N°1 – Naissance de notre revue

      Onuphrius ! Ce nom est à lui seul tout un monde. Il est celui d’un personnage fantasque, jeune peintre et poète d’un romantisme exalté, extravagant par sa mise et sa coiffure, rétif à la fréquentation du monde et dédaigneux de ses conventions. La lecture d’épopées surnaturelles, de traités de magie, de ballades germaniques, enflamme son imagination ; celle des contes d’Hoffmann, de Chamisso, des romans de Jean Paul, enfonce son caractère, prédisposé à la mystique, dans une superstition obsessionnelle, ébranle ses nerfs et dérègle son esprit fragile. En proie à la malignité de forces occultes, il se voit successivement dépossédé de ses propres œuvres, attribuées à d’autres, privé de ses propres idées, qui, matérialisées, s’échappent en désordre de son malheureux crâne, et forcé magiquement de déclamer des vers rococos, que la société applaudit, mais qui ne sont pas les siens.

      Ce personnage, nous le devons à l’inépuisable imagination de Théophile Gautier, prince du style. Chez lui, la profondeur de vue psychologique voisine avec la parodie, le brio de l’action avec l’étincelante virtuosité de la description. Onuphrius pourrait représenter, aux côtés du Horla plus tardif, un genre : le fantastique, mais un fantastique mâtiné de burlesque ; un siècle : le dix-neuvième, âge de plomb littéraire et politique, à en croire certains de ses propres acteurs (les frères Goncourt), mais âge d’or pour nous, qui le considérons depuis le vingt-et-unième en sa jeunesse – âge du romantisme, du réalisme, du naturalisme et du symbolisme, dont les chefs-d’œuvre ont forgé notre goût et nourri nos esprits, âge des crieurs de journaux, des marchandes de violettes, des montreurs de marionnettes, des rémouleurs, des petits télégraphistes et des fiacres roulant sur le pavé de Paris. Surtout, Onuphrius représente brillamment le genre littéraire qui nous est cher : la nouvelle, qui requiert l’art d’émouvoir, d’amuser, d’attacher et d’instruire le lecteur en peu de mots.

      La nouvelle, le conte, l’histoire courte, la micro-fiction diront même les plus hardis : voilà bien ce qui nous amène ici, et qui nous réunit à vous, amis lecteurs, vous qui aimez, beaucoup, souvent passionnément, les histoires contées à l’heure du thé ou au coin du feu, quand elles sont inspirées et joliment tournées. Des nouvelles, il s’en publiait dans la presse, parfois en première page des journaux, à l’époque où Maupassant écrivait dans le Gaulois, Gil Blas ou le Figaro. Les lecteurs français en raffolaient, les recueils s’arrachaient par milliers d’exemplaires. Le genre continua de donner de beaux fruits au 20ème siècle, en France (Morand), en Argentine (Borges), dans le monde anglo-saxon (Conrad), et jusque dans la lointaine Corée du sud (connaissez-vous l’inénarrable Lee Seung-U ?)… Le roman peut bien avoir imposé, peu à peu, sa quasi-hégémonie, la nouvelle est toujours vivace et réserve de bien grandes délices ; comme la poésie, elle est aujourd’hui l’affaire d’une bienheureuse confrérie virtuelle. Pour faire partie de cette élite, point n’est besoin de passe-droit : il suffit de fréquenter ses œuvres et ses cercles, par la rencontre directe d’aficionados, par le livre ou par l’écran. Cette fine fleur a ses auteurs, ses éditeurs, ses revues, ses recueils, ses concours, ses sites et ses blogs. Nous souhaiterions qu’elle eût ses salons.

      Au sein de cette humble et vaste communauté d’esprit, orchestre de chambre où chaque instrument est un soliste, Onuphrius a sa propre mélodie à faire entendre : celle de nouvelles contemporaines, nettement ciselées, redevables – quelque modernes que puissent être leurs sujets – à la tradition léguée par Tourgueniev, James, Barbey d’Aurevilly, Nerval, Mérimée, Villiers de l’Isle-Adam, Alphonse Karr ou l’immense Huysmans, clairement directionnelles dans leur conception du temps, immédiatement compréhensibles à tous, respectueuses de la syntaxe par bienveillance, de la ponctuation par courtoisie. Mais si Onuphrius a ses préférences esthétiques, il n’a point d’exclusives, et les écritures avant-gardistes ont ici toute leur place, pour peu qu’elles parlent à nos cœurs. En outre, suivant notre fantaisie, nous vous ferons découvrir des écrivains d’autrefois, oubliés ou méconnus, qui s’entendaient à composer de bonnes histoires ; et, pour varier les plaisirs, c’est parfois sous forme sonore que nous vous présenterons ces contes de jadis, lus par un comédien de notre petite société.

