N° 9 – Germain Feuillet

Louis-Gabriel Montoya

     Une aimable lectrice, Mme Odile Pinchard, nous tient à peu près ce langage : « De quinzaine en quinzaine, vous nous faites lire de passionnants auteurs, et c’est une grande découverte pour nous. Une de mes amies, Mme L***, friande autant que moi de votre revue, a tenté de composer quelque chose qui puisse vous convenir ; hélas, parmi la demi-douzaine de textes qu’elle vous a soumis, aucun n’a trouvé grâce à vos yeux : trop relâché, trop dans l’air du temps, pas assez vieux, jamais assez enraciné, dites-vous. Mais vous, dans votre redoutable phalanstère, n’y a-t-il pas quelques nouvellistes ? Nous voudrions bien les lire, afin de pouvoir les critiquer à leur tour ! »

     Chère Madame, mais bien sûr qu’il se trouve des nouvellistes parmi nous ! À commencer par Jean-David Herschel, fondateur de notre belle revue, et qui publie parfois sous ce nom, d’autres fois sous celui – assez coquet – de Louis-Gabriel Montoya. Voici Germain Feuillet, une de ses nouvelles inédites. Histoire nostalgique, d’amour, de politique et de chant lyrique, qui adopte la forme, de nos jours assez peu courante, de la nouvelle épistolaire. Nous espérons qu’elle vous plaira. Et nous encourageons votre amie à ne pas désespérer d’être publiée chez nous : qu’elle écrive vingt lignes par jour, génie ou pas, comme le recommandait Stendhal. Qui sait si la grâce ne la touchera pas quelque jour ?

Evariste Couy-Neveu

 

GERMAIN FEUILLET

     Alger, le 20 mai 1958

     Mon cher Antoine,

     Sois remercié de ta sollicitude. Je vais bien, d’autant mieux que j’éprouve depuis quelques temps une étrange sensation, comme une caresse qui traverserait mon corps, soulèverait mon cœur, balancerait tout mon être entre ciel et terre et m’emplirait d’une joie inconnue. Certains appellent cela le sentiment océanique, et y voient le signal de l’amour. Tu sais bien que je suis un farouche célibataire ; ce seul mot d’amour, quand il s’agit de passion romantique et non de l’amour désintéressé que chacun doit à son prochain, je le tiens depuis toujours pour un peu ridicule, ou au moins pour une faiblesse pardonnable chez les autres, mais non chez les individus supérieurs auxquels j’ambitionne d’appartenir. Eh bien, cette ambition flanche calamiteusement depuis que j’ai rencontré la belle demoiselle qui hante mes pensées, et que, pour respecter le secret professionnel, je nommerai d’un pseudonyme, disons Lise Meunier.

     C’est qu’il s’agit d’une patiente, mon cher, et je ne sais que trop quelle relation fausse se noue, d’ordinaire, entre les personnes du sexe et leur médecin : elles en sont toutes un peu éprises, sans que rien de réel soit jamais possible ; si une intrigue enfin se dessine, elle n’aboutit pas à une relation paisible et heureuse. La relation thérapeutique tue l’amour, Antoine, comme la relation d’enseignement ; la patiente ne tombe pas amoureuse de son médecin, mais d’une image, de lunettes cerclées d’or, d’un air grave et bienveillant, d’une blouse blanche et d’un stéthoscope. De mains, surtout, de mains artistes, habiles à palper, à sentir ce qui se trame sous les chairs. Le pouvoir qu’on prête aux médecins, celui de comprendre la source des maux, de les soigner, de les guérir, exerce une séduction puissante, et excite, chez la patiente, le désir de séduire à son tour l’homme qu’elle tient tout à la fois pour un magicien, un devin et un bienfaiteur. Plus prosaïquement, les médecins sont réputés gagner beaucoup d’argent, ce que ne dédaignent pas les femmes de souche populaire ou bourgeoise ; et puis on admire les hommes dont les noms sont précédés d’un titre : voudrais-je m’en défendre, je ne le pourrais point, alors je profite un peu de cette considération. Et pourtant, ils sont nombreux les médecins, même et peut-être surtout parmi les spécialistes, qui ne disent que fadaises, ne savent pas, ne sentent pas, ne font aucun effort pour se tenir au courant des progrès de leur art.

     Quand Mademoiselle Meunier m’est venu voir pour la première fois, elle se plaignait d’un simple refroidissement. Puis elle a pris l’habitude de me consulter pour ses plus menus troubles, un manque d’appétit, un vertige, une migraine, quelque légère indisposition. Il devenait difficile de ne pas voir dans ces visites médicales autant de prétextes pour me rencontrer, car je la tenais, moi, pour une force de la nature, à la santé parfaite. Quelle naïveté, quand j’y songe, dans ces prétentions à la maladie ! Ne peut-elle se douter que son manège est percé à jour, que, face aux quelques vingt mille heures de pratique que j’ai à mon actif, la comédie ne tient pas, que le docteur Knock en personne ne lui trouverait rien ? Tout est faux chez elle, fors l’émotion. Et c’est par là qu’elle me tient, mon bon ami ! Quand j’ai sa petite main dans la mienne pour mesurer son pouls, elle se met à trembler. Je lui demande ce qu’est ce tremblement, elle rougit – de ce rougissement charmant qu’ont les épidermes transparents de certaines blondes – et dit : « C’est précisément une manifestation de ma fièvre, docteur ». Mais de fièvre, elle n’a point, et tout cela m’amuse et me distrait un peu des pathologies ordinaires, de la langueur de  ces jours brûlants, où l’on voudrait pouvoir dormir tant que le soleil ne se décide pas lui-même à se mettre au lit.

