais je ne parlais pas de vous, je parlais de mon professeur de français de la classe de première, avec qui j’ai gardé des relations…

Ce fut le moment le plus pitoyable de ma vie professionnelle et amoureuse, j’aurais aimé disparaître, non pas dans un trou de souris, qui eût été encore trop visible, mais dans le néant. Je fis un effort colossal pour répondre avec dignité.

– Je suis confuse de cette méprise. J’espère que vous allez vite oublier cette conversation déplorable.

– Bien sûr, Madame, à la semaine prochaine.

Damien ne vint plus jamais me parler à la fin du cours et, pendant tout le reste de l’année scolaire, j’évitai soigneusement de rencontrer son regard. Je marchais même dans les couloirs en baissant la tête de peur de le croiser par hasard. Ma honte persista pendant cinq mois et elle m’inspira une attitude beaucoup plus froide et distante à l’égard de mon auditoire. Je me disais que si Damien avait parlé à l’un de ses amis, on douterait peut-être de ses paroles en observant mon attitude irréprochable.

Je le revis dix-huit ans plus tard à une station d’essence, sur la route départementale menant de Thorigny à Pomponne. Il examinait le contenu d’une camionnette où s’entassaient des colis. Quand il releva la tête, il me reconnut et son visage sembla pris d’une vive émotion.

– Madame Bardon, ça alors, si je m’y attendais…

Il se tenait devant moi, se dandinant, voûté et gauche, dans une salopette qui soulignait son embonpoint. Il passa la main dans ce qui lui restait de cheveux et dit avec un sourire :

– Vous voyez, je m’occupe aujourd’hui de livraisons pour une société allemande de jouets. Certains pensent que je n’ai pas fait la carrière que je méritais. Mais vous savez, la vie est parfois compliquée. 

Il referma le coffre de sa camionnette et, avant de reprendre la route, ajouta : « En tout cas, ce que je peux vous dire, c’est que vos cours étaient épatants, ça, pour sûr ! »

Catherine Choupin

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