      Le programme que nous nous assignons est modeste mais ambitieux : vous proposer, un dimanche sur deux – mais avec l’espoir de passer au plus tôt à une périodicité hebdomadaire –, une nouvelle ou un conte de qualité, inédit ou, en raison de son intérêt, repris des presses amies, de recueils épuisés, de journaux disparus. Cette nouvelle pourra être française, francophone ou étrangère – en ce dernier cas traduite dans la langue de Balzac. À cette rubrique principale, d’autres pourront, avec le temps, s’ajouter : entretiens avec des nouvellistes, chroniques de recueils parus, actualité des revues. Nous contribuerons ainsi, à cent quatre-vingt-cinq années de distance, à réparer l’injustice dont souffrit Onuphrius Wphly, l’artiste incompris – trop sensible pour un public superficiel, trop original pour de raisonnables bourgeois –, à lui restituer ses idées éparses ; et le Jeune-France qu’il était recevra l’hommage des Vieille-France que nous sommes.

     Pour l’heure, place à notre première nouvelliste ! Elle est française – et même franc-comtoise –, se nomme Victorine de Regnonval, travaille le jour dans un ministère et écrit le soir de savoureuses histoires. Le texte que voici, intitulé La Vareuse du commandant, est sa première nouvelle publiée. Nous formons le vœu que ce numéro inaugural d’Onuphrius lui porte bonheur, et que cette parution soit suivie d’autres, nombreuses ; le talent qu’elle montre ici ne nous laisse aucun doute à cet égard.

Le grand concile du phalanstère

 

La Vareuse du commandant

Victorine de Regnonval

     Lorsque je la rencontrai pour la première fois, Florence Lachanal n’avait que seize ans. Ce n’était qu’une petite et frêle créature au visage fermé, dont l’expression paraissait signifier l’indifférence ou le dégoût. Son regard, d’un bleu de ciel, semblait si absent aux choses et aux êtres qu’on l’eût dit menacé par d’invisibles nuées. Mais quelle fière allure elle avait dans sa chemisette à motif écossais, percée de minuscules badges à damiers, ses bas résille, filets tendus entre une très courte jupe noire et des chaussures montantes du docteur Martens, à coque métallique et à grosses coutures jaunes ! Avec son petit anneau d’argent, fiché dans l’aile gauche du nez, ses cheveux blonds coupés presque ras sur la nuque et le crâne, mais ramenés abruptement sur le front, à la chienne, et surgissant en deux longues cadenettes aux tempes, elle affichait une insolente altérité, un intérêt puissant pour l’apparence et le style, une inscription déterminée dans un mouvement de mode venu d’Angleterre ; car je ne fus pas longtemps à comprendre que la créature farouche et apprêtée qui se tenait devant moi était une skinhead girl.

     La soirée s’alanguissait dans la douce torpeur des spiritueux, les vapeurs du tabac. Harassés par les décibels, les rythmes syncopés du reggae et du ska, les sonorités industrielles et glaciales de la new-wave, satisfaits pour certains d’avoir obtenu quelque rendez-vous galant, les garçons avaient déjà quitté la maison de mon amie Clotilde Warshawsky, qui fêtait ce soir-là ses dix-huit ans. Ne restaient qu’une quinzaine de filles, affalées dans les canapés et les fauteuils Louis XV du riche salon, ou simplement vautrées sur les tapis, buvant de la bière à même les bouteilles, causant sans suite, fourbues aussi par l’excès de mouvement et d’excitation auquel on venait de se livrer dans la pièce voisine, aménagée en piste de danse. Quoique l’on n’eût plus rien à dire ni à faire, on ne se décidait pas à se séparer, comme si l’on eût vaguement attendu quelque chose. Clotilde éteignit les quelques lampes colorées qui éclairaient encore le salon – était-ce pour nous inviter à partir ou pour favoriser notre repos ? –, et l’une de nos camarades de terminale, dont j’ai oublié le nom, s’exclama : « Comme c’est original ! Une fête dans le noir, il n’y a rien de plus psychédélique ! » Cette remarque emporta l’adhésion de notre petite société, chacune se convainquit que le comble de la subtilité ne saurait se trouver ailleurs que dans la noirceur intégrale, et j’avoue avoir considéré avec quelque commisération ceux qui ne connaissaient pas le plaisir délicat des anniversaires célébrés dans de palpables ténèbres.