     Tout est à l’avenant chez ma malade imaginaire : lui prendre la tension lui donne la chair de poule, écouter son cœur soulève son sein. Son rythme cardiaque, anormalement rapide en ces circonstances, se calme un peu quand je l’allonge, mais cette fois, c’est à mon tour de me sentir troublé devant cette peau diaphane de vingt ans, cet œil clair, cette foisonnante chevelure dorée, fantasquement longue, qui s’étale, offerte, sur l’inconfortable divan de mon cabinet. Puisque tout patient réclame une ordonnance pour se bien sentir et ne pas avoir la désagréable impression de payer pour rien, je lui prescris chaque fois une autre tisane : une infusion de queues de cerise par-ci, une décoction de pensée sauvage par-là… toutes choses qui ne peuvent qu’être profitables aux malades comme aux bien-portants.

     Que veux-tu que je fasse en l’affaire, quand il n’y a rien, rien à faire ? Une relation professionnelle doit rester, restera professionnelle. Quand même l’envie me prendrait de donner à notre rencontre un tour plus affectueux, de lui proposer des fraises à la chantilly au Milk Bar, une promenade au parc de Galland, je ne le pourrais point, ce serait profiter de ma position, trahir le vieux Hippocrate, au nom duquel j’ai fait serment de « me préserver surtout de la séduction des femmes, libres ou esclaves ». Mon cabinet de la Redoute est un sanctuaire ; toute sortie de la neutralité clinique violerait ce sanctuaire. Tu dois me trouver bien stupide, mais au surplus mon état de médecin me donne une supériorité d’office, qui relativise les signes d’affection de Mlle Meunier, la portée de ses alarmes, de ses regards implorants. Débarrassé de mes oripeaux, de mon mobilier rigide, rendu enfin à la vraie vie, je lui apparaîtrais comme un homme ordinaire, bourru, fumeur et trop âgé, et je la verrais, moi, comme toutes les femmes, capricieuse, insaisissable, manipulatrice, coquette et absurde. Parlons donc d’autre chose.

     Qu’as-tu pensé de la conférence donnée hier, au palais d’Orsay, par le général de Gaulle ? Définitivement sorti du bois, il y a soigné son image d’homme providentiel, chargé une seconde fois par le Destin de rétablir la nation. Il s’estime assez bien pour parler de lui-même à la troisième personne. Crier Vive de Gaulle est selon lui la base psychologique et morale des accords et des arrangements de demain, base infiniment meilleure que les combats et les embuscades. Ce charabia risible exprime une pensée, ou plutôt se résume en un slogan : moi – qui détiens le secret d’accords et d’arrangements pour demain dont vous ne saurez rien aujourd’hui – ou le chaos. Veux-tu connaître ce qui se prépare à deux stations de métro de chez toi, pour nous autres Français d’Algérie, et que tes oreilles métropolitaines n’entendent pas – car nous entendons les mêmes mots, toi et moi, mais non les mêmes inflexions ? Il se prépare notre abandon. Écoute plutôt, n’est-ce pas clair ? « J’envisage le cas où il me serait demandé par le peuple français d’exercer un arbitrage. C’est assez pour qu’actuellement je n’indique pas quelles seraient les conclusions de mon arbitrage. » Et c’est entre les mains de cet homme, qui cache ses intentions, que l’armée s’apprête à remettre l’avenir de nos populations.

    Ces mots recèlent tout le désarroi qui nous attend, que mon esprit de vieux diagnostiqueur perçoit, et que l’homme de la rue ne saisit pas encore. Après tout, je n’aurai pas trop des honoraires que me verse à tout propos la belle Lise Meunier pour me préparer aux lendemains qui déchantent.

    Adieu, mon cher Antoine, porte-toi bien et envoie-moi donc, dès que tu le pourras, des nouvelles de toi et des rues de Paris, que je n’ai pas revues depuis mon service militaire.

     Ton ami,

     Germain Feuillet.

* * *

 

     Alger, le 5 juin 1958,

     Mon bien cher Antoine,

     Reconnaissons-le, Lise me plaît, son profil de médaille ne quitte plus ma pensée, et j’ai même une curieuse et fâcheuse tendance à me sentir responsable d’elle. Elle s’ouvre naturellement à moi et, sans que je demande jamais rien, me fait le récit de sa vie banale, les réprimandes de sa mère, les silences de son père, son instruction achevée trop tôt – car il fallait aider au magasin de nouveautés familial –, et son goût, remarquable pour une fille de son extraction, pour le chant lyrique. Elle fait partie de la chorale de la rue Bab-Azoun, qui se réunit chaque jeudi ; elle écoute les programmes musicaux de Radio Algérie, et parle de son goût pour l’opéra napolitain. Moi qui suis un partisan de Gluck et de Berlioz, « l’école du sentiment et de l’expression », je cache ma désapprobation, car on m’a appris la politesse à l’égard des jeunes filles. Bref, son petit jeu de séduction fonctionne à merveille, et veux-tu savoir le plus merveilleux ? La conscience des ressorts de cette séduction – conscience parfaitement claire en moi, et ressorts simplistes, quasi-enfantins –, n’entame rien du charme d’amour, qui opère la main haute. Mon cœur et mon esprit ne se sont jamais trouvé si bien dissociés.

    J’ai suivi ton conseil et mis un peu de souplesse au fond de ma rigidité. Considérant, comme tu l’as fait valoir, que ne rien entreprendre entraînerait peut-être la perte d’une chance, celle d’un amour sincère et durable, mais considérant en revanche qu’une intervention directe dans le cadre d’une consultation s’opposerait à tous les usages de ma profession, je me suis résolu à ce moyen terme : provoquer une rencontre hors du cadre médical, en faisant en sorte que cette rencontre survienne comme par hasard.

     Vous ne manquez pas de détectives privés à Paris ; nous en avons quelques-uns à Alger, parmi lesquels j’ai choisi Jean-Baptiste Gazaniol, un vieillard madré et noueux, aussi spirituel que spiritueux, grand buveur d’anisette et non moins grand mangeur de calentica. Très amusé par mes scrupules et par sa mission de Cupidon occulte, il n’a pas mis longtemps à trouver l’unique renseignement dont j’avais besoin : à quelle soirée se rendrait prochainement ma Dulcinée. Une soirée musicale, comme de juste, chez une apprentie cantatrice, mademoiselle Albertine Sanchez, qui chantera des airs italiens (en version française) dans une semaine, chez ses parents, rue Dumont-d’Urville. Pour m’y faire inviter à mon tour, j’ai fait appel à mon ami Maurice de Bordes, qui a beaucoup d’entregent, et qui m’a présenté la diva en herbe au cours d’un dîner chez lui. Enfin, l’affaire est faite, et me voici convié, jeudi soir prochain, à ce pot-pourri de Donizetti, Rossini et autres belcantistes à hoquets, où je suis certain de rencontrer l’impératrice de mes pensées, celle qui règne en petite rentière sur le domaine vertigineusement sot de mes passions.

     Si tout se passe selon mes plans imbéciles autant qu’intrigants, nous serons assis côte à côte, Lise et moi, et nous communierons dans une même passion opératique ; qu’importe si cette passion se rapproche de l’adoration chez elle, de la détestation chez moi. Puisqu’il s’agit aujourd’hui d’amour, eh bien, je préfère un écœurement à une indifférence.

    À propos de spectacle, je me trouvais hier à celui de M. de Gaulle, place du Forum. Digne et belle cérémonie, où rien ne manquait, ni l’uniforme des grands jours, ni la gestuelle impériale, ni le texte sentencieux (« Oui, moi, de Gaulle… »), texte, au surplus, d’un flou tout hypnotique. La politique est une autre forme de séduction, et le public, nombreux, bigarré mais uni sous une même bannière, celle de l’Algérie française, s’est laissé prendre à ses rets. Tu gardes toute ta confiance à celui que, sans autre précision, tu nommes « le général », et je ne saurais t’en blâmer, toi dont le père fut un de ses premiers compagnons d’arme, à l’heure où la France avait perdu la tête. Mais tu ne m’ôteras pas de l’idée que les phrases que voici, faites pour endormir notre vigilance, devraient l’éveiller au contraire : « Je vous ai compris… Vous avez voulu que la rénovation commence par le commencement… Nous verrons comment faire le reste. » Depuis ce moment, j’arpente avidement toutes les rues d’Alger, pressé de boire son air, d’absorber sa chaleur écrasante, de m’enivrer des images de mon pays natal. Bientôt, je le sais bien, je ne serai qu’un étranger sur une terre étrangère. Et la belle Lise Meunier, elle-même, peut-être, une photo jaunie parmi d’inutiles souvenirs.

     Je t’embrasse bien, mon vieil et cher ami ; que Dieu t’ait en sa sainte garde,

     Germain Feuillet

* * *

 

     Birmandreis, le 22 juin 1958,

     Cher et valeureux Antoine, salut !

   Je profite d’un moment de liberté que j’ai, ce dimanche après-midi, dans le charmant village des environs d’Alger où m’appelait une Mauresque en couches, encore dans les douleurs à l’heure où je t’écris.

     Tu me demandes à quoi ressemblait le récital lyrique, et quand sont prévues la publication des bans, les noces, la première communion des enfants à naître, etc. Cher farceur, voici le procès-verbal de la soirée du 12.