     Nos yeux s’habituaient à l’obscurité, et après quelques minutes nous y voyions tout à fait bien. L’une d’entre nous, apercevant l’étui d’une guitare posé dans un coin, s’écria : « Tiens, mais, Clotilde, tu es donc guitariste ? Aurons-nous le plaisir de t’entendre ? » Mais Clotilde assura qu’elle ne connaissait que quelques exercices, sans autre intérêt que de durcir un peu la pulpe des doigts débutants. « En revanche, nous avons une authentique musicienne parmi nous : Florence, voudrais-tu… pourrions-nous te demander une de tes chansons ? » Florence ne chanta pas une, mais quatre, mais huit de ses petites chansons nerveuses et bouillonnantes, et nous étions captivées par la poésie de ce récital nocturne, l’étrange beauté des mélodies, la perfection de l’accent britannique (pour ce qu’en pouvaient juger les Françaises que nous étions), et la richesse d’intonation, de nuances et de sentiments que donnait cette voix de soprano léger, un peu écorchée ce soir-là par la fumée environnante.

     Comme font les jeunes filles de bonne famille avec des nattes dans le dos, je jouais à l’époque du piano ; le Coucou de Daquin, la Passacaille en sol de Haendel étaient mon pain quotidien. Mais en rentrant dans ma chambre ce soir-là, j’écrivis en lettres capitales dans mon journal intime : « Dans six mois, je fonderai un groupe de rock avec Florence Lachanal. » Je ne pensais pas que le piano, fût-il électrique, pût servir utilement les chansons que je venais d’entendre. Il en eût souligné la complexité d’accords, eût entraîné leur sonorité vers une pop-music élégante mais au goût de sucre, quand il s’agissait d’en préserver la trépidante énergie, la force brute. Car le génie de Florence consistait à composer des chansons aux allures de croquis, brèves vignettes de deux minutes et demie, qui donnaient le sentiment du dépouillement, mais dont l’harmonie forçait constamment l’intérêt par sa surprenante activité. Ce qu’il fallait à ces tableaux luxuriants et baroques camouflés en épures, c’étaient, outre la guitare de leur auteur, une basse vibrante et une batterie retentissante. Je savais un peu de guitare, de sorte que le choix de la basse me parut aller de soi. Le lendemain, je sacrifiai toutes mes économies dans ma première Fender Precision ; le surlendemain, je pris ma première leçon ; six mois plus tard – c’était à l’été de 1982 –, chargée de l’instrument et d’un lourd amplificateur, je sonnai, le cœur battant à se rompre, à la porte du petit pavillon de banlieue où vivait Florence. À y réfléchir aujourd’hui, cette visite impromptue me paraît extravagante : je ne l’avais pas avertie de mon dessein, n’avais aucune garantie de la trouver chez elle, ni qu’elle se souvînt de moi, ni qu’elle souhaitât fonder un groupe de rock. Mais je me sentais trop inhibée pour annoncer ma venue, et trop avide de la voir pour y renoncer, moi qui ne pensais qu’à elle depuis la fête de Clotilde.

     « Je joue de ça », lui dis-je, en désignant la basse que je portais en bandoulière. Cette phrase, la première que je lui adressai jamais, devait être annonciatrice de notre mode de communication. Je puis être logorrhéique avec d’autres mais, entre Florence et moi, l’expression minimale, de préférence monosyllabique, a longtemps prévalu. Elle me conduisit dans sa petite chambre désordonnée, où des paires de chaussures jonchaient en nombre le sol. Aux murs, derrière un ampli et deux guitares, l’une électrique, l’autre acoustique, on voyait des posters des Specials, de Madness, de Bad Manners et de Prince Buster, et, dans une sorte de corniche en plâtre, une statuette de la Vierge. Elle joua un premier morceau, dont je relevai les accords à la volée dans un carnet. Puis, sans un mot, elle reprit la même chanson, tandis que, les yeux rivés sur mes notes, je bâtissais avec application la ligne de basse. La troisième fois, je me surpris à chanter le refrain à la tierce supérieure. Un charme particulier opérait, une couleur commune naissait, qui donnait à ce duo à peine éclos l’allure d’un ensemble averti. Nous passâmes ainsi en revue six ou sept morceaux, les pages de mon carnet se noircissaient peu à peu de lettres et de chiffres, et nous ne sentions pas le temps passer, jusqu’à ce qu’une voix de tonnerre retentît dans l’escalier – c’était la mère de Florence –, annonçant le dîner.