     L’appartement des parents Sanchez, où se produisait la jeune chanteuse-étoile, est situé dans un bel immeuble à l’angle de la rue Henri-Martin, non loin du square Bresson. Il n’y avait pas assez de sièges pour tous les invités, au nombre d’une cinquantaine, rassemblés d’abord autour d’un solide buffet, où je n’ai point trouvé Mlle Meunier. Dans l’air, flottaient plusieurs parfums capiteux, entremêlant leurs essences, où j’ai cru reconnaître Ma Griffe, le N°5 et Fleurs de rocaille. Les camarades d’Albertine, des étudiants soucieux d’élégance européenne, contrastaient fort avec la bohème nonchalante de Paris, que tu décris dans tes lettres, et qui tient le négligé pour le dernier chic. J’ai notamment fait la connaissance d’un jeune peintre paysagiste à la moustache frisottée, un garçon fluet, gracile, presque femme. Il affirma son admiration pour Michel Debré, dit Michou-la-colère, qui appelait l’an passé à s’opposer par tous les moyens à l’abandon de la souveraineté française, ce dont il faisait un cas de légitime défense, et qui écrivait dans son canard : « L’insurrection pour l’Algérie française est l’insurrection légale ». Tu verras que celui-là préférera bientôt la soumission illégale.

     Tout le monde connaissait tout le monde, et puisque je ne connaissais personne, on me pressait de questions sur mon métier, mes ancêtres, mon eau de toilette, on me blaguait gentiment. Puis on aborda les affaires de l’heure. Certains trouvaient rassurant le discours de Mostaganem, du vendredi précédent, parce que M. de Gaulle y avait lancé : « Vive l’Algérie française. » Ils n’ont pas remarqué que ces mots, le général n’avait pas prévu de les prononcer, que son discours était déjà fini, qu’il avait quitté le micro, qu’il n’y est revenu qu’après que la foule eut scandé : « Algérie française ! » J’essayai de montrer à mes interlocuteurs les ambiguïtés du propos, les non-dits, enfouis derrière les clichés, les formules creuses (« la France m’a mandaté pour l’entraîner, corps et âme, non plus vers les abîmes où elle courait mais vers les sommets du monde… »), quand enfin le tour de chant de la bien nommée Mlle Sanchez commença. Chose curieuse, c’est une harpe qui l’accompagnait, au lieu de piano.

     Je ne veux pas médire de cette aimable étudiante, qui a eu la bonté de m’inviter chez elle alors qu’elle me connaissait à peine, et il est plus facile de critiquer que de se produire en public. Mais enfin, l’organe était faible, ainsi que la musicalité. Tout de même, elle possède assez de justesse d’intonation et de vélocité pour dévaler sans s’y perdre les torrents de doubles-croches qui coulent de toute part dans ce genre de partition, et son soprano un peu voilé a quelque chose de mystérieux. Le plus beau, en cette circonstance, est de voir les moins mélomanes, parmi les invités, conquis par la voix et la présence de leur hôtesse, brune piquante, qui ne manque pas d’attraits sur le plan de la plastique, ni de la cinématique. Le public était suspendu à sa glotte, et moi je ne voyais toujours pas ma Lisette.

    Enfin, au beau milieu d’un andante doucereux, j’ai cru reconnaître une voix familière, qui venait du couloir. Cette voix conversait avec une autre voix, moins familière mais connue. Je me tenais debout, adossé au montant de la porte donnant sur le couloir, et la conversation intime qui se nouait derrière mon dos formait un étrange contrepoint à l’aria d’opéra. La voix familière, celle de Lise, riait aux plaisanteries de la voix seulement connue, celle du jeune peintre de tout à l’heure. Comme la pénombre enveloppait le vaste salon où se tenait le concert, je pus me retourner sans être vu des deux jeunes personnes. Beau couple, en vérité, resplendissant de sève. Ils riaient, buvaient de l’alcool et flirtaient, enlacés tranquillement, sans passion violente, sans déluge de sentiments.

     J’eus terriblement honte, de m’être entiché d’une jeunesse, qui cherchait sans doute à tester son pouvoir de séduction auprès d’un homme du double presque de son âge, peut-être à se faire épouser d’un médecin tout en continuant de butiner à ses fleurs et à son aise. Car Lise, comme bon nombre des jeunes élégantes venues applaudir la Sanchez, est une ravissante sans-le-sou. Ses amies donnent des heures de ménage pour financer leurs études, ou reprisent des culottes chez une couturière de Bab-el-Oued ; quant aux garçons, ils écrivent des piges dans l’Echo d’Alger, pour un cachet de misère, ou vendent dans les rues des figues de barbarie à deux sous l’une, trois pour cinq sous. Mais que leur importe ? ils ont l’insouciance de leur âge, quand j’ai les soucis du mien.

     Oui, j’eus honte, de ne pas avoir été aimé. Lise voyait en moi une autorité, un homme prestigieux ; qui sait ? elle se sentait protégée sous mon regard de médecin, mais ne renonçait point à ses béguins, ses amourettes.

     Tout cela, je le compris en une fraction de seconde, parmi les roucoulements de Bellini, l’hystérie de ses contre-uts. Dès cet instant, je n’eus plus qu’une idée en tête : quitter le groupe sans être aperçu de Lise, ce que je pus faire aisément en me lovant dans le demi-jour du couloir dès que le couple eut pénétré dans l’ombre du salon.