     À compter de ce jour, nous nous rencontrâmes autant que nos cours et nos devoirs nous le permettaient, et nos rendez-vous musicaux devinrent le centre autour duquel gravitaient nos existences. Un répertoire d’une vingtaine de morceaux fut vite mis au point, et nous répétions avec tant d’assiduité, tant d’obstination, que mes parents, plus versés dans Gluck et dans Méhul que dans le rock steady beat, finissaient par connaître par cœur les chansons de Florence (c’était d’ailleurs merveille que d’entendre mon père les chanter, de sa bonne voix de basse, en en gommant d’instinct toutes les syncopes). Seul manquait un batteur pour se lancer sur scène. Nous auditionnâmes plusieurs filles et garçons, tous talentueux ; mais celle qui devait nous convaincre était réellement un phénomène. Etudiante au Conservatoire, ghanéenne d’une sublime et noire beauté, elle ponctuait de brusques éruptions, de roulements cataclysmiques, son jeu nuancé à l’extrême. Cet ouragan rythmique, prêt à sourdre à tout moment, se nommait Prudence Bourdiscou. Heureusement pour nous, elle se montrait plus loquace que Florence et moi réunies, et ses vingt ans, joints à l’expérience qu’elle avait de la scène et du studio, lui donnaient quelque ascendant pour prendre en main le destin du groupe, s’adresser aux directeurs des théâtres, réserver des séances de répétition. De plus, elle apportait dans sa gibecière quelques morceaux bien tournés, d’inspiration africaine, qui furent portés au répertoire commun.

     L’hiver suivant, notre trio était prêt à conquérir Paris. Un premier concert fut fixé au 15 décembre, à l’Hippogriffe, mouchoir de poche de cent places entassées, dont la scène se démarquait à peine des premiers rangs, et dont les murs étaient recouverts de peintures naïves représentant des elfes, des sylphes, des farfadets et toutes sortes d’animaux merveilleux. Mais quand le directeur, grand homme maigre aux yeux en amande, qui ressemblait au Monsieur Spock de la série Star Trek, nous demanda sous quel nom il devait annoncer notre groupe dans son programme et dans la presse, nous nous regardâmes toutes trois sans savoir que répondre. Alors Florence arracha la seule feuille encore vacante de mon carnet et la déchira en trois morceaux. Sur l’un, elle écrivit Greenchick ; comme elle désignait d’un regard le fragment suivant, je compris qu’il fallait y jeter un mot, n’importe lequel, qui ne signifiât plutôt rien, et traçai automatiquement les lettres de Pinkfling. Prudence poussa le non-sens à un plus haut degré de dérision, en proposant Szmîlbrcïszcz. Les trois lambeaux de papier furent pliés et mêlés dans la casquette de Florence ; le directeur, invité à tirer l’un d’eux, découvrit Greenchick devant nos yeux ébahis. « Oh non », dit Florence. Mais Greenchick ce fut.

     Le concert du 15 fut un pur moment de délire pour le public, d’application concentrée pour notre groupe. Dans nos bluejeans soutenus par d’inutiles bretelles, nos polos Fred Perry aux deux branches de laurier, nos blousons Harrington, nos Doc Martens et nos Creepers, nous avions l’air de rudes garnements, de garçonnets brutaux échappés de l’école. Nos morceaux pouvaient regorger de septièmes diminuées et de sixtes napolitaines, seuls nos décibels et les codes véhiculés par notre mise semblaient intéresser les skinheads massés au premier rang, qui poussaient force cris, et exécutaient une danse virile, appelée pogo, consistant à courir sus les uns aux autres, en se poussant de l’avant-bras, du coude ou du torse. Je regardai mes deux camarades : Florence, dont le visage avait à cet instant quelque chose d’un mulot, ou bien d’une belette, continuait sans ciller d’égrener ses accords électriques ; Prudence martelait ses fûts d’impérieux flots de triple-croches : rien ne paraissait les décontenancer, pas même la bouteille de bière vide qui vola soudain parmi le public et se brisa sur une épaule, ni le fauteuil que des mélomanes bricoleurs avaient réussi à dévisser puis à jeter sur la scène, et dans lequel Florence s’assit voluptueusement, poursuivant son chant sous les vivats redoublés.

     Nous jouâmes ainsi dans diverses salles de Paris et de la banlieue, dans une ambiance toujours tendue : la rumeur de violence qui nous précédait attirait à nous un public agité, qui, par son allure, ses vociférations et parfois ses bagarres, confirmait en retour notre réputation sulfureuse. Pour nous protéger – car les skinheads, communauté à forte majorité mâle, s’avisaient parfois de s’introduire dans nos loges ou de nous pourchasser dans la rue –, un collectif de gros bras se créa spontanément, à l’initiative d’un jeune videur qui se trouvait être un de nos admirateurs les plus fanatiques. C’est sur ces garçons athlétiques qu’il fallait compter pour expulser les provocateurs, si d’aventure un bras levé « à la romaine » devait saluer notre musique.

     Un soir, alors que nous rangions nos instruments après un concert de deux heures épuisantes au Rex Club, un homme d’environ quarante ans s’approcha de nous. Il se nommait Jean Girodol et se présenta comme agent d’artistes pour le compte des disques Presto. Haut de taille, il avait de petits yeux rieurs et mobiles, assombris par des sourcils en broussaille, des cheveux en brosse d’un noir déjà parsemé de blanc, un nez retroussé, une mâchoire anguleuse et volontaire, et portait une sorte de vareuse, étrange en cette circonstance, aux manches cousues de galons rouges et aux boutons dorés, qui lui donnaient l’allure d’un officier de marine en permission. Il déclara avoir beaucoup apprécié notre musique, et nous invita à lui téléphoner à son bureau de la rue Saint-Honoré.

     Quand je l’appelai, il me dit souhaiter nous rencontrer, mais seulement Florence et moi, car, assurait-il, le projet musical qu’il concevait pour nous ne requérait pas de batteur. Déçues de ne pas associer Prudence à notre visite, mais curieuses de connaître ce qui nous serait proposé, nous nous rendîmes, le jour convenu, au grand hôtel qu’occupaient les disques Presto et les autres enseignes, nombreuses, du même groupe d’industrie. « Nous sommes dans l’antre de la bête, observa Florence, en contemplant les rangées de disques d’or exposés aux murs. Du rock alternatif, nous passons à l’alternative au rock : la variété. »

     Jean Girodol, qui nous reçut avec un quart d’heure de retard, nous fit asseoir sur des chaises tapissées, et s’installa face à nous, dans un vaste fauteuil rotatif, qui accusait sa supériorité de taille. Une secrétaire entra :

     « Voulez-vous du café, commandant ?
     – Non, Chelsea, servez plutôt ces deux demoiselles. Vous buvez du café, n’est-ce pas ?
     – Non, merci.
    – Allons, ne soyez pas gênées ! Prenez donc ! Tenez, c’est un admirable cru de Colombie, ha ha ! Mais là n’est pas le propos. J’ai fait rédiger trois contrats que voici : l’un d’édition, l’autre de management, le troisième de production musicale. Cela signifie que, si vous le voulez, je puis m’occuper à tous égards de votre carrière : vous faire enregistrer vos premiers albums chez Presto, avec tous les moyens qui sont les nôtres, et qui sont grands, vous faire tourner dans tout le pays, sans doute aussi à l’étranger, assurer votre promotion à la radio, à la télévision, vendre des t-shirts, des briquets et des tasses à votre effigie. En d’autres termes, je puis vous faire accéder au statut de musiciennes professionnelles. Mais pour cela, je vais devoir vous ennuyer sur certains points : il faudra d’abord écrire de bons textes en français. Je sais bien que chanter en anglais, langue du rock, doit vous être plus naturel. Mais songez au marché : la demande de nouveauté française devient chaque jour plus considérable. Je mise sur ce marché, et gage que vous formerez le duo dont le tout Paris bruira. Le duo, dis-je, car aujourd’hui, avec nos boîtes à rythme, on remplace un batteur à s’y méprendre, et l’on gagne ce qu’un batteur n’aura jamais : une régularité métronomique.
     – Vous nous demandez de changer nos chansons et de congédier notre batteuse, m’indignai-je ! Je regrette, Monsieur, mais Greenchick est un trio, connu comme tel par notre public. Prudence apporte ses compositions, son éblouissante présence scénique, et si sa régularité n’est pas métronomique, c’est précisément qu’elle est humaine. Nous n’avons pas vocation à produire une musique de robots.
     – Ainsi soit-il, répondit le manager. Sachez simplement que vous vous trouvez aujourd’hui à la croisée des chemins. Affirmer fièrement : “ Nous sommes des artistes ” tout en dédaignant les hommes de l’art, maintenir une formule que l’on croit pure, quand tout est impur au royaume du show-business, c’est s’enferrer dans un cercle restreint de relations, cultiver un public toujours identique, jeter à terre le succès qu’on tient en main. L’autre choix consiste à accepter quelques concessions initiales afin de progresser sans fin, à quitter son petit cénacle de crânes rasés pour atteindre son public potentiel : des millions de gens normalement chevelus. Je pratique ce métier depuis vingt ans. J’ai bâti la carrière de Neville Saint-Clair, d’Irène Adler, des Possédés… Tous ces gens ont compris qu’il fallait abandonner une part de leur indépendance, s’en remettre à ma longue expérience, pour accéder à la seule indépendance véritable : la possibilité de vivre du spectacle. Je vous donne rendez-vous dans dix ans : si vous restez inflexibles, je vous prédis que vous jouerez dans les mêmes salles qu’aujourd’hui, si toutefois elles existent encore ; si nous travaillons ensemble, le Zénith et Bercy sont à votre portée. Tenez ! Emportez ces contrats, étudiez-les à tête reposée, prenez conseil auprès de vos parents, et décidez au mieux de vos intérêts. »