     Le lendemain, j’écrivis à Mlle Albertine Sanchez pour la féliciter de son adorable réception, à laquelle mes obligations médicales seules, disais-je, avaient dû m’arracher. Le surlendemain, je reçus la visite de Lise, qui ne semblait pas avoir eu vent de ma présence chez son amie, où l’on s’était empressé de m’oublier aussitôt après m’avoir criblé de questions, ce dont je me félicite.

     Elle me lança de nouveau des regards suppliants, des moues sensuelles, esquissa d’exquises minauderies, m’expliqua qu’elle souffrait d’insomnie sans en bien comprendre la cause. Je la reçus avec une note de froideur inhabituelle et cherchai, par un discours assommant, à la dissuader de revenir : « Mademoiselle, vous n’avez rien. Je ne vous donne pas de nouveau rendez-vous, vous êtes dans une forme exemplaire. Faites un peu de sport, de gymnastique respiratoire, nourrissez-vous principalement de fruits et de légumes, dormez suffisamment, proscrivez tout toxique, les soirées trop enfumées, les nuits désordonnées, pratiquez l’hydrothérapie fraîche et vous vous sentirez magnifiquement bien. Si vous deviez avoir quelque nouveau trouble, adressez-vous à mon excellente consœur, le docteur Evelyne Bouchoucha. Je ne doute pas qu’à son contact vous ne vous portiez comme un charme. » En signant le chèque de mes honoraires, sa main ne trembla pas.

     Tout cela remonte à deux semaines : je n’ai plus entendu parler de Mlle Meunier. Bon débarras. Mais toi qui pratiques les femmes du matin au soir, et plus encore du soir au matin, peux-tu m’expliquer ce qui s’est passé, quelle histoire absurde a traversé la monotonie de ma vie ? Faut-il voir en tout cela une manœuvre sordide, une plaisanterie castratrice ? En ce cas, pourquoi s’en être pris à moi ? S’il s’agit de manipulation, il est tout de même vexant de penser que je n’ai pas su la voir à l’œuvre dans la jeune fille, alors que j’ai pu la déchiffrer sans peine chez un vieillard de soixante-sept ans, à la personne duquel le président Coty vient de faire don de la France. C’est égal, la manipulation de l’une restera sans conséquence ; les truquages de l’autre détruiront la vie de milliers. La première est en beau chemin, mais possède moins d’expérience que le second, qui peut en outre s’appuyer sur des complicités de choix.

    Ou bien dois-je renoncer à chercher une rationalité quelconque dans l’attitude de Lise, n’y voir que le tempérament primesautier d’une cervelle de moineau ? Dis-moi, je te prie, ce que tu penses de tout cela. Et si tu estimes qu’il n’y a rien à comprendre, que tout est absurde au pays de l’absurde, contente-toi, mon ami, de glisser dans ton enveloppe une feuille blanche.

     Trois heures plus tard

   Ma parturiente vient de donner naissance à une fille. Son mari n’a pas l’air content. Je vais reprendre mon auto pour Alger. Je passerai par l’hôtel Régence pour voir les résultats du match de football, Saint-Eugène contre Gallia Sport. Puis je me promènerai rue Boulabah, rue Rochambeau, avenue de la Marne, tournant Rovigo, ces lieux dont j’éprouve déjà la triste nostalgie avant de les avoir quittés pour jamais.

     Ton ami dévoué,

     Germain Feuillet

Louis-Gabriel Montoya

N° 8 – Le Notaire

Albert Laberge

     Attention, génie ! Le présent numéro est consacré à Albert Laberge, le plus prodigieux représentant du naturalisme québécois. Né en 1871 à Beauharnois, mort à Montréal en 1960, Albert Laberge, nouvelliste fécond (sept recueils), romancier et critique, n’a pas joui d’un destin littéraire pavé de roses. Ses premiers textes furent violemment désapprouvés par la critique de son temps ; les suivants ne se lisaient guère. Aujourd’hui encore, ses lecteurs forment une sorte de club restreint : d’heureux passionnés ayant reconnu en lui un maître, et – si l’on ne craignait les comparaisons, toujours inexactes en ce domaine – un Maupassant du 20ème siècle en sa première moitié. Comme Maupassant, c’est un virtuose de la forme courte ; comme lui, il sait décrire le petit peuple des paysans et du clergé de son époque et de ses provinces, dépeindre leurs lubies, leurs travers, leurs malheurs aussi, et nous faire entendre jusqu’à leur accent. Comme Maupassant encore, Laberge fuit les carcans de tous ordres, cléricaux et esthétiques ; comme lui, il a l’art de trouver la chute, la pointe finale qui renouvelle, de façon saisissante, la perspective de l’ensemble.

     Le Notaire est extrait d’un recueil intitulé Visages de la vie et de la mort, paru en 1936. Nous remercions les éditions Bibebook, par lesquelles nous avons découvert La Veillée au mort et autres nouvelles, ebook gratuit où figure ce morceau de choix, avec trois autres textes de l’écrivain.

     Après avoir lu Le Notaire, ne manquez pas l’interview qui la suit, et que nous a très aimablement accordée M. Michel Lord, professeur de littérature à l’université de Toronto et spécialiste des écrivains québécois et francophones.

Jean-David Herschel

LE NOTAIRE

     Monsieur Anthime Daignault dit Lafleur était maître de poste de son village, marchand général et horticulteur. Son père avait été notaire et les habitants de la paroisse, qui avaient vu grandir le fils, l’appelaient lui-même notaire, lui appliquant le qualificatif qu’ils avaient toujours donné au vieux tabellion. C’était un homme plaisant, aimant à causer et d’humeur égale. Il marchait sur ses cinquante ans ; au premier coup d’œil, on ne lui en eût pas donné plus de quarante, mais lorsqu’on lui parlait et qu’il ouvrait la bouche pour répondre, une bouche sans dents, il donnait l’impression d’être plus âgé qu’il n’était. Monsieur Daignault était veuf depuis plus de vingt ans, sa femme étant morte de tuberculose au bout de cinq ans de ménage, après avoir langui pendant deux longues années. Il ne s’était pas remarié, sa première expérience ne lui ayant pas laissé de bons souvenirs. Deux servantes, deux vieilles filles entretenaient sa maison et l’aidaient aux travaux de son parterre, le plus beau du comté et son orgueil. Françoise, âgée de quarante et un ans, était entrée à son service à l’âge de dix-huit ans. Elle avait pris soin de sa femme malade et elle était restée dans la maison après la mort de celle-ci. C’était une grosse et forte brune, très solide, à figure plutôt bestiale, mais travaillante et très dévouée. Elle se réservait les travaux pénibles : elle faisait la lessive, lavait les planchers, rentrait le bois dans la maison, bêchait le jardin à l’automne, posait les doubles-fenêtres et accomplissait une foule de besognes plutôt du domaine des hommes. C’était une très bonne pâte de fille. Elle retirait un maigre salaire, mais malgré cela elle faisait des économies et, à l’automne, aux environs de la Saint-Michel, des cultivateurs venaient lui payer des intérêts ou lui demander de l’argent à emprunter. L’autre servante, Zéphirine, était une cousine de la défunte femme du notaire. Lorsque ses parents, des fermiers, étaient morts, elle avait continué d’habiter la maison paternelle avec son frère Joachim, mais celui-ci s’était marié un an plus tard et, ne pouvant s’entendre avec sa belle-sœur, Zéphirine songeait à s’en aller, mais où ? Elle ne le savait pas. Sur les entrefaites, elle avait rencontré monsieur Anthime Daignault et lui avait raconté son embarras.

     — Viens-t’en rester à la maison, lui avait dit monsieur Daignault, bonhomme. Tu aideras à Françoise, mais les gages ne seront pas forts.

     Et Zéphirine avait fait sa malle et était arrivée un samedi après-midi. Il y avait quinze ans de cela. C’était elle qui s’occupait de la cuisine, et le notaire, bien qu’il n’eût pas de dents, faisait de fameux repas, car devant son fourneau elle était un peu là.

   Monsieur Daignault menait une existence calme et paisible. Il dirigeait son magasin, causait avec les clients, écoutait leurs histoires et, parfois, à l’automne, à l’époque des paiements, leur prêtait de l’argent. Les portes du magasin fermées, il se réfugiait dans son jardin et s’occupait de ses fleurs. C’était là sa famille. Il sarclait, arrosait, taillait, émondait, arrachait, transplantait et il était heureux.

    Il avait deux commis honnêtes et zélés qui le servaient bien et faisaient prospérer son commerce. Le bureau de poste était installé dans un coin du magasin. C’était lui qui, derrière le guichet, distribuait les lettres et les gazettes au public. Toutefois, il aimait bien qu’on lui témoignât des égards et qu’on lui dît bonjour. Souvent, l’été, des lettres moisissaient dans les casiers parce que des citadins, passant la belle saison dans la localité, négligeaient de le saluer en allant réclamer leur courrier. Simplement, vous lui demandiez :

     — Des lettres pour monsieur Bédard ?

    — Il n’y a rien, vous répondait-il sèchement, même s’il y avait plusieurs plis à votre adresse.

     De la civilité, il voulait de la civilité. Ça ne coûte pas cher, la civilité.

     Et monsieur Daignault, ses deux commis et ses deux servantes vivaient heureux dans la paix et la tranquillité.

     Or, il arriva que le vieux curé du village, devenu infirme, fut mis à sa retraite. Son remplaçant, monsieur Jassais, quarante ans environ, se signala dès son arrivée dans la paroisse par des sermons contre l’impureté. Tous les dimanches, en toutes occasions, il tonnait contre ce vice qui semblait lui inspirer une vive horreur. C’était un homme grand et robuste que ce curé. Un colosse avec une grosse face rouge, sanguine, de petits yeux noirs très vifs et d’épaisses lèvres pendantes. À l’entendre, on aurait cru que les hommes et les femmes forniquaient nuit et jour, dans les maisons, les granges, les champs, en tous lieux, et non seulement entre eux, mais avec leurs bêtes. Et ainsi l’acte de la chair cessait d’être un geste naturel pour devenir un péché monstrueux, répugnant, bestial, excrémentiel, digne des pires tourments de l’enfer éternel. Lorsqu’il prêchait, lorsqu’il condamnait l’impureté avec des éclats de voix et des gestes désordonnés, le visage du prêtre devenait écarlate, apoplectique. Par suite de leur violence, ses prédications jetaient le trouble dans les cerveaux, perturbaient les esprits et éveillaient de malsaines curiosités.