     Après sept jours de perplexité, de débats et de consultations, qui nous parurent un siècle, nous prîmes le parti de suivre l’homme à la vareuse. « C’est une opportunité qu’il faut savoir saisir, assuraient nos amies. Presto est une colossale maison, et faire de la musique votre métier, n’est-ce pas votre rêve ? » Le plus difficile fut de nous séparer de Prudence ; mais elle semblait le prendre moins à cœur que nous-mêmes : « Je ne vous en tiens pas rigueur, parce que vous êtes fort jeunes, quelle que soit l’immensité de vos dons. J’ai joué dans d’autres groupes avant le vôtre, et je puis, demain, en créer un nouveau. Mes craintes sont pour vous : je ne crois pas aux promesses que vous fait cet imprésario parce que, dès l’abord, il vous demande de renoncer à des parties essentielles de votre identité artistique : l’effectif de votre groupe, l’instrumentation et la langue de vos chansons. Si cette collaboration s’engage sur de telles prémisses, d’autres exigences, non moins virulentes, suivront. »  

     La suite des événements devait donner raison aux prédictions de Prudence. Dès les premières séances d’enregistrement, dans un de ces grands studios des abords de Paris où nous croisâmes plusieurs célébrités du moment, Girodol imposa ses choix. Dans tel morceau, il exigeait de supprimer le second couplet, afin d’aboutir plus vite au refrain. Dans tel autre, il fallait retirer toute variation des thèmes exposés : « Pourquoi ne pas copier simplement la formule précédente ? Il faut rabâcher ce que l’auditeur a déjà entendu, pour l’amener à le chantonner ensuite sous sa douche, et à acheter votre disque ! » Or c’était notamment dans ces détails légers, ces presque insensibles changements d’inflexion que résidait l’art de Florence. Une superbe ballade, intitulée Summerhouse blues, mais rebaptisée Le Pavillon d’été, vit censurée son adorable tonalité de do dièse majeur : « Ta voix est blanche, dans les notes graves. Hausse le tout d’un demi-ton. » Moi, j’aimais entendre ces notes à peine murmurées, qui faisaient comme une brisure exquise, un je ne sais quoi de fragile dans l’interprétation de Florence.

     Quand vint le jour prévu pour l’enregistrement de la basse, Jean Girodol manifesta de la nervosité. « Il faut que tu trouves une autre ligne », disait-il après chaque prise, sans préciser ce qu’il entendait par-là. Il me fit enfin signe de quitter ma basse et mon casque, et de le rejoindre dans la cabine de mixage. Il me montra alors un petit clavier électronique, me fit entendre le son d’une basse synthétique et, radieux :

     « Voilà la sonorité qu’il nous faut ! Puisque tu joues aussi du piano, Alix, pourquoi ne tiendrais-tu pas le clavier, sur ce morceau et sur les autres ? Cela donnera un côté beaucoup plus actuel à votre musique. Du point de vue visuel lui-même, un duo guitare-clavier aura plus d’attrait. Nous allons enregistrer ta partie, qui sera automatiquement corrigée par l’informatique, de sorte que tu pourras ensuite jouer en play-back sur la scène ! Cela te permettra de te concentrer sur le chant, et surtout de danser, dans les morceaux qui s’y prêtent !
     – Comment, danser ? Mais nous ne sommes pas des danseuses, nous !
    – Danseuses est un grand mot. J’aimerais que vous appreniez à mieux maîtriser l’aspect corporel, à occuper l’espace scénique. Je voudrais vous présenter à mon vieil ami, le chorégraphe Maxime Spinoni, un grand monsieur, croyez-moi. Il vous donnera des cours chaque mercredi, qui s’ajouteront aux séances d’expression orale du lundi.
    – D’expression orale, à présent !
   – Chelsea ne vous a donc rien dit ? Sachez que vous avez beaucoup de chance : elle est spécialiste de communication, et c’est elle-même qui concevra votre training ! »