     — Il pense donc rien qu’à ça ! disait la Antoine Le Rouge, la couturière du village.

     — Il doit avoir le feu quelque part, ajoutait le mari.

    — À parler comme ça, il souffle sur les tisons pour allumer le feu, déclarait une vieille voisine qui avait l’expérience de la vie.

     Or, un soir de juillet, après souper, le notaire était à arracher quelques mauvaises herbes dans son jardin, à côté de sa maison, pendant que la robuste Françoise était occupée à arroser les fleurs. Le curé vint à passer. Courbé entre les plants de géranium, le notaire se redressa en entendant un pas lent et lourd sur le trottoir en bois. Apercevant le prêtre, il le salua. Ce dernier s’arrêta, appuya son corps épais et puissant sur la clôture qui bordait le parterre.

     — Vous n’arrêtez donc jamais de travailler, monsieur Daignault ?

     Alors, celui-ci, badin :

     — Bien, monsieur le curé, ça chasse les mauvaises pensées.

   — Justement, reprit le prêtre, je voulais vous entretenir d’une chose que je ne peux approuver. Vous vivez avec deux femmes dans votre maison. Je ne dis pas que vous commettez le mal, mais ça ne paraît pas bien. Il faudrait vous marier.

   Le notaire restait trop surpris pour répondre. Machinalement, il s’essuyait le front avec la paume de la main.

   — C’est grave ce que vous dites là, monsieur le curé. Forcer les gens à se marier quand ils n’en ont pas envie c’est un peu raide et ça peut avoir des conséquences regrettables. Puis, comme vous venez de le dire, je ne fais pas le mal.

  — Je n’en doute pas, mais c’est là un exemple pernicieux et je me trouve dans l’obligation de vous parler comme je fais.

   — Mais, monsieur le curé, je me trouve très bien comme je suis. Ça fait vingt ans que ma femme est morte et je n’ai jamais pensé à me remarier. Puis j’ai jamais entendu dire que quelqu’un se scandalisait parce que j’ai deux servantes dans ma maison.

    — Vous ne pouvez savoir ce que le monde pense ou suppose. Faites ce que je vous dis. Mariez-vous.

   — Oui, oui, mais une femme qui nous convient, ça se trouve pas comme une jument qu’on veut acheter. Puis, si elle a des défauts cachés, on peut pas la retourner. Faut la garder.

  — Oui, tout ça c’est vrai, riposta le curé, mais vous êtes l’un des principaux citoyens de la paroisse et il faut que vous soyez au-dessus de tout blâme. Faut vous marier.

  — Dans tous les cas, j’vas y penser, monsieur le curé.

   Et la puissante masse noire se redressa, le prêtre regagnant lentement son presbytère de sa démarche lourde et balancée pendant que le notaire le regardait s’éloigner, suivant des yeux le dos noir en dôme, aux robustes épaules qui faisaient des bosses à la soutane.

     Or, jamais monsieur Daignault n’avait eu le moindre désir coupable à l’égard des deux vieilles filles qui vivaient sous son toit. Sa passion, c’était son jardin, ses fleurs. Si les vers ne rongeaient pas ses rosiers, si ses dahlias produisaient des fleurs rares, quasi inédites, il était enchanté. Mais le notaire resta perplexe. Certes, il avait toujours écouté les recommandations de son ancien curé et il les avait trouvées sages, mais celui-ci voulait l’obliger à se marier. Ça, c’était une autre paire de manches. De quoi allait-il se mêler, ce nouveau curé ? « Ça m’paraît qu’il veut tout révolutionner en arrivant. Mais il n’y a rien qui presse. Attendons », se dit le notaire à lui-même.

     Et il attendit. Des semaines s’écoulèrent, puis, un soir, le curé repassa.

     — Eh bien, monsieur Daignault, quand venez-vous mettre les bans à l’église ?

    — Vous allez un peu vite, monsieur le curé. Je ne connais pas personne et je ne veux pas m’atteler avec quelqu’un qui va ruer, se mater et me donner toutes les misères du monde. Faut penser à ça.

   — Vous ne connaissez personne ? Mais prenez l’une des deux femmes qui sont dans votre maison ! Vous les connaissez, celles-là.

     Le notaire resta abasourdi.

    « Mais si je me marie avec l’une des deux vieilles filles, songea-t il, c’est alors que les gens pourront jaser, supposer des choses, penser à mal, tandis que maintenant »… Mais le notaire se contenta de se dire ces choses à lui-même, gardant ses réflexions pour lui.

   C’est qu’il était un catholique convaincu qui allait à la grand-messe chaque dimanche et à confesse trois ou quatre fois par an. Il n’avait pas de principes bien arrêtés, mais le curé en avait pour lui et les autres, et ce qu’il disait faisait loi.

    — S’il faut se marier, on se mariera, répondit-il simplement.