***

     D’une leçon l’autre, les semaines passaient sans que jamais nous n’eussions le sentiment d’un progrès. Toute la magie de nos débuts, seulement un an plus tôt, semblait évanouie depuis des lustres. Florence, déjà si introvertie d’ordinaire, s’enfermait chaque jour un peu plus dans le mutisme. Ce qui nous manquait, surtout, c’était la scène, l’enthousiasme du public, quelque imprévisible qu’il pût être. Un jour, après une fausse interview que nous venions d’enregistrer à titre d’exercice, j’interrogeai Chelsea :
     « Pourquoi Maxime Spinoni et toi appelez-vous M. Girodol commandant ?
     – Oh ! Tout le monde sait, dans le milieu, qu’il eut ce grade sur un navire de guerre, dans sa jeunesse. De cette période il conserve, par nostalgie et par fierté tout à la fois, la vareuse que vous le voyez porter souvent. »

     Depuis que nous chantions en français, je m’étais dévouée à l’adaptation des textes de Florence dans notre langue. Il fallait conserver la cocasserie, l’absurdité ou le tragique des situations imaginées par mon amie, la bizarrerie de ses personnages, tout en respectant le nombre de syllabes déterminé par la mélodie, et en assemblant des rimes. Ainsi, ces vers immortels…

     The prefect Clark is feeling dark
     His wife has taken his moustache
     She uses it as a bookmark
     During the mass at Saint-Eustache

… devinrent assez fidèlement sous ma plume :

     Le préfet Clark se sent bien niais
     La préfète a pris sa moustache
     Elle s’en sert comme signet
     Pendant la messe à Saint-Eustache

     Mais là encore, rien ne satisfaisait le terrible Girodol. Lorsque commença l’enregistrement de la voix soliste, il arrêta net ma pauvre Florence dans son interprétation, pourtant brillante, du Pavillon d’été : « Il y faut plus de conviction ! Tu dois croire dans ces paroles, pour que le public y croie à son tour ! » Puis, après plusieurs prises : « Je pense que le problème réside dans le texte. Florence, passe-moi ton papier, s’il te plaît… » Alors je vis Jean Girodol raturer ici, récrire là, pour finalement rouler en boule la feuille devenue illisible et la jeter à la corbeille. « Il faut repartir de zéro, dit-il. Laissez-moi donc essayer de nouveaux lyrics. » Ce qu’il écrivit, en quatre ou cinq minutes, n’avait plus rien de commun avec l’original anglais. C’était un texte tout à fait conventionnel, où abondaient les clichés et les maladresses. En examinant le manuscrit, nous aperçûmes aussi plusieurs fautes d’orthographe. L’une d’entre elles, surtout, devait scandaliser Florence : « Je c’est tout de toi : cette faute, qui n’est point d’inattention mais touche au sens, je ne la lui pardonnerai jamais. » La mort dans l’âme, Florence chanta le morceau, désormais intitulé Entre toi et moi.

     La fin de cette histoire est triste et banale. Entre toi et moi fut choisi comme premier quarante-cinq-tours, censé lancer l’album avant sa parution. Un clip fut tourné, où nous pogotions vaguement au bord de la mer, vêtues de chemises à damiers, en compagnie de quatre jeunes danseurs à cheveux, en bombers. Le disque fut envoyé à toutes les stations de radio de France et de Belgique. Nos parents, nos amis eurent le plaisir de nous entendre quelquefois à l’antenne de Seine-et-Marne FM ; mais dans l’ensemble, l’accueil réservé à ce disque, trop artificiel à force de retouches, et d’une insigne faiblesse par son texte, fut glacial. Un mois plus tard, paraissait un second simple, L’Hameçon de Bastienne, où j’avais pu préserver quelques-uns de nos vers fantasques ; mais les sonorités du synthétiseur et des percussions d’usine dénaturaient par trop notre musique. La semaine suivante, Chelsea nous annonçait que Jelly Records Ltd. rachetait les disques Presto, qu’un nouveau directeur artistique retirait du catalogue tous les nouveaux artistes engagés par Jean Girodol, que ce dernier était nommé à la tête du service financier du nouveau trust, dans une tour de Marne-la-Vallée où nous ne le verrions plus, et que nos deux premiers disques étaient voués au pilon avant toute sortie commerciale. Quant au master de notre album, propriété de la firme, il serait détruit.

     Pour couronner toutes ces contrariétés, nous échouâmes brillamment à nos examens de juin, le baccalauréat pour Florence, les écrits de musicologie pour moi. Je pus corriger cet échec en septembre, mais Florence, durablement ébranlée par notre mésaventure, ne se présenta pas le jour des épreuves. Sa mère la morigéna sévèrement : « L’an prochain, il va falloir oublier un peu la musique et étudier ! »

     À la rentrée suivante, je rappelai Florence, dans l’espoir de refonder notre groupe à l’image de ce qu’il fut à ses débuts. Voici ce qu’elle répondit :

     « Je fais une pause, pour l’instant. J’ai toujours des idées mélodiques, elles me visitent parfois la nuit, mais, comme Berlioz pour son andante en la mineur, qu’il rêva puis qu’il oublia, je ne prends pas la peine de les noter. »

***

     Ces événements ont aujourd’hui plus de trente ans. À mon grand désespoir, la pause de Florence dure encore à cette heure ; l’impéritie de quelques adultes aura brisé en elle tout élan musical, mais non point artistique : elle travaille aujourd’hui comme styliste pour une marque de luxe. Je ne lui ai jamais connu de compagnon, et, selon sa mère, elle se voue secrètement au culte marial sans avoir jamais prononcé de vœux. Prudence continue de plus belle à martyriser ses fûts ; elle est devenue une instrumentiste de scène et de studio recherchée. J’ai joué, pour ma modeste part, dans quelques groupes de pop et de punk-rock, sans jamais retrouver le charme parfait, la brutalité délectable ni le raffinement d’esprit de Greenchick, le curieux « poussin vert » de mes dix-huit ans. Je me consacre aujourd’hui à l’enseignement de la musique, au collège Charles Monselet de Montfermeil.

     Au mois de février dernier, boulevard du Temple, je rencontrai un vieil homme au regard magnétique et à la démarche de chat. Quoiqu’il eût perdu la plus grande part d’une chevelure jadis foisonnante, je le reconnus sans peine : c’était Maxime Spinoni, le chorégraphe. Il tomba dans mes bras et m’invita à dîner. Nous parlâmes longtemps de ses créations, de l’évolution de la danse contemporaine et de la musique rock. Quand enfin j’osai lui demander ce que devenait le commandant Girodol, il leva les yeux au ciel et dit :

     « Jean Girodol ne fut jamais commandant. Je puis bien te le révéler à présent : ses collaborateurs étaient payés pour entretenir cette absurde légende, et je ne me flatte guère d’y avoir contribué, pas plus que son tailleur ne se vante d’avoir fabriqué ses vareuses. Le pauvre Girodol est mort d’un cancer foudroyant l’an dernier, à soixante-dix ans. Enfin… il mena toujours la vie de plaisir, d’honneurs et d’argent à laquelle il aspirait, et il laisse une fortune considérable à son fils. La secrétaire Chantal, qu’il avait rebaptisée Chelsea, pourra t’en apprendre davantage.
   – Quelle naïveté était la nôtre ! Mais quel bénéfice tirait-il de cette mystification ?
   – Je crois, ma chère Alix, que le bénéfice, s’il en est un, consistait seulement dans la jouissance tirée de la mystification même. Il y a des personnages chez qui tout, ou presque, est faux. Manquant d’épaisseur, de personnalité, ils s’en inventent une autre, se créent un double dans lequel ils se mirent et s’admirent. Mais le plus redoutable en eux est leur refus que d’autres soient vrais, et surtout qu’ils aient du génie – ce qui n’est jamais qu’une manière particulièrement intense d’atteindre à la vérité. Ils s’emploient alors à remodeler l’autre à leur image, pour le mieux vider de sa substance. N’est-ce pas ce qui arriva à la petite Florence ? »

     La nuit de Paris assombrissait progressivement le petit restaurant, le cliquetis des assiettes et des couteaux se raréfiait. Un haut-parleur faisait entendre à ce moment la voix de Rika Zaraï, dans Alors, je chante. La question de M. Spinoni vrombissait dans ma tête : n’est-ce pas ce qui arriva à la petite Florence ? Et une envie folle de pleurer étreignait ma gorge.

     « Sans doute, sans doute, dis-je enfin… Mais si, quelque jour, dans six mois ou dans six ans, elle reprenait confiance dans la créativité profonde qui habite son âme, et me demandait de reformer notre groupe – qu’importent les sillons de mes yeux ou la blancheur de mes cheveux – je courrais à sa rencontre. »

Victorine de Regnonval