     Tout de même, l’idée d’épouser l’une de ses bonnes lui paraissait plutôt baroque et n’était pas de nature à lui donner des idées réjouissantes.

     Cependant, il pensait à ce que lui avait dit le curé.

  Pendant plusieurs jours, il fut songeur, taciturne, ce qui fut remarqué de ses employés et des clients qui venaient au magasin.

    — Il y a quelque chose qui le tracasse, disait-on.

   Aux repas, il regardait longuement Zéphirine et Françoise, ses deux servantes. Des plis barraient son front. Laquelle prendre ?

     Les deux femmes avaient constaté son air étrange et en causaient entre elles.

     — Il est curieux, il paraît troublé, disait Zéphirine.

    — Oui, depuis quelque temps, il est tout chose, répondait Françoise.

   À quelque temps de là, alors que Françoise arrosait les plates-bandes de fleurs, après souper, le notaire, qui rôdait dans son jardin, s’approcha d’elle et, à brûle-pourpoint :

   — Qu’est-ce que tu dirais, Françoise, de se marier ?

     La grosse fille aux fortes hanches et aux seins puissants dans sa robe d’indienne bleue se redressa stupéfaite. Elle regardait le notaire avec une expression ahurie.

     « Bien sûr qu’il a l’esprit dérangé », se dit-elle.

     Et comme elle était devant lui à le regarder sans répondre, monsieur Daignault reprit :

     — Tu n’as jamais pensé à te marier ?

     — Ben, j’vas vous dire, personne ne m’a jamais demandée.

     — Mais je te demande, moi. Veux-tu te marier ?

     Françoise était bien certaine que monsieur Daignault était devenu fou.

     — Je veux bien, répondit-elle quand même.

     — C’est bon. Dans ce cas-là, on publiera dans quinze jours. Puis, je te donnerai de l’argent et tu iras en ville t’acheter une belle robe et un chapeau.

     Maintenant Françoise se demandait si c’était elle ou le notaire qui avait perdu la boule. Elle rentra à la maison.

     — Le notaire a l’esprit dérangé ben sûr, déclara-t-elle naïvement à Zéphirine. Il m’a demandée en mariage.

     Zéphirine parut stupéfaite.

     — Il n’avait pourtant pas l’air d’un homme qui pense au mariage. Jamais j’aurais cru qu’il était amoureux de toi ni de personne. Et qu’est-ce que tu as dit ?

     — Ben, le notaire m’a demandée et j’ai dit oui.

    Le lendemain, monsieur Daignault annonça qu’il partait pour Montréal. Il reviendrait le soir. Là-bas, il alla voir un dentiste pour se faire faire un râtelier. Il fallait bien se meubler la bouche pour se marier.

     À quelques jours de là, ce fut Françoise qui prit le train, un matin. Elle revint avec une robe de soie bleu marine, un chapeau, des bottines et un corset… Un corset ! Elle n’en avait jamais porté auparavant, mais quand on se marie !…

   La publication des bans de M. Anthime Daignault dit Lafleur avec Françoise Marion, sa servante, causa tout un émoi dans la paroisse. Comme bien on pense, les commentaires furent variés.

     Le mariage eut lieu. Le notaire étrennait un beau complet gris et son râtelier, et Françoise, sa robe bleue et son corset.

     Monsieur Daignault était l’ami de la paix et du confort ; aussi jugea-t-il inutile de se déranger et de se fatiguer pour faire un voyage de noces.

     D’ailleurs, pour l’importance du sentiment qui entrait dans cette affaire!…

    Le midi, les nouveaux mariés prirent donc le dîner à la maison en compagnie de quelques voisins. Et, pour ne pas froisser Zéphirine en prenant des airs de dame et en se faisant servir, Françoise mit un tablier et l’aida à mettre les couverts. M. Daignault ne put guère apprécier le repas, car son râtelier lui était plus nuisible qu’utile. Quant à Françoise, elle se sentait horriblement incommodée dans son corset neuf.

     La journée se passa, très calme. Dans l’après-midi, monsieur Daignault voulut aller faire un tour au magasin.

    — Ben, j’te dis, j’croyais qu’il avait l’esprit dérangé quand il m’a demandé pour le marier, répétait Françoise à Zéphirine en lui racontant pour la vingtième fois la proposition du notaire dans le jardin.

     Le soir, vers les dix heures, les nouveaux mariés montèrent à leur chambre, là où la première Mme Daignault était morte il y avait vingt ans. Monsieur Daignault enleva son râtelier, le regarda un moment, l’essuya avec son mouchoir, l’enveloppa dans une feuille de papier de soie et le serra dans un coffret, à côté d’un collier, de boucles d’oreilles et autres reliques ayant appartenu à sa défunte. Françoise dégrafa son corset, respira longuement et se frotta voluptueusement les côtes et les hanches avec ses poings. Elle aperçut à son doigt le large anneau d’or qu’elle avait reçu le matin à l’église et elle sourit en regardant du côté de son mari. Reprenant le corset qu’elle avait déposé sur une chaise, elle le remit soigneusement dans sa boîte et le déposa au fond d’un tiroir de la vieille commode. Et le notaire et son ancienne servante se mirent au lit.

Albert Laberge